Bognini Edouard, ancien conseiller de Sankara : « L’homme était un bourreau du travail »

mercredi 21 novembre 2012 à 01h00min

Ancien secrétaire général du ministère de la Jeunesse et des Sports pendant dix ans (de janvier 1996 à juin 2006), l’inspecteur Bognini a aussi occupé durant deux ans le poste de chef de Division sport et culture de la présidence entre mars 1985 et octobre 1987. Une courte période, mais très enrichissante à ses yeux. « Avec Sankara, il faut savoir travailler vite et bien. », note-t-il.

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Bognini Edouard, ancien conseiller de Sankara : « L’homme était un bourreau du travail »

Tout est allé vite avec lui. Sankara ne le connaissait pas particulièrement. « Bien sûr, avant sa prise du pouvoir, je le connaissais à travers les médias et ce que les gens racontaient en ville. Mon premier contact avec lui, c’est quand il était Premier ministre. En tant que inspecteur de la Jeunesse et des Sports des Hauts-Bassins, j’ai fait partie de l’équipe qui a préparé le meeting de Bobo du 16 mai 1983 qui va d’ailleurs conduire à son arrestation le 17 mai. C’était notre seul contact et je ne pense pas qu’il ait retenu même mon nom. », déclare l’inspecteur.

Un an après le déclenchement de la révolution, l’inspecteur est appelé à rejoindre Ouagadougou. Il a 48h pour le faire, selon le secrétaire général de son ministère. La raison de cette précipitation, c’est qu’il a été nommé en octobre 1984, directeur du stade du 4 Août. Mais il ne reste pas longtemps à ce poste, puisqu’en février, il plie bagage pour rejoindre Bobo-Dioulasso. Le ministre des Sports voulait le nommer dans son cabinet comme conseiller, mais il n’était pas trop favorable. Sa femme enseigne le Français au lycée Ouezzin Coulibaly (LOC) de Bobo-Dioulasso et sa fille n’a qu’un an, et rejoindre la capitale en pleine année scolaire risque de perturber la quiétude de la famille Bognini. Pendant que ce problème est en discussion au ministère, Sankara demande, lors d’un conseil des ministres, de lui trouver un conseiller en sport et culture. On lui propose une short liste et son choix se serait porté sur l’inspecteur Bognini Edouard. Là, il n’a plus le choix. C’est le président lui-même qui le sollicite. Il expose sa situation familiale aux émissaires du président et on lui promet de trouver une solution satisfaisante à sa requête de regroupement familial à Ouagadougou. Son épouse est affectée au lycée Zinda quelques semaines après.

Il peut alors prendre ses quartiers à la présidence comme conseiller et chef de division sport et culture. C’était en mars 1985. « Tous mes collaborateurs qui ont appris la nouvelle de mon affectation ont juré que je ne ferai pas trois mois à la présidence. Pour eux, j’étais une grande gueule et Sankara ne supporterait pas mes coups de gueule. » Tous se rappellent en effet qu’il avait juste fait un an comme directeur des Sports et six mois comme directeur du stade du 4 Août. Sankara ne tarderait pas non plus à le chasser, se disaient les mauvaises langues. Mais il va rester jusqu’en novembre 1987 à la présidence.

Son baptême de feu à la présidence s’est déroulé pendant la guerre de Noèl 1985. Sankara avait installé un système de permanence à la présidence. Entre 12h 30 et 15h et entre 17h30 et 7h du matin, ce qui faisait qu’on pouvait le joindre à tout moment. Quand la guerre se déclenche avec le bombardement de la partie nord du pays par l’aviation malienne, le hasard a fait que ce soit Bognini qui soit le permanent de la nuit. « Le président était au front. Il avait fait installer un engin sur le toit, un radar je crois. Vers minuit, tout était calme et tout pouvait arriver. J’étais là avec une petite équipe de gardes. Cette nuit-là, j’ai reçu plusieurs appels et des télégraphes de personnalités africaines et d’ailleurs. J‘ai tout consigné pour lui transmettre le lendemain. C’était vraiment une expérience unique. », se souvient le conseiller.

« Sankara était informé sur tout »

Le rôle du chef de division consistait à étudier les dossiers et faire des synthèses pour son chef de département pour transmission au président. « Mais Sankara ne s’embarrassait pas trop de hiérarchie et pouvait m’appeler dans son bureau sans passer par mon chef de département. Après tout, c’est lui Sankara le grand boss. Mais un jour, j’aurais vraiment préféré qu’il appelle mon chef à ma place. De quoi s’agit-il ? Un soir, il nous fait appeler dans son bureau, Dri ballon et moi. Malheureusement, à la descente à midi, nous sommes allés chez un ami qui fêtait son anniversaire. Nous avons bien bu du wisky et autres liqueurs. Quand j’ai reçu l’information, j’ai eu vraiment peur. J’étais convaincu qu’il a su que nous avons pris de l’alcool. Il n’y avait rien à faire, nos bouches dégageaient l’odeur de l’alcool. Je savais qu’il ne prenait pas de l’alcool. J‘ai alors demandé à Dieu ce que je lui ai fait, pourquoi me fait-il appeler par le type ce soir ? J’étais vraiment angoissé, mais je n’avais pas le choix, il fallait partir répondre.

