Ado Gorgo Léontine : 60 ans de vie musicale

mardi 20 novembre 2012

La musique est un matériau de l’Histoire. Pour s’en convaincre, on ne peut pas évoquer certaines périodes sans se rappeler des chants. On ne parlera pas du Président Nasser de l’Egypte sans se souvenir de la grande cantatrice du monde arabe Oumou Koulchoum. Il en est de même pour la Haute-Volta. Parler de l’indépendance, de la radio et ses réformes pendant la période en omettant d’évoquer le Larlé Naaba et des noms comme celui de Ado Gorgo Léontine, c’est ignorer un pan important de l’Histoire du Pays.

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Ado Gorgo Léontine : 60 ans de vie musicale

Le 28 septembre dernier la chansonnière Ado Gorgo Léontine a fêté ses 60 ans de musique à la Maison du Peuple. C’était l’occasion pour elle de renouer avec le public. Pendant plusieurs années on n’avait plus entendu la suave voix de la mamie Gorgo, qui a également célébré ses 81 ans de vie sur terre. La mythique Maison du Peuple qui l’a vu plusieurs fois prester avec son mentor le Larlé Naaba Anbga a refusé du monde. Des artistes de la musique moderne comme ceux de la musique traditionnelle étaient au rendez-vous pour l’accompagner. Les œuvres de Ado Gorgo continuent de cristalliser l’intérêt des mélomanes, malgré sa longue hibernation.

La preuve la Maison du peuple était archicomble. Propulsée sur la scène par le Larlé Naaba Anbga, c’est à travers l’émission des contes qui était diffusée à la radio nationale que la cantatrice venue de Kando dans la province du Kourittenga a été révélée au public voltaïque de l’époque. Elles étaient un groupe de femmes à constituer la troupe de Larlé en plus de ses chevronnés conteurs. Ces chanteuses avaient pour nom Mariam Dermé, Abibo, Antine et une autre Mariam. Les mardis, le Fils de Pawitraogo et de Timbila ( le Larlé), ses conteurs et ses cantatrices s’adressaient à la Haute- Volta à travers l’émission de contes ponctuée de musique que la voix de Ado et les autres distillaient pour le bonheur des auditeurs. Le Naaba conteur et musicien était aussi un grand instrumentiste devant l’éternel. Son instrument de prédilection le « Kundé » en plus de sa prestation hebdomadaire à la radio, était allé deux fois en Europe, notamment en France.

La première fois avec Ado et le reste de la troupe, ils ont fait Marseille, Bordeaux et la seconde fois, la ville de Paris et de Lilles les a accueillies. Ado Gorgo Léontine a eu l’opportunité à cette époque d’enregistrer un 45 tour. Cette œuvre a été produite lors de ce séjour hexagonal, par une française du nom de madame Coss. La diaspora voltaïque au Ghana les a aussi reçues. Considéré comme le pays des ancêtres des mossé, c’est le pays également qui avait accordé l’asile politique au Naaba Wobgo qui après avoir été vaincu par l’envahisseur français avait retrouvé refuge à Zangoëyiri au Ghana. Au Gold Coast, ancienne appellation du pays de N’krumah, Ado a chanté pour la communauté voltaïque. Après ce passage au pays du Dr Kwamé N’Krumah, la troupe à continué en Côte d’Ivoire, où elle a fait une longue tournée dans les régions de ce pays. Ado Gorgo se souvient de l’accueil chaleureux et des présents que le Président Félix Houphouët les avait offert, quand le Larlé et sa troupe lui a rendu visite.

Le voyage de la Côte d’Ivoire

Des relations liaient la chefferie traditionnelle au Président ivoirien, parce qu’il était venu à Ouagadougou demander le soutien de Naaba Saaga dans les années 40 pour son élection à la députation. Dans la Lagune Ebrié, ils ont également tenu en haleine les voltaïques qui y étaient et particulièrement les mossé. La troupe a fait des émules après son passage, beaucoup de troupes se sont créées en Côte d’Ivoire pour égayer les voltaïques pendant les fêtes. Roger Nikiéma qui a été responsable de l’information de la radio Haute-Volta témoigne que l’émission de Larlé Naaba était l’une des émissions phare de la radio. Quant à Ado Gorgo, il l’a connu par l’intérêt qu’il manifestait pour la musique mooré. Il s’est intéressé particulièrement à elle quand son ami Elliot Skinner, l’auteur de Mossi de la Haute-Volta, ambassadeur des Etats-Unis à l’époque et anthropologue, lui avait demandé d’écrire une série d’articles sur la musique traditionnelle.

