L’invité de la Redaction : Koumba Boly/Barry, Ministre de L’Education nationale et de l’Alphabétisation : « La bonne gouvernance commence aussi à la maison »

vendredi 9 novembre 2012 à 00h02min

Née le 31 décembre 1960 à Kaya, Koumba Boly/Barry est aujourd’hui la ministre de l’Education nationale et de l’Alphabétisation. Titulaire d’un doctorat en histoire économique acquis en 1989 à l’Université Cheikh-Anta-Diop de Dakar, Mme Boly est auteur de plusieurs publications sur l’éducation, la gestion des ressources naturelles. Invitée de la rédaction de Sidwaya, le 9 octobre 2012, Koumba Boly a réaffirmé sa volonté de réussir, avec le concours de tous les acteurs, les réformes du système éducatif qui passent par le recrutement des enseignants de niveau baccalauréat, la revue à la hausse de la durée de formation des élèves-maîtres. Mariée et mère de trois enfants, l’ancienne basketteuse a, pendant 3h 30 et dans une ambiance bon enfant, donné des réponses aux multiples questions des journalistes.

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L’invité de la Redaction : Koumba Boly/Barry, Ministre de L’Education nationale et de l’Alphabétisation : « La bonne gouvernance commence aussi à la maison »

Sidwaya (S.) : Quel bilan dressez-vous de la rentrée scolaire 2012-2013 à ce jour (9 octobre 2012) ?

Koumba Boly/Barry (K.B.B.) : D’entrée de jeu, je voudrais remercier le Directeur général et l’ensemble du personnel des Editions Sidwaya de me recevoir. Quant au bilan de la rentrée scolaire, il faut reconnaître que cette année, nous avons mis particulièrement en avant un ensemble d’atouts qui devraient nous permettre d’aboutir à des résultats plus probants que d’habitude. Le premier intrant important, ce sont les ressources humaines. Car, il faut s’assurer que le personnel est disponible c’est-à-dire les enseignants et les enseignantes, mais aussi le personnel d’encadrement pédagogique qui font le travail de suivi et de supervision.

Au jour d’aujourd’hui, toutes les affectations ont pratiquement été faites. Dans la majorité des cas, les agents ont rejoint leurs postes tant au niveau du personnel d’encadrement que des enseignants qui ont demandé des affectations. Il reste cependant un bon contingent à pourvoir parce que nous avons constaté un gap de 2 500 enseignants. Le ministère en charge de la Fonction publique est en train de procéder actuellement au recrutement de nouveaux enseignants afin de combler ce déficit qui, en réalité, représente le complément des effectifs d’enseignants. Hormis cela, la majorité des écoles est pourvue en enseignants.

Le deuxième atout de taille porte sur la mise à disposition des manuels scolaires et des fournitures scolaires. Le gouvernement a déclaré la gratuité de l’éducation. Ce qui signifie une mise à disposition d’un ensemble de moyens humains et matériels, les fournitures scolaires. Au même moment, le gouvernement s’est engagé dans un processus de décentralisation. Le ministère de l’Education nationale et de l’Alphabétisation fait partie des ministères qui ont reçu la palme d’or en ce qui concerne le transfert des ressources et des compétences dans les secteurs administratifs déconcentrés sur l’étendue du pays. Les ressources allouées à l’achat des fournitures sont transférées aux communes. Il y a deux semaines, nous avons fait un premier bilan lors d’un conseil de cabinet et nous avons constaté que la majorité des communes ont mis les fournitures à la disposition des circonscriptions d’éducation de base et des écoles. Par ailleurs, chaque fois que j’ai l’occasion de sortir sur le terrain, j’en profite pour vérifier l’effectivité des mesures.

Autrement, nous avons constitué un stock de sécurité auprès d’un certain nombre de fournisseurs dans les provinces et les régions pour pallier rapidement les difficultés. Nous rencontrons dans ce domaine des problèmes qui ont généralement trait, aux passations des marchés, aux procédures et aux compétences. La réflexion devrait se poursuive pour voir comment améliorer les procédures des marchés afin de gagner en temps et en efficacité.

Nous n’avons aucun problème quant à la disponibilité des manuels scolaires cette année. La Direction des allocations et des moyens spécifiques aux écoles (DAMSE) a défini des stocks de sécurité. On a à peu près trois millions pour toutes les écoles du Burkina. A ce niveau, tout est en ordre.

Les cantines scolaires contribuent pour beaucoup à la qualité du système éducatif. Le Burkina Faso est un pays pauvre, les familles n’arrivent pas toujours à assurer l’alimentation des enfants de façon convenable. Au-delà de la cellule familiale, quand les enfants sont à l’école, c’est encore plus difficile. Donc le gouvernement a décidé de prendre le relais à ce niveau, à travers les cantines scolaires. Cela contribue, par ailleurs, à améliorer le taux de fréquentation des écoles. En outre, lorsque les enfants sont bien nourris, ils sont disposés à bien écouter et à comprendre. Nous avons décidé cette année de rendre fonctionnelles les cantines scolaires dès l’ouverture des classes.

Ceci fait partie des engagements que nous avons pris au niveau de toutes les circonscriptions d’éducation de base. Nous avons sensibilisé les Associations des parents d’élèves (APE) parce que les tâches sont partagées. D’une part, le MENA met à la disposition des écoles, les vivres, d’autre part, les APE s’organisent pour aider à la préparation des repas, par la mise à disposition des cantinières.

La grosse difficulté qu’on constate actuellement et qui est préoccupante, c’est le problème des tables-bancs. La demande est toujours là. On essaie de pourvoir les écoles où nous sommes interpellés. La stratégie que nous avons décidée d’adopter au niveau du MENA, c’est d’aller vers la décentralisation. Avant, les tables-bancs étaient commandés et confectionnés à Ouagadougou et ensuite distribués dans toutes les provinces. Ça n’a aucun sens ! C’est comme si en dehors de la capitale, dans les autres provinces, il n’existe pas de menuisiers capables de confectionner les tables-bancs. Comment valoriser le travail des petits artisans sur le terrain si l’on devait continuer à procéder ainsi ? Cette décision vise donc à valoriser les compétences au niveau déconcentré. Le ministre de l’Economie et des Finances nous a compris et porte fortement cette vision. Nous avons démarré cette année et pratiquement, toutes les écoles vont être pourvues de tables-bancs parce qu’ils ne seront plus déployés à partir du niveau central mais fabriqués au niveau local. Le ministre de l’Economie et des Finances a accepté que nous trouvions la bonne voie en travaillant avec la chambre des artisans du Burkina.

A travers cette structure, les artisans locaux dans les provinces, les régions et les communes qui ont les compétences et les capacités requises seront attributaires des marchés de confection de tables-bancs. Si par la suite, il y a des problèmes de réparation ou d’entretien, on peut facilement leur faire appel. L’entretien et la maintenance constituent la grosse plaie de l’administration burkinabè. Dans certaines écoles, les tables-bancs sont neufs mais, vous constatez qu’il manque juste un petit écrou ou un boulon qu’il faut juste trouver et resserrer. Si bien que petit-à-petit, tout le matériel se dégrade. Nous sensibilisons davantage à la gestion du bien public en insistant sur l’entretien et la maintenance parce que c’est très important.

S. : Mais en dépit de cette volonté affichée, on constate que c’est entre février- mars que certaines écoles sont dotées en fournitures scolaires ?

K.B.B. : Nous avons décidé de décentraliser et de responsabiliser les communes de pourvoir les écoles en fournitures scolaires. Mais jusqu’où se situent les limites de cette responsabilité ? Certes, les premiers moments connaissent des défaillances. Il s’agit de travailler à y remédier sans pour autant annihiler les initiatives ainsi que le processus du transfert de la responsabilité. Dans certaines communes, les maires nous disent qu’ils ont engagé la procédure et qu’il n’est pas nécessaire d’enclencher le stock de sécurité parce que bientôt, les fournitures seront disponibles. Ils affirment que les problèmes ont surtout été créés par les fournisseurs et assurent que cela sera résolu.

Ces questions sont au centre de la discussion entre les maires et les Directions provinciales de l’Enseignement de base. Ces responsables au niveau local argumentent en soulignant que le ministère leur fait confiance en transférant les responsabilités au niveau provincial, donc il ne faut pas décevoir. Malheureusement, jusqu’en janvier ou février, on constate que certains n’arrivent pas à assumer correctement cette responsabilité. Mais cette année, le message est très clair au niveau des Directions régionales de l’Enseignement de base et de l’Alphabétisation et des DPEBA. Après les deux premières semaines suivant la rentrée, dès qu’on constate qu’une commune n’a pas mis les fournitures scolaires à la disposition des élèves, il faut absolument enclencher le stock de sécurité. Parce qu’on ne peut pas prôner la gratuité et deux semaines après le début des cours, les parents d’élèves constatent qu’il n’y a absolument rien, au point d’être obligés d’acheter un minimum les premiers moments.

Par la suite, ils achètent toutes les fournitures parce qu’ils se disent que le gouvernement ne va rien pourvoir. Ce qui n’est pas acceptable ! En plus, il y a tout ce qui est lié à la mauvaise qualité de nos routes. Il y a des difficultés d’accessibilité à certaines zones dans les communes à cause des pluies et des routes impraticables. Dans certaines localités, il faut deux ou trois semaines, avant que les véhicules ne puissent traverser les cours d’eau. Mais, il arrive qu’on mette en jeu les moyens de bord afin de pouvoir déposer les fournitures. Ce n’est pas du tout facile.

S. : A vous entendre, on a l’impression que l’efficacité recherchée à travers le transfert des compétences est loin de produire les effets escomptés. Pourquoi ? Et que comptez-vous faire pour y remédier ?

K.B.B. : On ne peut pas dire que ça n’a pas produit les effets escomptés parce que c’est seulement certaines communes qui sont confrontées aux problèmes évoqués. Une bonne majorité assume très bien le transfert des responsabilités, même s’il faut reconnaître qu’il y a problème dans des communes. Par exemple, il est ressorti que pendant deux années successives, une commune a connu des problèmes de passation de marchés, ce qui est inacceptable. Ce sont ces genres de difficultés que nous gérons, mais il ne faut pas non plus dire que la décentralisation n’est pas fonctionnelle. Parce que dans la majorité des communes, les maires sont engagés et prennent des initiatives allant souvent au-delà de ce qui leur est transféré. L’an dernier par exemple, dans des communes où il y avait des déficits d’enseignants, des maires ont décidé de recruter des enseignants sur le budget communal.

Au-delà de cet exemple concret, il y a aussi des maires qui négocient à travers des partenariats décentralisés pour construire et élargir l’offre d’éducation. Donc, en dépit des difficultés mentionnées, on peut retenir que de façon globale, la décentralisation est en marche et des mesures pertinentes sont prises au niveau gouvernemental pour pourvoir les communes en personnel. Observez les communes rurales ; de quel type de personnel disposent-elles ? Un décret récent va pourvoir ces communes rurales en ressources humaines. Cela va pallier le problème de personnel. Les responsabilités transférées vont mieux fonctionner.

