Arrondissement de Bogodogo : Au marigot couloir de la mort

jeudi 13 septembre 2012 à 00h00min

Le lundi 13 août 2012, trois femmes se sont noyées dans un marigot à Dagnongo dans la commune de Bogodogo à Ouagadougou. L’une des femmes était enceinte. Comment les choses se sont-elles passées et pourquoi ? Nous sommes allés pour comprendre une situation qui a perduré et qui agace la population. Reportage !

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Arrondissement de Bogodogo : Au marigot couloir de la mort

Il avait plu la veille et la nuit dans la capitale. Le 12 et le 13 août. Et quand il pleut fortement, le marigot en question devient un mouroir pour ceux qui tentent de le traverser s’ils ne se laissent pas conduire par des jeunes volontaires du village moyennant souvent quelques sous. La solution pour les plus avertis et les plus sages, c’est d’éviter sans tergiverser la traversée. Ainsi, pour ceux par exemple qui habitent Wiidtenga ou Tanlarguin situés de l’autre côté du marigot et travaillant à Ouagadougou, ou l’ensemble des usagers des deux côtés du cours d’eau, cette solution est de demander asile quelque part quand il a beaucoup plu. Une école primaire à Dagnongo, située à quelques encablures du marigot accueille fréquemment ces types de " réfugiés ".

Le 13 août dernier donc, le marigot était infranchissable car l’eau “atteignait la hauteur d’une maison”. Deux des femmes qui se sont noyées n’ont pas voulu l’aide des jeunes volontaires (qui estiment qu’elles ne voulaient pas sortir un F CFA) auraient laissé entendre qu’elles ont les capacités de s’en sortir toutes seules, ayant dit-on, appris à nager en Côte d’Ivoire. Finalement, leur audace a tourné court malgré les efforts fournis pour les secourir par la suite. Ce sont des explications des jeunes témoins qui sont à quelques pas des eaux, faisant des petits boulots : vendre du sable, faire la mécanique,…

Le mardi 04 septembre dernier, nous nous sommes alors rendus sur les lieux pour voir le marigot dont on parle tant (certains pensant qu’il y aurait des génies). Alors, ce n’est pas la première fois que des citoyens y perdent la vie. C’est le cas presque toutes les années. Autrement dit, c’est devenu un rituel. Arrivé au bord du marigot, nous avons remarqué qu’un petit pont a été construit. Ce pont permet à la population de passer d’une rive à une autre. Mais le spectacle auquel nous avons assisté nous a fait frémir, nous donnant même l’envie de fuir tout de suite.

En premier lieu, arrivé, nous n’avons pas cherché à traverser (pour être sincère) le petit pont par peur certainement. Nous avons stationné notre moto à distance avant d’avancer à pieds avec prudence. Ce jour, il n’y avait pas assez d’eau mais c’était pénible pour les habitants qui voulaient traverser, de part et d’autre. Ce jour là, c’était le marché de Tanlarguin ; raison pour laquelle peut-être, les femmes étaient particulièrement nombreuses : la majorité sur des vélos ; quelques unes avec des enfants au dos ou du fagot de bois chargé sur le porte-bagages. C’est la croix et la bannière. Elles luttaient, luttaient encore, cherchaient la solution pour traverser.

Des jeunes garçons étaient là pour leur donner un coup de main. Nous, nous regardions avec tristesse le spectacle, un appareil photo en main. Après quelques minutes de lutte, les femmes arrivaient à passer. Nous accostions chacune d’elles avec la même question : n’avez-vous peur Madame de traverser ce marigot, ou du moins ce pont ? La réponse demeurait la même : " On a peur, mais que pouvons-nous faire ? On veut manger ". Quand on imagine que ces femmes défient la mort en cette saison pluvieuse (leur enfant au dos) pour la pitance quotidienne de la famille, loin des oreilles chastes des uns et des autres, on a envie de crier ou de pleurer.