La chanson qui avait le plus retenu son attention : c’est « yilgikom ». Dans ce chant, il est dit : « que yilgikom ma flatté comme l’arachide à flatté le perroquet, en mettant ses fleurs au dessus et en enfouissant ses gousses au sol ». La leçon pour Roger Nikiéma est que le perroquet aime les arachides, alors que les fruits de l’arachide lui sont inaccessibles. Il a imaginé à quoi renvoi l’image de la chanson. Il a pensé à une belle femme qui présente des atouts physiques, mais qui au fond dissimule beaucoup de défauts… Le promoteur de la radio Salankolonto, Roger Nikiéma à partir de cet air a mesuré la grande portée de sagesse que véhiculent les œuvres musicales de Ado Gorgo Léontine. Dans son répertoire, il y a une pléthore de chansons et chacune en plus de la rythmique et la suavité de la voix dégage un message fort.

En plus de « yiligikom », il y a « Saow yidma » (Ils dansent plus que moi), « Koukin Daaga »… Dans « Saow yidma » la cantatrice magnifie la chefferie traditionnelle et évoque son leadership. Ses chansons sont imagées. Elle dit par exemple que le Moogho Naaba danse plus qu’elle et que le Larlé Naaba danse plus qu’elle. Quant à « Koukin Daaga » ceux qui connaissent la province de Kourrittenga savent qu’il y a un marché célèbre dénommé « Kouka ». Un marché de plusieurs décennies. Dans le temps « Kouka » était un espace par excellence des noceurs et autres dandys. C’est le lieu où se fixaient les rendez-vous galants. Le jour du marché de « Kouka » était un jour de fête. C’est pour cela que Ado Gorgo dit dans sa chanson, qu’elles ne sont pas nombreuses les femmes qui peuvent aller à « Kouka » et revenir faire la cuisine.

La cantatrice a autant de chansons qui épatent plus d’un moorephone et même ceux qui ne parlent pas la langue. Trésor inépuisable, les musiciens modernes n’hésitent pas depuis un certain temps de retourner à la source. Parmi ceci il y a Sana Bob, le chantre du Wedbindé. Bob Sana à repris « yilgikom » de Ado.

Ado, mère adoptive de Sana Bob

Un lien de parenté le lie à la chansonnière. Il indique que c’est Ado qui l’a amené tout petit à Ouagadougou. C’est sa mère adoptive. Enfant il l’observait quant elle chantait chez le Larlé Naaba. Il a été grandement inspiré par Ado. Présentement en studio pour la préparation de son prochain album Bob Sana dit dans cet album vouloir faire un featuring avec Gorgo. Comme projet futur pour l’auteur de Mon Pays, il compte reprendre quelques vieux succès de la cantatrice. Son guitariste (Gorgo) de tous les temps Kourita, Grand « Kunwinda » (guitariste) n’est plus au mieux de sa forme.

Frappé par la maladie, il a besoin de l’aide pour ses soins. Ado Gorgo Léontine elle-même ne vit pas la misère crasse mais n’a pas grand moyen. Ses instruments de musique sont désuets et elle dit ne plus disposer de moyens pour les renouveler. Elle tente de remettre une troupe sur place mais les moyens pour le déplacement de ses musiciens demeurent un casse tête chinois. Elle veut qu’on l’aide à se procurer d’un mini car. Pour le moment, les organisateurs de « 60 ans de musique de Ado Gorgo » ont en projet de réaliser un compil d’ici une année sur ses succès pour le bonheur des mélomanes.

Saglba Yaméogo

MUTATIONS N° 15 du 15 octobre 2012. Bimensuel burkinabé paraissant le 1er et le 15 du mois (contact :mutations.bf@gmail.com)


La troupe Namendé de Ado Gorgo Léontine

Après la mort de Larlé Naaba Anbga, Ado Gorgo Léontine a créé la troupe Namendé qui regorgeait beaucoup de grands musiciens traditionnels. Le non moins connu de ces musiciens à l’époque c’est feu Amidou Zongo. Cette troupe n’a pas connu beaucoup de succès comme celle de Larlé Naaba mais elle a marqué aussi son temps. C’est ainsi que lors du deuxième conflit entre le Mali et le Burkina en 1985, pendant que les regrettés Inoussa Sankara, Bouba Diallo et Mamoudou Barry appelaient au sursaut patriotique à la radio, Ado Gorgo et sa troupe ont composé des chansons pour la circonstance. « Boblogdo » (Mettez vos carquois en bandoulière) a été l’une de ses chansons de mobilisation sur ce que d’aucuns avaient appelé : « la guerre populaire généralisée ».

SY

MUTATIONS N° 15 du 15 octobre 2012. Bimensuel burkinabé paraissant le 1er et le 15 du mois (contact :mutations.bf@gmail.com)

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