Dri et moi avons pris notre courage à deux mains et sommes montés dans son bureau. Après avoir pris place, il nous pose des questions sur un dossier concernant un organisme international de sport. Pour répondre, nous avons pris soin d’éloigner un peu nos chaises de son bureau pour qu’il ne sente pas l’odeur de l’alcool. En plus, quand je parlais, je soulevais la bouche en haut pour que l’air ne se dirige pas vers lui. Quand il a eu les réponses, il nous a remerciés. Mais on n’était toujours pas tranquille, on croyait qu’il allait maintenant aborder le sujet de l’alcool. Il savait qu’on avait bu. Il n’a rien dit. Il s’est contenté de nous regarder. Il a encore répété que c’est tout. On était maintenant soulagé. Après ça, je n’ai plus pris de l’alcool aux heures de service jusqu’aujourd’hui. » Il trouve que le rythme imprimé par Sankara à son administration était bonne, mais très exigeante également. Ses proches collaborateurs n’avaient presque pas de temps de repos, même le week-end, ils travaillaient.

« On nous remettait les dossiers vendredi soir et mardi matin, on devait déposer les notes de synthèse de chaque dossier qui devait être débattu en Conseil des ministres. Il arrivait que le président retourne certains dossiers pour approfondissement ou pour davantage être synthétisés. Là, on n’avait que la journée pour travailler et lui retourner car le lendemain, c’est jour de Conseil. Ce qui faisait qu’on avait intérêt à bien travailler le week-end pour boucler les dossiers. », explique le conseiller. Ce rythme de travail lui donnait une longueur d’avance sur tout le monde, selon Bognini. Ce qu’il a retenu de remarquable chez Sankara, c’est sa capacité de synthèse et sa vaste culture. « Même dans ton propre domaine, il pouvait t’apprendre beaucoup de choses, ce qui faisait aussi qu’on était constamment en alerte », avoue l’inspecteur.

Il se rappelle avec un brin de fierté les dossiers qu’ils ont eu à traiter comme le projet du Salon international de l’artisanat de Ouagadougou (SIAO), le retour aux fédérations des sports, l’aménagement des terrains pour les courses hippiques et la fameuse sport de masse « Pour le SIAO, j’ai exprimé au président mon scepticisme sur son succès, mais il a tenu mordicus. Il a dit que ça va marcher et finalement, il a réussi à convaincre tout le monde. Malheureusement, il n’a pas vu la concrétisation de son idée. Pour les courses hippiques, il m’a fait rédiger un projet de lettre pour le ministre des Finances. C’était pour envoyer une mission en France pour voir comment les courses sont organisées là-bas et venir le faire ici. Pour lui, nous sommes après tout, un pays de chevaux et nous devrions tirer profit de cette ressource en organisant nous-mêmes nos courses sur place.

On a commencé les courses au stade municipal, puis il a fait aménager l’hippodrome de Hamdalaye. » Concernant la mesure instituant le sport de masse, Bognini reste convaincu qu’elle est très bonne. « Elle était certes décriée par certains qui voyaient une sorte de contrainte, mais je persiste et signe que l’incidence sur les avancements des fonctionnaires était moindre. Et puis on ne demandait pas beaucoup aux gens, juste des échauffements et tu es bien noté. Mais quand les gens sont braqués sur une décision, il n’y a rien à faire. On aurait pu éviter beaucoup de maladies cardio-vasculaires avec la pratique généralisée du sport. »

Sur le plan personnel, Bognini et sa famille retiennent pleines d’anecdotes sur Sankara. En mai 1987, la belle famille française de Bognini séjourne au Faso. Malheureusement, la vieille décède à Ouagadougou. Sankara se déplace personnellement à la cité An 3 pour présenter ses condoléances. « C’était vraiment touchant et ma famille n’oubliera jamais cette marque d’estime », note le retraité Bognini, 25 ans après les faits. Un autre jour à la présidence, Sankara prend sa moto suzuki et fait un tour dans la cour de la présidence sous les regards amusés de ses collaborateurs. Quelques mois après, Bognini vient avec la voiture de sa femme. Sankara récupère la clé et fait un tour dans la cour. Quand il sort du véhicule, il dit que c’est une bonne marque. « Dites à votre épouse qu’elle a fait un bon choix, sa voiture ne consomme pas beaucoup », me dit-il.

Le 15 Octobre, je devrais être avec lui

« Le soir du jeudi 15 octobre 1987, je devais faire du sport avec lui comme d’habitude. Mais ce soir-là, je devais recevoir aussi le secrétaire général de SOS racisme, Harlem Désir, l’actuel premier secrétaire du Parti socialiste français. Ce dernier était un peu souffrant. Il a donc un peu pris du retard. Notre entretien n’a pas beaucoup duré non plus. Il devait reprendre son avion pour Paris ce soir même. Quand je suis sorti pour prendre ma moto et rejoindre le terrain, les coups de fusil ont commencé à tonner. Un garde du commandant Lingani (leur bureau jouxte la maison de Lingani) est venu dans nos bureaux nous intimant l’ordre d’ouvrir car il aurait vu un militaire entrer chez nous. Je pense qu’il avait paniqué, ne sachant pas comme nous ce qui se passait. J’ai appelé à la présidence et curieusement, c’est le standard du Conseil qui répond, demandant de rejoindre nos domiciles.

Le reste, je l’ai appris dans les médias comme beaucoup de Burkinabè. » Pour Bognini, Sankara était un bourreau du travail. « Si les Burkinabè et les Africains pouvaient s’inspirer que de ça chez lui, je pense qu’il serait heureux là où il est. Ce serait vraiment un grand hommage qu’on lui aurait rendu. », déclare le conseiller et chef de division sport et culture du président Sankara, l’inspecteur Edouard Bognini.

Abdoulaye Ly

MUTATIONS N° 15 du 15 octobre 2012. Bimensuel burkinabé paraissant le 1er et le 15 du mois (contact :mutations.bf@gmail.com)

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