S. : Vous parlez de déficit d’enseignants. Ce qui contraste parfois avec les réalités dans certaines CEB ou même dans l’administration où on constate une pléthore. Est-ce que les 2500 enseignants à recruter pourront-ils résorber le problème de déficit ?

K.B.B. : C’est vrai. Vous avez touché du doigt une des difficultés que nous rencontrons dans la gestion des ressources humaines. C’est un problème récurrent que nous avons décidé de prendre à bras-le-corps avec l’ensemble des acteurs, parce que la responsabilité est collective. Les périodes d’affectation sont les plus dures au niveau du MENA. Vous avez des interventions de toutes sortes. Une dame est venue presqu’en pleurs dans mon bureau et m’a dit ceci : « mon mari m’a dit que si on ne m’affecte pas cette année, si on ne me ramène pas en ville, il va divorcer ». Vous imaginez la pression qu’une personne dans cette situation est capable de mettre sur l’administration ? S’il y a un respect mutuel, on peut discuter et trouver une solution. La gestion des ressources humaines n’est toujours pas simple parce que c’est des histoires de vie, d’être humains et les enseignants et enseignantes ne sont pas en marge. C’est la gestion des humains tout simplement que cela implique.

Nous menons un travail de changement de mentalités parce que si on accepte de signer un accord avec l’administration publique, il faut accepter d’assumer les responsabilités qui y sont liées. Je raconte souvent que moi-même, j’ai fait mon école en milieu rural. Je suis allée à l’école de mon village. C’était d’ailleurs dans une école sous paillotes ; s’il n’y avait pas un enseignant qui a accepté quitter la ville pour venir dans ce village, en abandonnant sa famille et sa vie de citadin, je ne serais jamais docteur en histoire économique. J’aime expliquer aux gens que l’administration publique a ses avantages et ses contraintes. Au niveau du ministère, nous essayons de sensibiliser, de faire comprendre que quand on signe un accord, on s’engage à respecter les responsabilités jusqu’au bout. Dans ce sens, nous avons fait des formations en management des ressources humaines. Cette année, le thème portait particulièrement sur cette question.

Nous avons mis en place un processus qui oblige chaque circonscription de base à faire le point des enseignants dans chaque commune et des enseignants par salle de classe. A partir de ces informations, nous pourrons prévoir les recrutements et organiser le processus de planification. Si on dit aux circonscriptions d’éducation de base et aux provinces d’exprimer leurs besoins en enseignants et qu’ils nous disent par exemple qu’ils veulent 100, on peut vérifier si le besoin est réel. Mais ce qui est important à savoir aussi, c’est l’état réel de ces enseignants. Certains sont malades ; il y en a qui ont la cinquantaine passée, proches de la retraite et qui n’arrivent plus à dispenser les cours normalement. Donc, que faut-il faire ? Une autre catégorie bien portante au plan de la santé a décidé d’être en ville parce que sa famille s’y trouve. C’est cette catégorie qu’on identifie et qu’on fait redéployer par les CEB dans le cadre du processus de management.

Je vous assure que ça marche. On a un cas très concret dans la zone du Sahel que j’aime bien prendre en exemple parce cette région fait partie des zones où les gens ne veulent pas aller à cause de son éloignement par rapport au centre. L’année dernière, un enseignant de cette zone m’a dit : « Mme, il y a une seule chose sur laquelle je voudrais vraiment vous dire merci et qu’on a senti le résultat sur le terrain. Pour la première fois à Gorom-Gorom, on a constaté que dans chaque école ouverte, il y avait un enseignant ou une enseignante. Je suis là il y a plus de dix ans, c’est quelque chose qui n’était jamais arrivé ». Cela veut dire qu’il est possible d’améliorer le système. A cet effet, il faut instaurer des discussions, des concertations avec les acteurs concernés et mettre chacun devant sa responsabilité. Nous sommes dans cette dynamique et je pense que nous allons atteindre nos objectifs. Donc les 2 500 enseignants pourront combler le gap.

S. : Depuis quelque temps, il ressort que le niveau scolaire est en baisse. Quelle est la stratégie d’amélioration envisagée par votre département ?

K.B.B. : C’est une question très importante parce qu’elle est liée fondamentalement à la qualité du système éducatif. Je dis souvent que si on a plus de 65 % de taux de succès au certificat, c’est très bien, mais qu’est- ce que cela signifie concrètement ? Quelqu’un qui a le certificat, qu’est-ce qu’il sait faire ? Quelle compétence a-t-il ? L’enjeu premier ce n’est pas d’avoir le certificat.
Quand on parle de qualité du système éducatif, il faut vraiment l’observer à différents niveaux. Ce que le ministère tente de faire, c’est de se donner les instruments de mesure des acquis scolaires. Chaque année, au niveau de la Direction des études et de la planification (DEP), nous menons une étude sur les acquis scolaires parce que cela est très important. Ainsi, arrive t-on à détecter les compétences acquises par les enfants du CP1 au CM2. C’est un bel instrument qui vous donne la réalité des apprentissages. Quand j’ai pris fonction au MENA, j’ai lu le rapport et je me suis dit qu’il va falloir attacher les ceintures et voir comment s’organiser. Parce que les résultats de ces acquis scolaires faisaient ressortir qu’à peine 40% des disciplines fondamentales étaient maîtrisées par les élèves, à savoir les mathématiques, le français et les sciences naturelles.

Ça ne va pas ! Et tout le reste ? Il faut que l’équipe tente de mettre en place une bonne stratégie. L’avantage de disposer d’un tel instrument c’est de pouvoir en disposer mais surtout de prendre les mesures. Qu’est-ce qui explique réellement ce faible taux au niveau des acquisitions ? Est-ce un problème d’enseignants, de pédagogie ? L’environnement de l’école y est-il pour quelque chose ou le contenu des manuels didactiques ? Il y a tout un ensemble d’éléments qui devraient être les déterminants de la qualité sur lesquels il faut vraiment travailler. Nous avons eu un appui de l’Agence française de développement (AFD) et de la Banque mondiale pour organiser une réflexion sur les déterminants de la qualité. Le niveau des enseignants, leur niveau de recrutement mais surtout la durée de la formation sont des questions de fond sur lesquelles on est obligé de travailler et de prendre des mesures fortes sinon on ne peut pas avancer sur la qualité.

S. : D’aucuns souhaitent que le Baccalauréat soit le diplôme exigé pour le recrutement des enseignants du primaire. Etes-vous de cet avis ?

K.B.B. : Je savais déjà que le niveau de recrutement des enseignants et surtout la durée de la formation au Burkina Faso, étaient quand même des questions de fond sur lesquelles nous sommes obligés de travailler et de prendre des mesures fortes, sinon, nous ne pouvons pas avancer sur la qualité. Donc, la première mesure fondamentale sur laquelle nous avons pu avancer, c’était d’augmenter la durée de la formation des enseignants et enseignantes. Au Burkina, l’on recrute encore des enseignants du niveau BEPC. Pour quelqu’un qui a le niveau BEPC et qui n’a qu’une année de formation, comment voulez-vous qu’il puisse réellement assumer au mieux sa responsabilité. Donc, quelque part, il fallait absolument prendre une décision politique forte sur cette question et c’est ce que son Excellence M. le Premier ministre nous a vraiment permis de faire. Il s’agit de porter très rapidement la durée de la formation au moins à deux ans. Sur cette question, nous avons fortement avancé. S’agissant du niveau de recrutement, disons que dans le processus d’élaboration du prochain plan décennal qui est le Programme de développement stratégique de l’éducation de base (PDSEB), nous avons décidé de revisiter le niveau des enseignants. Là, nous sommes vraiment au niveau BAC en termes de recrutement.

C’est ça qui a été planifié. C’est ce que le gouvernement a validé en conseil des ministres depuis août. Les enseignants seront recrutés niveau BAC et vont subir une formation de deux ans. Outre ces aspects en amont, il faut agir aussi au niveau de l’environnement même des études . C’est- à-dire s’assurer que le contenu de la formation, le matériel didactique à utiliser sont de qualité. Actuellement, nous sommes en train de faire la relecture bien sûr du contenu du curriculum de formation initiale des enseignants. L’on va ajouter des éléments liés par exemple à la spiritualité et à la prise en compte de l’éthique pour les adapter au contexte actuel et au contexte futur. En parlant de la qualité, j’ai en mémoire cette anecdote racontée par un de mes collaborateurs. La première fois qu’il est arrivé en classe, premier jour de la rentrée, il était en face de petits ne parlant que le mooré. Il leur dit : levez-vous ! Personne ne se lève. Il était tellement énervé de demander à ces ‘’petits ’’ de se lever et que personne n’obéit. Alors, il a commencé à taper chacun d’eux avec son fouet. Il y avait un élève qui avait l’habitude d’aller à l’église ; il s’est mis donc à genou. Un des élèves qui était à côté de la porte s’est enfoui et il n’a plus jamais remis les pieds dans la classe. Voilà par exemple une conséquence de notre façon aussi d’organiser les apprentissages.

Pourquoi est-ce que les pays africains ne sont-ils pas capables d’accepter que la réforme du système éducatif prenne aussi en charge les langues africaines, les langues maternelles des apprenants si l’on veut vraiment que les enfants apprennent et comprennent vite et bien. Ce sont des situations réelles. Je vous assure qu’il y a un ambassadeur qui m’a dit : « Mme Boly, vous les Burkinabè, vous êtes des gens exceptionnels, des extraterrestres. Je ne comprends pas que vous n’ayez jamais parlé français dans vos familles respectives mais une fois à l’école, l’on vous demande d’apprendre et de comprendre en français. Malgré tout, vous êtes arrivés quand même à réussir ». Pour eux, ce sont des choses inimaginables. Ceci pour vous présenter certaines aberrations. Mais malheureusement, c’est encore nous intellectuels, qui estimons que la langue de Molière est ce qu’il y a de mieux et qu’il ne faut surtout pas que nos enfants apprennent dans nos langues. Pourtant, ils savent que c’est notre langue et si l’on l’utilise, les enfants comprennent vite et bien. Cela participe également à ce que notre propre culture puisse vraiment être intégrée dans cette dynamique sociétale.

S. : Quelles sont les mesures prises au niveau gouvernemental pour pallier cette situation et quelles sont les difficultés auxquelles vous êtes confrontés ?

