Témoignage - Mme Sanou, ancienne secrétaire à la présidence : Sankara était l’avocat des femmes »

mercredi 14 novembre 2012 à 01h16min

Elle a travaillé deux années à la présidence du Faso sous le magistère de Thomas Sankara. De 1985 à 1987, Elle a côtoyé le président au bureau, au sport et lors des réceptions. Elle a accepté se confier, tout en gardant une partie de son anonymat pour des raisons que nous comprenons aisément vue sa position actuelle dans son service.
En 1985, Sankara entreprend le renforcement de l’effectif du personnel de la présidence. Il veut bâtir une administration forte qui impulse une dynamique au reste de l’administration publique. Il fait venir de partout des cadres et agents d’appui réputés pour leurs compétences. De nombreux agents des ministères et institutions se retrouvèrent alors à la présidence.

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Témoignage - Mme Sanou, ancienne secrétaire à la présidence :  Sankara était l’avocat des femmes »

C’est ainsi que Mme Sanou a été proposée pour affectation à la présidence. Elles n’étaient pas nombreuses, les secrétaires, à accepter la proposition. « Les femmes avaient peur, elles redoutaient la rigueur et la fermeté du président Sankara ». Et puis ce que les gens ne disaient pas, mais présent dans les esprits, c’est l’absence d’avantages particuliers pour les collaborateurs de Thomas Sankara. « Vous savez, je suis comme un cocotier ; mon ombre, c’est pour ceux qui sont loin de moi ; et puis, que recherchez-vous encore ?

Vous êtes avec moi et vous jouissez pour cela d’une grande considération sociale. Cela devrait vous suffire. », avait tranché le président lors d’une réunion où le sujet se murmurait. Il estimait que les agents sous sa responsabilité étaient déjà des privilégiés. Ils tirent un prestige social du seul fait de travailler avec lui. Mme Sanou est affectée au département agriculture de la présidence dirigé à l’époque par Hypolitte Ouédraogo, actuel ambassadeur du Burkina Faso au Sénégal. Elle touchait son salaire de secrétaire sans plus. Mais elle garde de bons souvenirs de son passage à la présidence.

Pour elle, le matériel est périssable alors que les rapports humains qu’elle a tirés pendant les deux années à la présidence sont riches et inoubliables. Sankara l’a particulièrement marqué, même si elle n’était pas sous sa responsabilité directe. « Je n’ai jamais vu un homme aussi simple que lui. », avoue-t-elle vingt-cinq après la disparition de celui qu’elle appelle affectueusement Thom Sank.

Les femmes et les anniversaires de Sankara

Les femmes de la présidence avaient trouvé en Sankara leur avocat défenseur. Son penchant féministe l’amenait à trancher en faveur des femmes quand celles-ci se butaient aux hommes, même sur des questions jugées secondaires. « Je me souviens un jour, on a acheté un ventilateur au niveau du service. Notre bureau le disputait avec un autre bureau occupé seulement par des hommes. Quand le président a appris le différend, il s’est rangé de notre côté. Finalement, nous avons eu le ventilateur et les hommes ont attendu une autre dotation. », se souvient encore Mme Sanou. Cette attention de Sankara pour les femmes, ces dernières la lui rendaient bien également. C’est ainsi qu’elles ont décidé de célébrer, même de façon soft, ses anniversaires.

« On avait retenu sa date anniversaire, le 21 décembre, et on se débrouillait, nous les femmes de la présidence, pour lui faire une surprise. On cotisait pour acheter un cadeau pour lui. Ce qu’il appréciait surtout, ce sont les petits mets, les gâteaux et cacahouètes. Il aimait grignoter ça dans son bureau. Quand tout était prêt, on se regroupait dans le couloir avant de monter au premier étage où se trouvait le bureau de Sankara. En complicité bien sûr avec sa secrétaire particulière, on rentrait par surprise dans son bureau et on entonnait « joyeux anniversaire camarade président, joyeux anniversaire Thomas Sankara ». Il était particulièrement content et on le sentait par son large sourire. » Mme Sanou se souvient de la dernière rencontre entre Sankara et les femmes de la présidence. Il avait organisé une soirée spéciale uniquement pour les femmes de la présidence.

Elle a eu lieu dans la cour du palais. Sankara a fait préparer des mets par un hôtel de la place, ce qui était rare chez lui, car même à l’occasion des dîners offerts aux grandes personnalités comme les chefs de l’Etat en visite au Burkina, les plats étaient préparés par les femmes des institutions. Quand tout était prêt, le chef du département Maison du Faso, Kambou, qui gère les affaires du palais présidentiel et du parc automobile de l’Etat, est venu à la présidence faire le point au président Sankara. « Il est lui-même allé vérifier. Les tables étaient bien rangées, les plats bien disposés avec des fleurs tout alentour. Il nous a fait appeler.