K.B.B. : Très objectivement, au niveau gouvernemental, nous avons reçu mandat de faire une étude sur les langues et sur la politique linguistique. Bientôt, ce document qui sera mis sur la table du conseil des ministres pour examen et adoption. Cela fait déjà plusieurs années que l’orientation du bilinguisme au Burkina a été adoptée mais tout le problème se trouve au niveau du processus de mise en œuvre. D’abord, comme je vous le dis, la plupart du temps, ce sont encore nous intellectuels, voire les techniciens eux-mêmes qui ont la difficulté à l’accepter. Je suis enseignante et je sais que tout ce qui est réforme, tout ce qui est innovation est très difficile à faire accepter par les enseignants. Ils trouvent tout simplement cela très compliqué, très difficile parce que l’on nous demande de nous surpasser, de faire autrement. Or, nous avons nos habitudes . Dans les faits, si j’ai l’habitude de prendre mon cahier et d’écrire 1, 2, 3 et demain on me dit de commencer par 3, 1 et 2, voyez-vous, cela devient plus difficile. Quelque part, il y a cette résistance qui est là. Sinon au niveau politique, honnêtement, les dés sont jetés et nous sommes actuellement dans la perspective d’élargissement de ce bilinguisme. Il y a tout un plan stratégique qui a été élaboré. Un décret ne suffit pas pour généraliser, pour régler la question. C’est beaucoup plus de voir comment au quotidien, on règle les questions pratiques, par exemple avoir à portée de main un dictionnaire bilingue mooré-français. Il s’agit donc de rendre disponible ce matériel didactique au moins dans les classes et pour les principales langues. S’assurer aussi que le personnel de l’encadrement pédagogique est formé à cette dynamique de bilinguisme.

La troisième dimension, très importante, va consister à intégrer l’enseignement des langues dans la formation des enseignants. Nous sommes en train de revisiter le curriculum de formation des enseignants et c’est là que l’on va intégrer maintenant la dimension langue. La méthodologie d’enseignement dans les langues va être intégrée déjà au niveau de la base. Cela veut dire que tout enseignant formé à ce curriculum, s’il est par exemple mooréphone doit tout à fait être capable d’enseigner la langue mooré mais aussi de dispenser la langue française sans difficulté et bien sûr en anglais parce que cela fait également partie de la dynamique de ce curriculum.

S. : Quel type de matériel didactique a-t-on besoin véritablement pour un enseignement de qualité et pourquoi l’impression de ces manuels se fait à l’extérieur du pays ?

K.B.B. : C’est vrai, je vous assure que le matériel didactique est très important parce que c’est la base première. Si l’on a un livre de calcul ou de lecture truffé de fautes, comment voulez-vous qu’un enseignant ou une enseignante ou un élève qui dispose d’un tel document puisse être lui-même qualitativement compétent. C’est difficile. Donc, nous avons entrepris la relecture de ce matériel. Actuellement, il a été relu par une équipe de techniciens et nous avons remis les choses en ordre pour commencer. Nous avons même impliqué la société civile, le CCEB qui est le cadre de concertation des ONG et associations en éducation de base, qui a fait aussi des observations et des corrections qui ont permis la relecture de ce référentiel.

Pourquoi les manuels sont-ils imprimés dans d’autres pays que le Burkina ? Il faut reconnaître que dans un premier temps, il y a les procédures des partenaires financiers. Vous avez par exemple certains partenaires qui obligent à ouvrir jusqu’à un certain seuil afin que les prestataires de services au niveau international puissent postuler. Cela fait partie des accords. C’est aussi une question de volonté politique. Et cela fait partie des enjeux sur lesquels nous avons décidé de nous positionner. Si l’on veut développer ce pays, il faut que nous essayions au maximum de nous approvisionner nous-mêmes et nous assumer. Quelqu’un qui vient dire : « je suis partenaire financier, je suis venu aider le Burkina à se développer ». Ce n’est pas non plus acceptable que les ressources que ce partenaire apporte dans le pays ne puissent pas bénéficier aux secteurs privés de ce pays. Il faut négocier avec les partenaires pour changer certaines donnes. Car souvent, on nous dit que tel secteur privé n’a pas de compétences, il n’est pas compétitif ou il n’a pas la capacité financière, etc. Si vous ne donnez pas la possibilité à quelqu’un de faire quelque chose, comment voudriez-vous qu’il soit compétents ? C’est aussi une préoccupation. Nous avons décidé que désormais, pour l’impression des manuels, s’il y a un privé international qui veut prendre le marché, si vous n’êtes pas en association avec un privé local, vous n’allez pas l’avoir. Voici déjà des orientations que nous avons données. Là où l’on sait que le secteur privé national est capable de donner satisfaction, il bénéficiera du marché. C’est la seule façon aussi d’aider le pays à se développer.

S. : Quel sort sera réservé au Certificat d’études primaires dans le processus de la réforme du système éducatif ?

K.B.B. : C’est vraiment important. La loi d’orientation stipule que l’école est obligatoire jusqu’à l’âge de 16 ans. Si l’éducation de base va jusqu’à cet âge, quel est le premier diplôme de l’éducation de base ? Alors, ça ne peut plus être le CEP. Il faut donc que les acteurs du système éducatif eux-mêmes se retrouvent, réfléchissent et nous disent ce que nous allons faire. C’est quel type de diplôme, comment nous allons l’orienter ? En fait, la fin de l’école primaire peut avoir une évaluation mais je dis que ce qui est essentiel, c’est la perspective de la loi d’orientation. Si nous avons décidé de prendre une loi, il faut quand même accepter aussi se mettre dans la dynamique de cette loi. L’UNESCO, depuis quatre ans, a décidé qu’il faut que l’éducation de base ait un autre diplôme mais pas vraiment le CEP. Je crois qu’au niveau de la CEDEAO, bientôt, il y aura une concertation ministérielle pour harmoniser tout cela. C’est un élément important des préoccupations de tous les pays de la sous-région. Vous convenez avec moi qu’aujourd’hui, ce diplôme offre très peu d’emplois.

S. : Sur plus de 36 000 candidats dans la région du Centre, seulement 4 814 ont été admis à l’entrée en 6e. Quel sort l’Etat réserve-t-il aux autres qui ont le même objectif, accéder au post-primaire ?

K.B.B. : C’est au regard de cela que j’ai dit que la loi d’orientation est importante, si l’on a autant d’enfants qui n’ont pas la possibilité de poursuivre. Or, s’il n’y avait pas cette barrière qui empêchait ces enfants de continuer, au moins, donnons-leur la perspective jusqu’à 16 ans. En ce moment, l’on est sûr de réduire l’analphabétisme. Il y a des élèves qui se limitent au CEP, peut on vraiment considéré qu’ils ont échappé à analphabètes. Si l’on veut aussi que ce pays se développe, l’on est obligé de tenir compte de la compétence et des capacités que l’on donne au capital humain. Cela fait partie des orientations de son Excellence le Président du Faso de dire que le capital humain, c’est ce que le Burkina a de mieux et c’est sur cela qu’il faut construire. La meilleure façon de le construire au niveau de l’éducation de base est de s’assurer qu’un Burkinabè qui entre à l’école, quand il y sort, qu’il ne retombe pas dans l’analphabétisme.

S. : Dans l’optique de la régionalisation des concours d’entrée en 6e, le MENA avait pris une décision qui a été toujours contestée par les parents d’élèves et certains partenaires sociaux. Quel est votre commentaire sur la question ?

K.B.B. : C’est une mesure qui devrait aider à résoudre l’injustice. C’est vrai, quand on prend un enfant qui est dans la zone rurale et celui qui est au niveau de Ouagadougou, ce n’est pas la même chose. C’est aussi la réalité. Ils n’ont pas les mêmes chances, les mêmes opportunités et les mêmes conditions d’apprentissage. Comment faire pour équilibrer un tout petit peu ? C’est vraiment la grosse question. C’est peut-être pour cela que la mesure a été prise pour permettre à ce qu’il y ait au moins un minimum d’équité. En fait, le problème de fond n’est pas parce qu’il y a cette mesure. Le problème, c’est parce qu’il n’y a pas assez d’offres. S’il y a suffisamment d’espaces d’apprentissage pour tous ces élèves, il n’y aurait pas de problème. Je crois qu’il faut travailler plus sur les enjeux qui sont les plus pertinents.

S. : Beaucoup d’écoles privées sont construites sans autorisation préalable. Pourquoi cette pagaille ?

K.B.B. : C’est important que nous puissions travailler avec le secteur privé. Il y a un ensemble de mesures que nous avons essayé de prendre. Si vous prenez les écoles privées du Burkina, 60% à peu près sont des écoles franco-arabes. On a laissé ces écoles se développer avec le monde associatif ainsi que des initiatives individuelles ou de fondation sans une véritable organisation. Mais depuis quelques années, il faut reconnaître qu’il y a une prospective de règlementer. Un document administratif tient lieu d’agrément. Une bonne partie de ces fondateurs pensent que si on a un agrément, on a déjà la décision d’ouverture. Donc, ils confondent agrément et décision d’ouverture. Malheureusement, certains utilisent leurs agréments jusqu’à rendre opérationnel un espace.

A l’heure actuelle, nous essayons de règlementer au maximum cette situation. Il y a par moment des écoles que l’administration ferme. Cette année par exemple, le cas est arrivé. Ce n’est pas toujours facile parce que vous avez à la fois la pression de celui qui a ouvert l’école et celle des parents qui tiennent à la scolarisation de leurs enfants dans cette école. Ce que vous pouvez faire dans ces cas, c’est d’obliger les fondateurs à rentrer dans le processus de la réglementation. Ce qui est important pour nous, c’est s’assurer que dans ces écoles, il y a le matériel didactique conséquent, des enseignants et enseignantes qui ont le niveau requis. Il y a aussi que l’inspection technique est en train de faire un énorme travail autour de ces questions. Je vous assure que celles qui ne sont pas en règle sont fermées ou en tout cas sont obligées de donner des plannings pour pouvoir entrer dans la norme parce qu’il y va aussi de la qualité du système.

S. : Qu’est-ce que le gouvernement fait pour que le français soit mieux pris en compte dans les écoles medersa ?

K.B.B. : Cela fait partie des dossiers que nous prenons à bras- le- corps. Nous avons fait plusieurs ateliers et plusieurs concertations avec les différentes équipes et l’un des points les plus importants demeure l’introduction du français dans les curricula et processus d’apprentissage des écoles franco-arabes. En fait, dans ces écoles, ce sont les pays qui les appuient qui donnent en même temps le curriculum. Ce sont notamment l’Arabie Saoudite, le Maroc, la Libye etc. Il en résulte que le programme des écoles medersa n’a pas toujours, un contenu national. Et nous voulons arriver à construire un contenu national burkinabè commun intégrant le français pour toutes ces écoles.

S. : Pourquoi n’avoir pas commencé avec les écoles franco-arabes où règne un grand désordre : des maîtres n’ayant parfois que le CEP ou tout au plus, le BEPC, pas d’espace pour le sport.

K.B.B. : Nous sommes, actuellement, engagés dans cette voie et avons démarré les travaux dans le cadre des réorientations stratégiques de nos activités. Inch Allah, bientôt, nous aurons les résultats pour le curriculum. Cela fait partie des points de négociations que nous avons entrepris avec eux et ils sont vraiment tout à fait ouverts et telle est la perspective vers laquelle nous tendons.

S. : Est ce que les foyers coraniques relèvent de votre ministère ?

K.B.B. : Oui, tout espace d’apprentissage relève du ministère surtout qu’il s’agit d’éducation de base. Nous travaillons de commun accord avec le MATDS qui s’occupe de tout ce qui est communauté religieuse. Pour nous, ce sont des espaces qui existent et qu’il faut tout simplement encadrer ; ce qui fait partie de nos enjeux. Ces enfants talibés qu’on abandonne dans la rue comme s’ils ne sont pas des enfants burkinabè en contexte d’apprentissage, constituent un problème. Si l’Etat règlemente et offre aussi des conditions d’apprentissage à ces enfants, en s’assurant qu’il y a des enseignants compétents, du personnel d’encadrement pédagogique mis à leur disposition, sans oublier les manuels scolaires élaborés selon le curriculum national, pour leur permette d’apprendre, personne ne pourra les récupérer demain pour en faire x ou y. Car ils n’auront pas appris ce que la rue leur enseigne. La nature ayant horreur du vide, si l’on n’occupe pas sainement ces enfants en leur donnant un enseignement total dont le contenu est vrai et basé sur la citoyenneté burkinabè, ce sont d’autres personnes qui mettront des choses dans leur tête. Quand on regarde les talibés, on a l’impression qu’ils ne font pas partie du Burkina, ce qui n’est pas normal.

S. : Il est fréquemment question de détournements de vivres dans les écoles. Comment entendez-vous combattre ceux qui s’adonnent à cette pratique ? Comment expliquez-vous ce qui s’est passé par exemple dans le Sourou l’an dernier ?

K.B.B. : Au risque de me répéter, les cantines scolaires contribuent à la qualité de notre système éducatif . La difficulté première est que ces cantines scolaires ont été conçues selon une vision de centralisation. Vous voyez, souvent, c’est gênant que par exemple, des céréales qui sont achetées au Sourou ou dans le Houet soient ramenées à Ouagadougou pour être ensuite renvoyées là où on les a achetées. Un tel système ne saurait fonctionner efficacement. Nous avons engagé une réflexion à ce sujet. Fort heureusement, nous avons eu une grande chance l’année dernière lorsque l’Assemblée nationale a envoyé des députés sur le terrain pour un travail de suivi des cantines scolaires dans quelques provinces et ils sont revenus avec des recommandations très fortes pour nous accompagner dans ce processus de réflexion. Au-delà de ce travail, nous avons commandité un audit dont le rapport est attendu dans cette semaine (NDLR : interview réalisée le 13 octobre 2012) nous permettra, en termes de recommandation, de décentraliser davantage la cantine scolaire dans la perspective d’avoir moins de difficultés dans la gestion des vivres. C’est l’orientation vers laquelle le ministère voudra tendre.

Ce qui s’est passé au Sourou est un exemple. Il y a des fiches de distribution permettant d’identifier les écoles et de faire la répartition des vivres en fonction des circonscriptions. Ce qui s’est passé, c’est qu’à un moment donné, au niveau de la DPEBA, des fiches ont été envoyées pour la répartition des vivres et il s’est trouvé que tous les vivres n’étaient pas disponibles, lors de la distribution. Donc, si le haricot n’est pas disponible dans une école donnée et qu’il n’y a par exemple que du riz et de l’huile, que faut-il faire ? Comment agir quand toutes les céréales ne sont pas disponibles ? Faut-il affamer les enfants parce qu’il n’y a qu’une partie des céréales et que l’autre partie tarde à venir parce que le camion qui le transporte est en panne ? Ce sont là les difficultés de l’administration publique face à l’impossibilité de prendre une décision lorsque le contexte change, de peur d’être traitée de détourneur de vivres. Le message du ministère disait pourtant de savoir prendre des initiatives en fonction du contexte, pour ne pas affamer les enfants .C’est ce que le DPEBA a fait.

Mais malheureusement, les bordereaux ont été surchargés. Alors qu’il leur suffisait de prendre une autre feuille pour y inscrire les vivres qui étaient disponibles et de procéder à la répartition. Ceci n’était que le premier niveau du problème. Le deuxième niveau est qu’il y a eu effectivement détournement de vivres dans la zone et je vous assure que c’était une très belle histoire. Le comité de gestion a convoqué une réunion sur instruction de l’Association des parents d’élèves pour dire qu’il y a détournement de vivres et que le directeur de l’école doit rendre compte. Celui-ci a expliqué combien et comment il a partagé et ce qu’il a gardé pour lui-même. J’ai reçu le rapport selon lequel l’assemblée lui a demandé de rembourser jusqu’à la dernière graine, pour être pardonné. Le directeur est alors allé récupérer les sacs de vivres partout où il les avait donnés et il y a eu une autre assemblée générale suivie de redistribution de vivres et tout le monde a signé le procès verbal de réunion.

C’est extraordinaire. C’est donc dire qu’au Burkina, la perspective et la dynamique de gouvernance sont en train de changer et dans le bon sens ; il y a une extrême bonne dynamique qui permet aux acteurs de s’interpeller mutuellement et de prendre les responsabilités qui sont les leurs. L’enseignant en question a été muté de la zone et a écopé des sanctions administratives prévues. Ce qui servira également d’exemple aux autres car, désormais, celui à qui nous remettrons des vivres pour gérer fera attention. Je pense que les mesures les plus importantes que nous avons prises pour éviter un tel désordre, c’était vraiment de nous rassurer que nous décentraliserons davantage la cantine et que nous responsabiliserons les acteurs locaux car, à leur niveau, les choses s’organisent mieux et les gens s’auto-responsabilisent. Mais au- delà, c’est aussi le travail de suivi de l’Inspection technique des services (ITS) car sans ce travail de suivi-évaluation sur le terrain, les difficultés persisteront. Pour les cantines scolaires, par exemple, l’opération qui a eu lieu récemment a consisté à distribuer pour 2 100 000 000 F de CFA de céréales à 1 827 écoles et c’est seulement dans une seule école où il y a eu tentative de détournement mais cette tentative a été un échec grâce à la présence de l’ITS. La bonne exécution a été rendue possible grâce au suivi quotidien de cette activité. Chaque semaine, j’avais le point sur les camions partis avec les céréales ou pas.

Je pouvais également constater si les vivres étaient bien arrivés à destination et qu’ils sont disponibles pour les enfants. Je demandais toujours à chacun de me rendre compte. Ce que je tire comme leçon et que je veux souligner ici, c’est qu’en toute circonstance, s’il y a un travail de suivi bien organisé depuis le niveau central jusqu’au niveau local, tout fonctionne très bien. Donc, il revient à chacun d’organiser son système de suivi. Nous l’avons particulièrement expérimenté pour les cantines scolaires, notamment les mois de juillet et août ; tous les agents en étaient fiers et la population bénéficiaire s’en est bien réjouie surtout que c’était dans un contexte difficile.

S. : Est-ce qu’il ne faudrait pas recourir à des mesures plus fermes comme le licenciement ou l’emprisonnement, pour mettre un terme aux détournements ?

K.B.B. : Oui, ces mesures existent au niveau administratif qui dispose que tout détourneur de céréales doit rembourser en francs CFA ce qu’il a dissipé. En outre, il y a un montant fixé par les textes de loi au-delà duquel le détournement est considéré comme crime et de fait conduit à des poursuites judiciaires contre les auteurs. Mais le problème est que pendant plusieurs années, il n’y a pas eu de suivi. Alors que ce processus permet de prendre des sanctions contre les contrevenants pour servir d’exemple. Ce qui peut dissuader les éventuels détourneurs et les empêcher de s’engager dans cette mauvaise voie.

S. : Les classes sous paillotes restent une réalité au Burkina ; à quand donc la réduction au strict minimum de ces classes ?

K.B.B. : C’est vrai, l’année dernière, nous avons pris un engagement devant l’Assemblée nationale de résorber les classes sous paillotes dans 5 ans et cette année nous avons pu résorber 600 sur les 4000 qui existent. Ce qui est important, c’est notre stratégie d’approche et de concept d’écoles sous paillotes devant mettre un terme à la construction progressive de ce type d’écoles. Dans un premier temps, il s’agit d’abord d’une sorte de bâtisse non achevée mais avec de bonnes fondations ; un cadre suffisamment sain, éclairé, mieux sécurisé, sans poussière et bien couvert. Ce qui est à même de mettre les enfants dans de bonnes conditions d’apprentissage et à l’abri des intempéries. Ensuite, nous planifions la construction en matériaux définitifs et de façon progressive. Telle est notre organisation au niveau du ministère. Pour cette année scolaire, par exemple, nous avons prévu la construction d’un millier de ce type d’écoles. L’année dernière, nous n’avons fait que 600 car il s’agissait de se donner les moyens de réfléchir sur ce concept, de le construire et de le faire valider par les acteurs concernés.

Et comme le concept est déjà opérationnalisé en cette année 2012, nous pourrons alors construire, en 2013, un bon millier d’écoles. Je pense que nous sommes sur la bonne voie pour résorber les écoles sous paillotes en 5 ans, conformément à l’engagement que nous avons pris. Il convient d’attirer l’attention des circonscriptions d’éducation de base et des communes qui sollicitent l’ouverture de ces écoles sous paillotes que les parents d’élèves et la commune construisent à leurs frais. Il faut, avant tout, assurer le minimum de moyens pour construire un espace sécurisé pour les enfants car ils constituent ce que nous avons de plus cher. Imaginez que dans certains villages, les gens ont des cases rondes, bien décorées, bien organisées, propres et assez spacieuses alors qu’à côté, il y a une sorte de réduits, en seccos, branlants, servant d’école sous paillotes pour les enfants. Souvent, j’interpelle les acteurs qui construisent ces écoles sous paillottes pour attirer leur attention afin qu’ils se rendent compte qu’une meilleure scolarisation des enfants nécessite un espace sécurisé. C’est dans de telles circonstances que l’Etat apporte son appui en matière de personnel, tables-bancs et de matériel didactique. Donc, il faut que ces espaces soient mieux organisés.

S. : Est-ce à dire que vous êtes dans une dynamique d’éradication des écoles sous paillotes ?

K.B.B. : Oui, nous sommes dans cette dynamique. En termes de vision et de perspective, nous aimerions qu’à un moment donné, on ne parle plus d’écoles sous paillotes et même si on en parle, il sera question d’écoles sous paillotes améliorées. La difficulté est que nous avons une demande très large et une offre très réduite. Mais comment faire lorsque des parents d’élèves rassemblent 50 gosses dans un village et demandent à ce que nous leur envoyons un enseignant ? Moi, je n’ai pas le cœur à leur dire que ce n’est pas possible. Nous allons donc continuer à travailler avec les écoles sous paillotes mais il faut que chaque acteur agisse dans la perspective de l’amélioration et dans le sens de la réalisation de la dynamique de notre engagement.