On a fait le trajet entre la présidence et le palais à pied sous les regards jaloux des hommes. Sankara nous a accueillies avec un large sourire pour nous souhaiter un bon appétit. Il n’y avait aucun homme, même pas Kambou qui a tout supervisé. Entre temps, un des enfants de Sankara est venu se joindre à nous. Son papa l’a rabroué en ces termes : tu n’es pas le bienvenu ici, c’est une réception pour femmes. L’enfant a refusé de s’en aller, il est resté avec nous sous les éclats de rires. Sankara est resté avec nous pendant plus d’une heure. On causait et riait avec lui comme dans un groupe de copains ou de copines. Il abordait plusieurs sujets, y compris celui de la vie des couples. C’est une soirée que je ne vais jamais oublier. »

Au sport avec le président

Le sport de masse, une des mesures phares de la révolution, était particulièrement respecté à la présidence. Chaque lundi et jeudi, le président et ses collaborateurs et collaboratrices arpentaient le boulevard de la Révolution sous les regards du personnel de l’ambassade de France perché dans les balcons de leur immeuble qui jouxte le palais présidentiel. « On imaginait qu’ils étaient impressionnés de voir un président courir avec ses collaborateurs deux fois dans la semaine et sans une armada de sécurité derrière », note la secrétaire, tout aussi impressionnée à ses débuts. Elle avoue qu’elle n’aimait pas particulièrement le sport et elle cherchait souvent des prétextes pour se soustraire. Mais le président l’a remarquée.

« La stratégie de certaines femmes était de traîner un peu dans les bureaux ou bien de prendre le départ, se laisser distancer pour finalement avoir à marcher au lieu de courir. Pour mobiliser les récalcitrants, Sankara, du haut de son balcon du premier étage, se mettait à exhorter les gens de sortir en criant qu’il est l’heure du sport. Quand il est assuré que tout le monde est dehors, il se met devant. Il lui arrive néanmoins d’être à l’arrière pour encourager les plus lourds à ne pas abandonner. Très souvent, il me tenait la main et on courait ensemble. Il me disait que j’ai intérêt à faire du sport au vue de ma corpulence. », se souvient Mme Sanou.

« Le 15 octobre, j’ai pleuré toute la nuit »

Mme Sanou avait rejoint son service d’origine des semaines avant le 15 octobre 1987. Mais elle n’avait pas totalement rompu avec la présidence. Elle s’y rendait régulièrement. Elle continuait de pratiquer le sport de masse avec ses ex-collègues de la présidence. Ce jeudi soir, elle a peu traîné avant de prendre sa moto pour rejoindre la présidence. Elle n’avait rien entendu des coups de feu qui avaient commencé à tonner quelques minutes avant. « Arrivée au niveau de la barrière, j’ai contourné pour rejoindre le terrain. C’est là que des collègues femmes qui étaient dans la cour de la présidence ont crié mon nom ; elles me demandaient de faire demi-tour. Je ne comprenais rien à leur interpellation. Mais comme elles insistaient, je les ai rejoints pour comprendre.

C’est là qu’elles m’ont dit qu’il y a eu des coups de feu au Conseil et qu’on demande aux civils de la présidence de rejoindre leur domicile. Elles ont ajouté qu’il parait que le président est touché. J’ai dit qu’il faut que je parte voir. J’ai voulu enfourcher ma moto pour aller au Conseil. J’étais devenue comme une folle. Je voulais forcément me rendre au Conseil. Mais les femmes m’ont retenue par force et on a fini par quitter la présidence. On m’a conduit chez une collègue à Koulouba et c’est à 19h que j’ai pu rejoindre la cour familiale à Dapoya. Ma famille était morte de peur. Les parents ont appelé la présidence, mais c’est le standard du Conseil qui répondait, exhortant les gens à rejoindre leur domicile.

Pour mes parents, c’est sûr que j’étais morte avec Sankara comme on disait qu’il aimait me tenir la main lors des séances de footing du sport. »
Après le soulagement de ses parents de la voir vivante, Mme Sanou a continué chez son frère. Elle est restée toute la nuit, inconsolable à l’idée qu’on ait tué Sankara. La rumeur avait déjà commencé à circuler en effet sur la mort du président. Elle croyait faire un cauchemar. « Pour me consoler, mes parents sont venus me dire que ce ne sont que des rumeurs, il se peut que Sankara ait survécu. Ils m’ont dit de cesser de pleurer et de dormir, le matin, ils vont m’accompagner à la présidence et on saura si Sankara est mort ou pas. Mais c’était peine perdue. Pour moi, l’idée même de la mort de Sankara m’était insupportable et me rendait hystérique.

Je n’ai donc pas dormi toute la nuit. Le lendemain matin, on a eu sur des ondes étrangères la confirmation de sa mort et pour la première fois, j’ai retenu le nom du cimetière de Dagnoen. Avec des collègues, on est allé voir si c’est réellement vrai. Ce que nous avons vu m’a dégouté… » La conversation s’est arrêtée quelques instants. Nous l’avons tirée de son silence profond qui en disait long sur sa souffrance pour lui demander ce qu’elle a retenu de fondamental chez Sankara. Sans hésiter, elle répond : « C’est son humanisme. Sankara était quelqu’un de très humain. Il défendait surtout la cause des femmes. Je ne l’oublierai jamais. »

Abdoulaye Ly

MUTATIONS N° 15 du 15 octobre 2012. Bimensuel burkinabé paraissant le 1er et le 15 du mois (contact :mutations.bf@gmail.com)

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