S. : La problématique du non redoublement des élèves n’influe-t-elle pas négativement sur la qualité de l’éducation aujourd’hui ?

K.B.B. : En réalité, c’est entre les cycles que nous avons décidé de supprimer le redoublement ; c’est-à-dire que si vous êtes au CP1, on n’aimerait pas que vous redoubliez la classe et on vous laisse passer au CP2.Cela pour nous assurer que l’enfant a, au moins, le niveau avant de passer d’un cycle à un autre. Il faut souligner ici qu’il y a des études qui ont démontré très honnêtement que le principe du redoublement n’améliore pas du tout la qualité des apprentissages. Sur beaucoup d’élèves pris en compte dans l’échantillon, il a été prouvé que le redoublement n’a jamais permis à ces élèves d’avancer. Cela ne leur a jamais permis de progresser. Donc, à la limite, le redoublement ne sert pas s’il n’y a pas une valeur ajoutée. Par contre, si l’on trouve qu’il y a des difficultés d’apprentissage du français, il faut aller chercher la solution ailleurs que dans le redoublement des enfants. En effet, redoubler, c’est à la fois faire perdre à l’enfant une partie de l’estime de soi, du temps et de l’énergie.

Quant à l’administration, à l’enseignant, les parents et la société, ce sont des ressources qu’on leur fait perdre. Il faut plutôt imaginer des stratégies pédagogiques pour nous aider à avancer au mieux dans l’apprentissage du français. Je crois que c’est sur cela qu’il faut se baser au lieu de décider de faire redoubler des enfants. Il serait plutôt judicieux d’encourager le tutorat. Que les enseignants acceptent pour mieux donner des cours de remédiation et amener les enfants à aimer la lecture. Il faut surtout créer des bibliothèques fonctionnelles et s’assurer que les enfants ont la possibilité de les utiliser. C’est ainsi que l’on pourra mieux organiser le système et aider les enfants à acquérir plus de compétences et de capacités.

S : Parlant toujours d’investissement dans le domaine de l’éducation, des organisations de la société civile militent pour une allocation d’au moins 20% du budget national. Ce taux est-il si difficile à atteindre par le gouvernement ?

K.B.B. : Je ne dirai pas que ce taux est difficile à atteindre car, aujourd’hui, nous n’en sommes pas trop loin puisque nous sommes à 16,11% pour le budget 2013. Pour moi, dans un pays pauvre comme le Burkina où tout est prioritaire, l’essentiel est de savoir utiliser au mieux ces ressources. C’est ce qui peut nous aider à avancer. C’est important d’atteindre ce niveau d’allocation budgétaire, mais l’enjeu est ailleurs. En fait, vous pouvez avoir 20% mais si les procédures sont telles que vous ne n’êtes pas capables de les investir là où il faut, cela ne servira à rien. L’enjeu premier est vraiment d’utiliser au mieux ces ressources qui peuvent nous aider à avancer en attendant que les capacités budgétaires du pays nous permettent d’avoir mieux. Ce serait par exemple dommage que nous ayons les 16% et que l’année prochaine nous soyons obligés de reverser 1 à 4 milliards au ministère des Finances, parce que nous n’avons pas été efficients dans l’absorbation des fonds alloués. Il nous faut ensuite utiliser les ressources de façon pertinente, en s’assurant qu’on ne les dilapide pas dans des séminaires, des ateliers et autres.

Certes, ces rencontres sont importantes mais il ne faut pas que tout le budget y passe car il doit être utilisé de façon pertinente sur le terrain. Cela fait partie des réorientations sur lesquelles je me positionne et je sais que je vais y arriver. Les 70% des ressources du MENA doivent être gérées par le niveau décentralisé et le niveau déconcentré. Il s’agit notamment des communes d’une part et des provinces et régions d’autre part. Cette année, nous sommes autour de 65% mais l’année prochaine, nous atteindrons les 70% et si on y arrive, on aura ramené les ressources là où elles doivent être : sur le terrain et pas ailleurs. Ce n’est pas toujours facile mais on va y arriver ; parce que les circonscriptions d’éducation de base ont, habituellement, 70 000F de carburant et cette année, pour démarrer la campagne, nous avons doublé leur dotation en carburant pour qu’ils puissent bien faire le travail de suivi sur le terrain. Nous avons commandé des motocyclettes pour que les inspecteurs et les conseillers puissent faire leur travail de supervision. On ne saurait créer des Circonscriptions d’éducation de base (CEB) sans prévoir les moyens nécessaires pour réussir les missions à elles confiées. En 2012, nous avons décidé de doter chaque CEB d’au moins une moto ou tout au plus deux motos.

S. : Est-il judicieux de prolonger les cours jusqu’à mi-juillet quand on sait qu’à partir de ce moment, certaines zones sont inaccessibles du fait de la saison pluvieuse ?

K.B.B. : Vous avez parfaitement raison. Dans certaines zones à partir du mois de juin, des enseignants commencent à plier bagages en raison de la saison des pluies qui les rend inaccessibles. Cela fait également partie de nos réalités. C’est pourquoi l’orientation majeure sur laquelle j’insiste et j’aimerais que tout le monde me comprenne, c’est qu’on arrive à décentraliser le système éducatif. Ce n’est pas juste une sorte de transfert des ressources humaines et financières, c’est aussi une décentralisation à la fois institutionnelle des curricula et spatiale. Si l’on peut fixer la rentrée et la fin de l’année scolaire en fonction de la réalité des zones, c’est très bien. Si on peut même intégrer des éléments spécifiques dans le curriculum de la région ou de la commune, c’est tant mieux. Nous aimerions aller vers cette perspective. Cela fait partie des réflexions que nous avons lancées au niveau des acteurs du système éducatif. Je suis sûre et certaine qu’avec la perspective, nous allons pouvoir régionaliser.

Par exemple, si vous prenez la zone de Bobo-Dioulasso, pour des élèves qui font les sciences naturelles, le ver ‘’chitoumou’’ n’apparaît nulle part dans les programmes d’apprentissage. Quelque part, cela n’est pas normal. Mais si on a un contenu fédérateur de curricula au niveau national, et qu’on laisse par exemple 10 ou 20% de spécificités à chaque région ou à chaque commune, ces enfants pourront en ce moment apprendre dans les sciences naturelles, des leçons sur le ver ‘’chitoumou’’. Car il est très important que les enfants comprennent ce qui s’organise le mieux dans leur propre milieu. La décentralisation a été certes, amorcée, mais ce n’est pas encore ce que nous attendons. Elle devrait être capable d’aller plus loin.

S. : Comment aménager le calendrier des examens et concours avec la régionalisation ?

K.B.B. : Les évaluations, les examens et concours vont être organisés en tenant compte de la décentralisation. Si on décide de régionaliser, il faudrait accepter qu’un certain nombre de choses soient harmonisées au niveau national parce qu’on veut un diplôme national mais dans la façon de l’organiser, il faut accepter de responsabiliser les régions et le niveau local.

S. : Où en êtes-vous avec la réforme du système éducatif ?

K.B.B. : Dans le processus de la réforme du système éducatif, on peut parler du transfert des compétences. Au stade où nous sommes, nous avons fait un bilan. Depuis quelques années, il y avait toute une perspective qui permettait de prendre en compte 45 départements et de dire que ce sont les départements de la réforme. Là, on admet que tous les enfants arrivant en classe de 6ème, il faut leur trouver des espaces d’apprentissage et qu’on s’assure que la question de la gratuité est réglée. On a fait un bilan et la décision au niveau du gouvernement, c’est de rendre opérationnelle la loi d’orientation de l’éducation de 2007. C’est-à-dire que, le préscolaire et le post- primaire tels qu’ils s’organisent du point de vue institutionnel doivent être rattachés au niveau de l’éducation de base afin d’assurer le continuum éducatif parce que c’est cela qui devrait permettre de gérer les goulots d’étranglement.
Car, il faut une sorte de cohérence au niveau des infrastructures et du contenu. Nous avons réuni les trois ministères, notamment les techniciennes et les techniciens issus des ministères de l’Action sociale et de la Solidarité nationale (MASSN), des Enseignements secondaire et supérieur (MESS) et de l’Education nationale (MENA) qui ont déposé leurs rapports sur le transfert de compétences au mois de juillet. A partir de ce rapport, nous avons entrepris de faire un travail devant déboucher sur un dialogue avec les acteurs sociaux, notamment avec les syndicats et de faire une communication large sur ces questions.

Parce que ce sont des questions de réformes. Et tout ce qui est changement, entraîne quelque chose de nouveau et on ne sait pas ce que ça va apporter. Donc, cela suscite un peu la peur en ce qui concerne l’évolution de la carrière des enseignants qui étaient au niveau du MESS ou du MASSN et qui doivent maintenant relever de notre département. Même ceux du MENA se posent également des questions quant à l’arrivée de nouveaux acteurs dans leur ministère. Il nous faut alors trouver des réponses idoines. Mais au-delà de ces acteurs sociaux qui s’organisent au niveau technique, il y a aussi toute la dimension pédagogique. Puisque maintenant, le curriculum ira du préscolaire jusqu’au post-primaire. Il y a aussi la gestion administrative en termes de responsabilisation de ces différents acteurs, comment le système va se réorganiser. Nous sommes en train de refaire l’organigramme de notre ministère mais aussi d’élaborer un décret qui va le consacrer. L’orientation ayant déjà été prise par son Excellence M. le Premier ministre qui s’est engagé au niveau de sa déclaration de politique générale devant l’Assemblée nationale pour dire que la loi de 2007 sera opérationnelle. Nous sommes donc en train d’élaborer un décret sur la base du rapport déposé en fin juillet qui sera bientôt soumis en Conseil des ministres.

Ce décret va nous aider parce qu’il déterminera au moins, la réglementation nécessaire. Mais au-delà du décret, c’est tout le travail de communication que nous allons organiser avec l’ensemble des acteurs y compris les parents d’élèves et l’ensemble de la communauté éducative. C’est à nous de leur donner l’information juste en n’omettant pas bien sûr les difficultés. Il s’agit surtout de leur dire comment les choses s’organisent et quelle est la meilleure façon de responsabiliser chaque acteur pour pouvoir avancer au plus vite. C’est le lieu pour moi de demander l’appui des journalistes pour qu’on puisse réussir le cap de transfert de compétences. Parce que c’est une dimension très importante. Nous comptons vraiment sur le Directeur général des Editions Sidwaya et sur l’ensemble de son équipe pour nous accompagner dans cette dynamique de communication.

S. : Pour revenir sur le continuum, quand sera t-il effectif ?

K.B.B. : Le continuum tel qu’il est conçu est prêt. Il y aura bientôt un atelier de pré-validation. Cet atelier sera suivi par un autre consacré à la validation du document en novembre. Mais avant, il va falloir former les enseignants et le personnel d’encadrement .Vous me demandez quand il sera effectif ? Moi, je répondrai que c’est le jour où on verra le premier diplômé de l’éducation de base qui a démarré tout petit du préscolaire jusqu’à atteindre ce niveau.
En ce moment, on pourra dire que le continuum est clair et voici son produit fini.

S. : Du Programme décennal de développement de l’enseignement de base (PDDEB) au Programme de développement stratégique de l’éducation de base (PDSEB), simple changement de dénomination ou qu’est-ce qui a réellement changé ?

K.B.B. : Le PDSEB qui est un nouvel instrument de planification est la résultante des leçons tirées de la mise en œuvre du PDDEB qui nous a permis de construire cette nouvelle planification décennale. Une des leçons tirées du PDDEB est qu’il a permis une avancée significative au niveau de l’accès. Tout le monde est unanime à reconnaître qu’en 10 ans, nous avons construit plus d’écoles qu’en 50 années d’indépendance. Rien que cela est un grand pas. Nous avons vu que l’implication de la communauté éducative est fondamentale. Il y a eu beaucoup de cadres de concertation qui ont été créés au niveau de la société civile et même au niveau des Partenaires techniques et financiers (PTF). La coordination des bailleurs de fonds au niveau du Burkina constitue un exemple dans la sous- région. C’est le pays où il y a un espace de dialogue entre le gouvernement et les PTF , où l’on se donne les moyens de discuter des problèmes, d’envisager des solutions et de dire que tout le monde est coresponsable. Ailleurs, on vous donne les ressources financières, vous exécutez et on vient juger. Ici, c’est une sorte de planification commune et de coresponsabilité dans la gestion des activités et du plan d’action qui est communément adopté avec l’ensemble des acteurs. Ceci est un pas très important. Prenez le cas des syndicats dans le processus de mise en œuvre du PDDEB ; ils font partie des acteurs à qui on a donné de l’espace. Ils ont toujours été associés à presque toutes les activités du ministère. Ils posent aussi des problèmes à la fois relatifs à l’amélioration des conditions de travail des enseignants que du personnel d’encadrement. Mais au-delà, ils se positionnent sur la qualité du système éducatif.

Ce qui interpelle l’ensemble des acteurs. Une des leçons fortes que nous tirons également du PDDEB est la notion d’équité. C’est grâce au PDDEB qu’on a commencé à parler de provinces prioritaires et qu’il faut y mettre l’accent sur les provinces à faibles taux de scolarisation. Au-delà des provinces prioritaires, c’est aussi l’équité des genres c’est-à-dire toutes les mesures qui ont été prises au niveau du PDDEB pour permettre que l’éducation des filles et l’alphabétisation des femmes puissent faire un saut qualitatif. On retient également les aspects au niveau de la qualité mais aussi de l’accès et du pilotage du système éducatif. C’est en outre au cours du PDDEB que les premiers transferts vers les communes ont démarré. Le PDSEB va alors tirer profit de toutes ces leçons pour réinvestir. Nous allons mettre l’accent sur la qualité du système éducatif et là où le PDDEB n’avait pas beaucoup investi. Au niveau du transfert, nous allons poursuivre mais nous irons un peu plus loin que ce qui a été fait. Au niveau du PDDEB, la dimension équité était là, mais prise en charge par les PTF. Toutes les mesures qui concerneraient par exemple la prise en charge des filles étaient utiles, pertinentes mais jusque-là, ce sont les bailleurs de fonds qui finançaient ces mesures. Nous avons dit qu’institutionnellement, cela n’était pas normal.

Si nous estimons que c’est pertinent, si nous avons tiré des leçons que c’est vraiment important d’y investir, cet investissement ne doit plus être laissé à l’initiative des projets ou des désidératas des bailleurs. Il faut que cette dépense soit planifiée et intégrée de façon intrinsèque au budget de l’Etat. C’est un changement en perspective mais en termes de lecture de ce qui s’était fait au niveau du PDDEB et que nous allons exécuter autrement au niveau du PDSEB. C’est vrai, on tire les leçons d’un côté mais on essaie de s’investir davantage vers la qualité.

S. : Madame la ministre, pouvez-vous nous situer, s’il y a eu oui ou non détournement de fonds au niveau du PDDEB ?

K.B.B. : Honnêtement, jusqu’à l’heure où je vous parle, je n’ai pas d’information ni de document qui me permette de vous dire s’il y a eu effectivement des détournements au niveau du PDDEB. Cependant, il est vrai qu’il y a eu des difficultés de gestion. D’ailleurs, dans les leçons que nous tirons de ce processus et dans cette perspective, cette situation fait partie des éléments sur lesquels nous sommes en train de construire le PDSEB. Il y a eu vraiment des problèmes de gestion. L’idée au niveau du PDDEB était de construire en se basant sur les niveaux local et provincial. C’était un choix qui avait son sens. Parce qu’on s’est dit qu’en responsabilisant les acteurs à ces niveaux, on aura plus de chance de prendre en compte les réalités du terrain et d’avoir des écoles bien construites, les acteurs étant autour. Mais c’est oublier aussi que ces acteurs qu’on a voulu responsabiliser n’avaient pas toutes les compétences. Pourtant, il y a des procédures qu’il faut suivre. Et c’est ça la difficulté réelle. Les procédures au niveau du ministère de l’Economie et des Finances sont telles que ces acteurs n’avaient pas toutes les compétences, les capacités pour pouvoir organiser au mieux des activités telles que la gestion financière, les passations de marchés, le respect des délais… Il y avait certes, une volonté politique réelle d’amener les ressources là où elles doivent être mais les compétences techniques n’ont pas suivi. La difficulté était réelle à ce niveau. Parce que la volonté, c’était de déconcentrer au maximum.

Il y a eu encore pas mal de revendications des prestataires du PDDEB dans les journaux. C’est vraiment un problème de capacités, de compétences et aussi un manque de respect des procédures dont les gens n’avaient pas du tout connaissance à l’époque. Nous tirons leçon de tout cela pour nous réorganiser. Il est important d’anticiper mais de s’assurer que les procédures sont respectées au mieux. Et là où il n’y a pas de compétences, il faut les former ou les disponibiliser. Sinon, il ne sert à rien de dilapider les ressources et ensuite se dire qu’on n’a pas pu assumer ceci ou cela.

S. : De nos jours, on constate que les grands centres comme Ouagadougou sont dépassés par les effectifs. Qu’est-ce qui est envisagé au niveau du PDSEB face aux pléthores ?

K.B.B. : Dans la mise en œuvre du PDDEB, l’accent a été mis sur la construction d’infrastructures dans les provinces prioritaires où les taux de scolarisation étaient très faibles, en oubliant les grands centres. Le PDSEB essaie de tenir compte de ces aspects pour corriger. Avec le PDSEB, on ne parlera plus de provinces prioritaires mais de communes prioritaires. On a affiné davantage la notion d’équité. On s’occupe aussi des grands centres tels que Ouagadougou et Bobo-Dioulasso et les chefs-lieux de provinces où il y a aussi des effectifs pléthoriques dans les classes. Donc, on essaie de construire beaucoup plus dans les périphéries pour désengorger mais aussi au niveau des grands centres. Sur ce point, on a des prototypes de nouvelles écoles qui seront expérimentés au niveau des centres urbains.

S. : Pour booster l’alphabétisation, vous avez initié le Programme national d’accélération de l’alphabétisation et récemment la Campagne spéciale d’accélération de l’alphabétisation. Eclairez-nous sur ces initiatives.

K.B.B. : Pour l’alphabétisation et l’éducation non-formelle, nous avons le Programme national d’accélération de l’alphabétisation (PRONA) qui permettra d’atteindre un taux d’alphabétisation de 60% en 2015 .En 2021, on sera autour de 70 à 71%. C’est cela la perspective. Mais pour y arriver, comment faire ? Il y a déjà des méthodes d’alphabétisation qu’on avait l’habitude d’utiliser. Au-delà de ces méthodes, il faut absolument que l’on trouve une voie nouvelle puisqu’on a dit programme national d’accélération. La campagne nationale d’accélération qui est en train de s’organiser est une méthode d’alphabétisation conçue en essayant de capitaliser les autres méthodes d’alphabétisation. Donc on a tiré leçon de toutes les autres méthodes d’alphabétisation. Par exemple, on s’est donné un timing de 400 heures pour alphabétiser les adultes et les adolescents. Leur permettre de savoir lire, écrire et surtout d’organiser leur propre perspective vers une activité en termes de compétence. Mais en plus, leur apprendre au moins le français oral c’est-à-dire qu’ils doivent être capables de communiquer en français facile. Cette méthode permet d’apprendre très vite.

Et ce qui est aussi intéressant, c’est que nous avons voulu que ce soit de façon permanente, c’est-à-dire que ce n’est pas organisé en année scolaire où il y a un moment où il faut clôturer. C’est de façon continue et permanente que l’alphabétisation va se faire. Tant qu’il y aura des analphabètes prêts à entrer dans les centres d’alphabétisation et tant que nous aurons des ressources et des compétences disponibles, nous allons organiser des sessions de formation pour eux. C’est sur ce principe que nous avons décidé de fonctionner. J’espère que vous (les journalistes) allez venir sur le terrain pour voir les apprenants, les interroger et constater ce qu’ils valent. C’est aussi une sorte de recherche-action que nous menons. On a démarré. A la fin de la formation, nous allons faire un bilan avec les alphabétiseurs et les apprenants afin de tirer des leçons pour voir si le temps mis pour la formation est suffisant ou pas afin de corriger s’il y a lieu.

S. : Les enseignants réclament un statut particulier. Quand auront-ils satisfaction de cette revendication ?

K.B.B. : Cela fait partie effectivement des revendications des enseignants des cinq structures syndicales du ministère de l’Education nationale et de l’Alphabétisation, et nous avons accédé à cette requête. Il y a un arrêté qui a été déjà pris et qui a mis en place un comité comprenant les syndicats eux-mêmes et des représentants du ministère pour permettre déjà de démarrer la réflexion. Mais tout commence par la relecture de la loi 013 qui fixe les conditions d’ensemble au niveau de la Fonction publique. Nous avons donc essayé d’anticiper. Nous allons alors organiser la réflexion et la Fonction publique va faire elle-même sa propre relecture. En ce moment, nous aurons déjà notre document prêt. C’est après ce travail par la Fonction publique en termes de relecture des textes que nous pourrons dire finalement que c’est réglé. En tout cas, cette année, le produit de notre réflexion sera disponible.

S. : Votre département avait entrepris la régionalisation des affectations des enseignants afin de pallier les déficits dans certaines localités du pays. Pourquoi avoir révisé récemment cette mesure ?

K.B.B. : Cette question a suscité de chaudes discussions à un moment donné. Beaucoup d’enseignants et d’enseignantes considéraient eux, qu’ils se trouvaient, comme dans des ghettos. Ils se disaient que le concept d’enseignant régional était une sorte d’opprobre qu’on leur jetait. Etre recruté régional était devenu vraiment péjoratif. Il y avait cette dimension émotionnelle qui n’a pas du tout aidé à mieux organiser ce processus de recrutement régional. A un moment donné, j’ai dit que s’il y a des problèmes, il faut les mettre sur la table et puis discuter avec l’ensemble des acteurs. Nous avons expliqué à nos partenaires que l’objectif premier du ministère, en introduisant cette dimension de recrutement régional, était de s’assurer qu’on dispose d’enseignants dans toutes les régions du Burkina. Je vous assure que cela a beaucoup aidé. Avant, c’était très difficile de disposer d’enseignants pour toutes les régions du Burkina. Mais le plus important est de faire en sorte que ces acteurs qui se retrouvent dans ces régions ne se sentent pas complètement attachés à l’idée selon laquelle, quand on est recruté régional, on doit mourir régional. La fonction publique locale est importante à organiser mais avec une dimension de flexibilité minimale, sinon ça va être difficile. C’est dans ce sens que les discussions ont permis de dire qu’après six ans, si vous êtes recruté dans une région, vous pouvez demander à partir. Ça fait partie des mesures que nous avons prises mais nous discutons aussi avec l’ensemble des équipes.

S. : Quelle vision avez-vous pour l’école burkinabè ? Quel type d’école voulez-vous pour nos enfants de demain ?

K.B.B. : J’aimerais que ce soit une école qui construise un citoyen et une citoyenne responsables, capables d’accepter la différence, capables aussi de faire face à la fois aux enjeux qui viennent de l’extérieur. Nous voulons aussi un citoyen ou une citoyenne qui connaît sa valeur et qui la porte au maximum. Car plus on se connaît, plus on connaît son identité propre. Et plus on a une claire connaissance de ses propres valeurs, plus on les magnifie. Pour moi, c’est ce type d’école qui permet d’avoir des citoyens qui s’autonomisent et qui se responsabilisent. Nous voulons des citoyens qui savent d’où ils viennent et qui ont une forte dimension de spiritualité pour pouvoir s’accepter et s’aimer afin de partager ce qu’ils ont de mieux avec l’extérieur. Si une école peut permettre à nos enfants d’être des adultes de demain, qui s’organisent dans cette perspective-là, c’est déjà un pas. Est-ce qu’il ne faut pas commencer dès aujourd’hui à enseigner les TIC (Technologies de l’information et de la communication) à nos enfants ? Car les adultes de demain qui ne seront pas capables de maîtriser les TIC seront des analphabètes. Il faut déjà les habiliter pour qu’ils puissent vraiment se positionner face à ces différents enjeux

S. : Quel regard critique portez-vous justement sur le transfert des compétences vers les communes en matière d’éducation ?

K.B.B. : Le regard critique que je fais, c’est de dire que cette politique fonctionne sur certains aspects et ajouter que le transfert ne concerne pour le moment que quelques ressources financières dont les montants ne sont pas très élevés (autour de dix milliards de F CFA). Ces financements concernent des réalisations de dimensions réduites comme les aménagements, les réfections, les constructions mais pas certains enjeux comme les curricula et l’organisation scolaire ou éducative. Des voix se sont levées pour demander s’il valait la peine de continuer à garder les enfants dans les salles de classe, dans certaines zones, etc. Je trouve que le transfert n’a pas encore concerné la gestion intrinsèque des enseignants, les dimensions sur lesquelles les communes devraient pouvoir s’organiser. Il y a des éléments transférés dans certaines communes qui fonctionnent très bien et qui ne le sont pas dans d’autres. Les éléments transférés sont encore insuffisants. On peut alors faire un saut qualitatif à ce niveau-là. Les transferts ne pourront être opérationnalisés que si l’on arrive à doter les communes et les régions. Parce qu’au-delà des communes, il y a les conseils régionaux qui sont des espaces sur lesquels, il va falloir construire dans ce processus de transfert. La politique éducative doit être portée par le conseil régional. Pour le moment, on se demande qu’est-ce qui a été mis à leur disposition pour le faire.

S. : Selon une étude, il ressort que les communes n’arrivent pas à entretenir les infrastructures et les équipements. Qu’est-ce que vous prévoyez pour corriger cette situation ?

K.B.B. : C’est un point sur lequel nous essayons, partout où nous passons, de responsabiliser et d’interpeller nos partenaires. Il est vraiment important d’acheter ou de construire. Par exemple, si on met à disposition des motos qui sont mal entretenues, elles sont hors d’usage en moins d’une année. C’est pareil pour les tables-bancs, c’est pareil également pour les infrastructures. Souvent, il n’y a personne pour s’occuper de ces biens. Cela fait partie des enjeux sur lesquels, nous essayons de nous positionner. Nous avons prévu une ligne aménagement dans les budgets au niveau des transferts dans les communes, parce que c’est vraiment en ces termes qu’il va falloir faire face à la réfection des salles de classe tant au niveau communal qu’au niveau des Comités de gestion scolaire (COGES). Il faut que les APE et la société civile mobilisées autour des écoles puissent prendre en charge la dimension entretien et de suivi des infrastructures, sinon nous allons continuer à construire des infrastructures qui ne seront pas durables. La durabilité doit venir de la responsabilité de chaque acteur.

S. : Certains parents estiment qu’il y a un surplus des frais APE. En outre, il existe des polémiques autour de la gestion. Quel est votre avis sur la question et quelles solutions proposez-vous pour que les APE puissent jouer leur rôle ?

K.B.B. : L’idée première était que l’école ne devrait pas être en dehors de l’espace de la communauté. C’était comment impliquer la communauté elle-même dans la gestion de l’école. C’est ce qui a conduit à la création ou l’organisation des APE et des Associations des mères éducatives (AME). Malheureusement, après plusieurs années de fonctionnement, on constate un dysfonctionnement au niveau de ces structures toujours prêtes à prendre la cotisation des élèves plutôt que de s’occuper de la vie de l’école. En effet, souvent l’accès des salles de classe est refusé aux élèves qui ne sont pas à jour des cotisations des parents d’élèves. La communauté du village ou de la ville qui est supposée accompagnée les élèves, s’emploie à faire sortir les enfants des classes. Pire, il y a des APE où aucun membre n’a un enfant à l’école. Le MENA et le MESS ont décidé d’élaborer un document de contrat de partenariat avec des clauses claires pour obliger l’APE à fonctionner sur un ensemble de principes opérationnels. Si quelqu’un n’a pas un enfant dans une école, il ne peut être membre du bureau de l’APE de cette école. Avec l’appui de la coopération japonaise, le MENA est dans une perspective plus large. On ne va pas faire focus sur les APE, ce sera plutôt le COGES, qui est un espace plus élargi qui va impliquer par exemple les communes, les parents d’élèves, les ONG et les associations de cet espace scolaire. Ainsi, on est sûr qu’on a l’ensemble des acteurs réunis autour du système éducatif.

S. : Pourquoi Mme Boly n’est-elle pas candidate aux élections législatives prochaines comme le sont d’autres membres du gouvernement ?

K.B.B. : Je suis candidate dans mon village pour être conseillère municipale parce que j’estime qu’il faut commencer par la base. La politique, c’est une autre dimension, une compétence qu’il faut bien construire. Et pour bien construire, il faut commencer par les fondamentaux. C’est dans cet espace d’élue locale que je me sens le mieux et c’est à ce niveau également que je peux mieux capitaliser. J’y avais déjà commencé des activités de développement et ça sera une continuation. Pour moi, c’est vraiment important car cela me sied le mieux. C’est mon choix pour m’investir.

S. : Pourquoi maintenant pendant que vous êtes ministre et non hier ? Peut-on savoir de quel parti politique êtes-vous candidate ?

K.B.B. : Si je suis dans ce gouvernement, c’est aussi une reconnaissance du parti majoritaire. C’est pour moi l’occasion d’apporter ma petite pierre au parti au pouvoir, qui, depuis des années, se bat pour le progrès du pays .

S. : Au moment de votre nomination, vous étiez hors du Burkina. Comment avez-vous été informée de cette nomination ?

K.B.B. : Par téléphone. Quand j’ai été contactée, j’ai eu du mal à dire : « je remets à demain ». Je me suis dit que dans ce contexte très spécial, si on vous fait appel, c’est une reconnaissance de votre valeur intrinsèque et de votre capacité à aider à accompagner le pays. Dans ce cas , c’est difficile de dire non. Il faut reconnaître aussi que connaissant la personnalité et l’engagement du Premier ministre actuel, j’ai trouvé bon que je devais et pouvais faire œuvre utile dans son gouvernement.

S. : Le Premier ministre a déclenché une grande bataille contre la corruption et il s’avère qu’un de vos prédécesseurs a été épinglé par l’ASCE. Pensez-vous qu’il faut voir clair dans sa gestion afin de crédibiliser cette lutte contre la corruption ?

K.B.B. : Ce qui est important, c’est que le Premier ministre a pris un engagement très fort pour lutter contre la corruption et cela est essentiel pour la bonne gouvernance. Pour nous, c’est comment on arrive à nous organiser au niveau gouvernemental pour résoudre ce problème. C’est une volonté de chaque acteur car le Premier ministre tout seul ne peut venir à bout de la corruption. C’est aussi la responsabilité de chaque citoyen burkinabè, homme ou femme, petit ou grand. L’éthique et la gouvernance sont une question d’être humain, de personnalité et des valeurs que nous inculquons à nos enfants. La bonne gouvernance commence aussi à la maison. Mais c’est aussi au journaliste de nous aider à avancer sur la question. Concernant le rapport de l’ASCE, le processus de justice doit démontrer si la personne est coupable ou non.
La perspective du gouvernement est de donner beaucoup de moyens à cette justice pour qu’elle soit fonctionnelle et opérationnelle. Il faut aussi que les Burkinabè se mobilisent autour de leur justice et l’aident à être forte et capable de faire son travail.

S. : L’affaire de l’ancien ministre de l’Enseignement de base et de l’Alphabétisation, Mathieu Ouédraogo, concernant sa gestion du PDDEB, est-elle toujours en vigueur ?

K.B.B. : Non. En réalité, ce qui s’est passé est lié aux aspects procéduraux. A l’époque, j’étais bailleur de fonds. Je n’étais pas au ministère. Par exemple le cas des activités des groupes d’animation pédagogiques qui sont à cheval sur deux années alors que le budget de l’Etat n’est pas encore mis en place , alors que vous devez organiser des réunions, que faire ? Dans le même temps, l’argent des bailleurs de fonds est disponible. Si vous êtes un décideur qui ne veut pas que les enseignants se mettent en mouvement, il est évident que vous allez prendre ces ressources pour organiser votre activité. Lorsque les bailleurs de fonds arrivent, ils vous disent que ce n’était pas ce sur quoi vous vous êtes convenus.
Ils vous demanderont : « étant donné que dans l’accord que nous avons signé avec vous, il n’a jamais été question d’utiliser les ressources pour payer des conférences pédagogiques. Avez-vous écrit pour demander notre avis et prendre notre accord ? Donc c’est un détournement, remboursez ». C’est juste un exemple.

S. : En actualité internationale, il est question d’envoi de troupes de la CEDEAO au Mali pour la reconquête des régions du Nord. Partagez-vous cette idée ?

K.B.B. : Envoyer des troupes de la CEDEAO au Mali, c’est aussi à la fois une volonté des Maliens, c’est-à- dire des responsables politiques et des citoyens maliens eux-mêmes. L’enjeu premier à l’heure actuelle (NDLR : interview réalisée le 9 octobre 2012), c’est que le Mali, comme dit le facilitateur, le Président du Faso, Blaise Compaoré, c’est d’avoir une gouvernance réelle au niveau de Bamako qui soit capable d’organiser tout le processus de reconquête du Nord. L’équipe de la CEDEAO viendrait certainement ensuite en appui. Il est vrai, il y a des groupuscules qui comportent des étrangers, mais il faut reconnaître qu’une bonne partie d’entre eux sont des Maliens. Comment le gouvernement central qui est aussi capable d’écouter ces fils du Nord, sera disposé à entamer ce dialogue afin de donner un espace d’expression à ces groupes en faction ? La politique inclusive à construire, consiste à aller dans ce sens en termes de dialogue.

Pour nous, c’est faciliter le dialogue entre Maliens qui est important parce que c’est à la fois aider le Mali, mais également prévenir et anticiper ce qui peut arriver au Burkina. C’est aussi important de s’assurer de la construction de cette paix au-delà du Mali, c’est-à- dire au profit de l’ensemble de la sous-région.

S. : La paix en Côte d’Ivoire reste très fragile. Dans quelle mesure pensez-vous que les Ivoiriens pourront se réconcilier avec eux-mêmes ?

K.B.B. : Les Ivoiriens se réconcilieront avec eux-mêmes s’ils arrivent à capitaliser ce qui s’est passé en Afrique du Sud avec Nelson Mandela. Le Président Alassane Ouattara est un homme de paix. C’est à la fois un chef d’Etat qui a une noble vision pour la Côte d’Ivoire. Je suis sûre et certaine qu’il arrivera à organiser d’abord le processus de la justice. C’est important que cette dynamique de justice s’organise. Que l’on reconnaisse les fautes, les erreurs, mais qu’on arrive à se réconcilier après que justice ait été rendue. Cela est également important que cette dynamique de la justice de ces acteurs qui ont causé des actes de souffrance, d’exclusion s’organise. Il est aussi nécessaire que les gens arrivent à un moment donné à se pardonner et à se réconcilier. S’il y a un message important à prôner, c’est le message du pardon, de la réconciliation qu’il faut utiliser pour que la Côte d’Ivoire puisse aller de l’avant.

S. : La campagne américaine bat son plein en ce moment entre Mitt Romney et Barack Obama. Lequel des deux soutenez-vous ?

K.B.B. : (…Rires). Pour moi, c’est le meilleur qui gagne. Mais honnêtement, s’il y a quelqu’un qui est arrivé très fort, porté par le peuple américain, c’est Barack Obama. Il a essayé de donner le meilleur de lui-même pour aider l’Amérique à se remettre à la fois au plan économique, social mais aussi au plan politique. Il y a eu des orientations très fortes qu’il a essayées de prendre, par exemple, en direction du monde arabe où le dialogue était plus ou moins rompu. C’est cette ouverture et cette perspective de construction de paix dont il a fait preuve, mais surtout cet engagement en faveur des plus petits et l’amélioration des conditions de vie de la majorité des Américains qui lui ont permis de mieux se positionner. Mais, comme vous le savez, le développement ne se fait pas en un tour de magie pour changer une situation. Il se construit en plusieurs années. S’il continue de susciter l’engouement qu’il avait auprès du peuple américain, c’est lui qui va gagner. Le plus important à mon avis, c’est le candidat que le peuple américain va choisir car c’est également cela la démocratie. Chaque peuple choisit la personne qu’il voudrait qu’elle le dirige. Mais, je me fonde surtout sur la perspective historique et l’engouement que le peuple américain a eu pour ce président. En tout état de cause, Barack Obama a des chances d’avoir des lendemains très importants devant lui et pour le peuple américain.

S. : Préférez-vous qu’on vous appelle la ou le ministre ?

K.B.B. : (Rires…). La question m’a été posée et j’ai répondu « je suis une femme et je souhaite qu’on m’appelle Madame la Ministre ».

S. : Que fait madame Boly de ses temps libres ?

K.B.B. : Depuis que je suis au gouvernement, j’ai très peu de temps. Je n’ai pas eu de vacances. C’est pour vous dire qu’il y a très peu de temps libre. Ce que j’aime bien faire, c’est lire. J’ai des bouquins que j’ai dans ma chambre. Le peu de temps que j’arrive à avoir, je le consacre à la fois à la lecture et au contact social. J’aime bien le cinéma. Mais, je n’ai malheureusement pas le temps d’y aller. J’amène des journaux pour lire à la maison et aussi les dossiers qu’on n’arrive malheureusement pas à finir au bureau. Il y a aussi les demandes de rendez-vous à satisfaire parce qu’il faut écouter les acteurs. Si nous ne le faisons pas, il y a des choses à côté qui vous échappent qui vous auraient permis de prévenir certaines situations si vous aviez eu le temps de les écouter. C’est pourquoi, j’essaie de recevoir autant que possible des gens aussi bien à la maison qu’au bureau.

S. : Et la danse ?

K.B.B. : Pas vraiment beaucoup…

S. : Quel genre musical ?

K.B.B. : Beaucoup plus du jazz. C’est un genre musical qui repose énormément. J’aime bien la musique traditionnelle aussi.

S. : Avez-vous un sport favori ?

K.B.B. : Oui. Lorsque j’étais plus jeune, je faisais le basket. J’étais pivot. Mais, j’avoue que depuis un certain temps, c’était plutôt de l’aérobic que j’essayais de faire jusqu’à ce que j’arrive au gouvernement. Je n’ai plus le temps pour le pratiquer.

S. : N’avez-vous pas une autre discipline que vous pratiquez pour pouvoir se maintenir ?

K.B.B. : J’ai un vélo d’appartement que je pédale tous les soirs. Dans la semaine, je fais un strict minimum car avec le travail que nous faisons, s’il n’y a pas ce minimum de sport, ça sera difficile. Cela dit, nous sommes en train de nous organiser au niveau du ministère de l’Education nationale et de l’Alphabétisation pour que tous les jeudis soir, nous puissions nous retrouver dans un grand espace pour faire du sport au moins deux heures par semaine.

S. : Votre plat préféré ?

K.B.B. : Le tô.

S. : Quelle sauce ? Est-ce du chitoumou ?

K.B.B. : (Rires…). Le chitoumou est très nourrissant. Malheureusement, je ne suis jamais arrivée à le manger.

S. : Si vous aviez un bâton magique, que feriez-vous pour le Burkina ?

K.B.B. : Si j’avais un bâton magique, je vous assure que tous les villages du Burkina auraient eu des écoles, à la fois pour la petite enfance que le niveau primaire. Tous les villages du Burkina auraient des espaces d’éveil éducatif, des écoles primaires, des centres d’alphabétisation, des centres d’éducation non-formelle pour les jeunes, mais également pour les adultes parce que le pays reste analphabète à plus de 70%. Si j’avais ce bâton magique, c’est ce que j’aurais organisé pour le pays parce que si on arrive à avoir ce minimum fondamental, je suis sûre et certaine que les autres aspects pourront être organisés. Car tout se bâtit au niveau de la capitalisation de la ressource humaine, à partir de l’éducation de base et le cycle supérieur par la suite.

Maintenant dans chaque département du Burkina Faso, on y construira plusieurs lycées, des centres de formation professionnelle. Toutes les régions disposeront d’au moins une université. Des universités pas pour former des théoriciens, mais des universités qui vont développer des compétences comme des ingénieurs, des cadres avec des compétences qui sont liées aux enjeux de développement de chaque région. En ce moment-là, nous serons sûrs que le Burkina Faso ira de l’avant. Pour moi, c’est construire sur la ressource humaine, c’est ce que l’on peut avoir de mieux dans un pays.

S. : Quel sens donnez-vous au mot politique ?

K.B.B. : La politique pour moi, c’est un ensemble de stratégies qui devrait permettre de s’engager et de la façon la plus pertinente possible vers l’accès de la majorité au service public de qualité. C’est la définition que j’ai de la politique.

Au pouvoir ?

Le pouvoir, c’est la capacité qui permet d’avoir un leadership, d’être un guide, un responsable et qui accepte dans la gestion du pouvoir que des responsabilités soient partagées. Le pouvoir, c’est la capacitation, ce n’est pas seulement la coercition.

L’éducation ?

C’est un processus d’apprentissage qui permet de donner des habilités, mais surtout des valeurs, des compétences. Mais pas seulement des connaissances. Il faut allier connaissance, compétences et valeurs pour savoir faire, savoir être. C’est tout ce qui est spiritualité par exemple et qui manque dans cette dimension parce que quelqu’un qui est éduqué, c’est au-delà de ces compétences factuelles, c’est aussi ses compétences spirituelles.

La corruption ?

La corruption est un concept qui met en exergue une tare de la société parce que cela suppose que plusieurs citoyens sont concernés.

La vérité ?

Elle est toujours relative. Pour moi, c’est un mot important. Ma vérité à moi, c’est ma vérité. Mais est-ce que je suis capable d’entendre ou d’écouter votre vérité à vous ?

La mort ?

La mort fait partie des perspectives physiques ou biologiques des êtres humains. La mort n’existe pas si nous-mêmes, nous décidons de construire dans la perspective. Chaque être humain a une façon de rester vivant. En Afrique, on dit toujours que quand on met des enfants au monde, la société se perpétue. De ce point de vue, on ne meurt jamais. Est-ce qu’on a légué quelque chose à la société ? C’est ce qu’on laisse après sa disparition biologique qui est important pour chaque être humain. Pour moi, les âmes des êtres humains existent et elles continueront à vivre.

La vie ?

La vie, c’est ce que nous avons de magnifique. Elle est sacrée. C’est important de travailler à la préserver. C’est aussi important de vivre heureux. Si on est heureux dans sa vie, on pourra donner du bonheur aux autres. Si on ne l’est pas, il est évident qu’on ne pourra pas le faire. La vie, c’est aussi ce bonheur qu’on est capable de partager avec les autres.

La Rédaction

Sidwaya

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