Le même jour, le 04 septembre toujours : entre-temps nous avons remarqué un afflût plus important des usagers du tronçon aux environs de 10h. En fait, la pluie se préparait et chacun s’en pressait de traverser le fameux pont avant qu’il ne soit trop tard au risque de dormir quelque part. C’était toujours la lutte. Un cycliste arriva au niveau du pont. Nous étions là juste à côté. L’une de ses pairs de chaussures est tombée dans le marigot. Il a l’intention de descendre la chercher au fond (d’ailleurs la chaussure s’éloignait avec les eaux). Nous le lui avons déconseillé. D’autres voix se sont jointes à la nôtre. Notre ami finalement convaincu s’est débarrassé de l’autre chaussure qui lui restait et l’a jetée dans l’eau en disant (en s’adressant certainement au marigot) : " prend tout, je n’en ai plus besoin ". Et voilà notre homme qui a continué sa route, les pieds tout nus. Peut-être que d’ici sa destination, quelqu’un lui prêterait des chaussures ou il en achètera.

A quelques pas du marigot, nous avons constaté l’existence d’une tombe : c’est celle d’une des femmes noyées le 13 août 2012. Pendant que nous nous dirigions vers cette tombe, il s’est mis à pleuvoir. Nous devions nous abriter quelque part. Des jeunes nous invitèrent sous leur hangar. Ils nous demandèrent de rester jusqu’à la fin de la pluie pour constater la situation du marigot et de son petit pont. Nous ne vivrons pas l’expérience puisque la pluie a tourné court et qu’il n’y avait pas assez d’eau.

Les jeunes, nos hôtes, nous racontèrent les événements du 13 août au cour duquel les femmes ont perdu la vie. Ils étaient tous là témoins le jour. Un d’entre eux a même tenté de sauver les femmes mais sentant que les eaux allaient l’emporter, il a dû sortir du fond. Les sapeurs pompiers étaient là ce jour (de 7h à 14h) pour repêcher les corps mais leur tâche a été difficile. Ce sont les habitants du quartier qui connaissent bien le marigot qui leur ont servi de guide. N’eut été l’aide des habitants, les corps allaient restés au fond des eaux pendant quelques jours. Les jeunes nous ont fait remarquer que les eaux de ce marigot ne " bouffent " que les étrangers. Pourquoi ? Avons-nous demandé. Aucune réponse de la part de nos interlocuteurs.

Ils expliquèrent seulement que beaucoup de personnes ont perdu la vie dans le marigot. Après les entrevues avec les jeunes, nous étions sur le chemin de retour pour Ouagadougou. Arrivé dans un kiosque, nous nous sommes arrêtés pour prendre du café. La pluie nous avait battu et le froid a commencé à nous prendre. Nous évoquions le sujet du marigot avec le gérant du kiosque du nom de Paul. Il connait bien la situation. A la fin, nous décidâmes d’aller rencontrer le Chef de Dagnongo qui, entouré de ses conseillers, nous a demandé de leur fixer une date pour échanger sur le sujet. Cette date, c’était le dimanche 9 septembre 2012. Le matin, nous nous y sommes rendu en compagnie d’une collègue, de Paul le gérant du kiosque et un de ses amis.

Le chef et quelques uns de ses conseillers nous attendaient

Le marigot dont nous parlons est appelé " M’ba Berinse Pougo " (l’orthographe reste à vérifier). La légende dit que le nom est donné en référence à un vieil homme qui en avait fait son champ. Le Chef de Dagnongo et ses conseillers confirment que beaucoup de gens ont perdu leur vie dans ses eaux. Ils nous ont cité par ordre des pertes de vie qu’ils ont vues. Ils nous ont expliqué que la liste était très longue. Pourquoi cette longue liste de morts ?

Les réponses sont partagées mais le Chef et ses notables attribuent les morts au mauvais état du pont (qui existerait depuis 40 ans et qui a été construit par un Père du nom de Mathieu). L’administration, la mairie notamment, avait apporté une touche de colmatage mais le colmatage reste le colmatage ; autrement dit, la situation reste posée. Depuis longtemps, les habitants ont demandé à la mairie de faire construire un pont pour faciliter le passage de part et d’autre du marigot mais jamais, ils n’ont été satisfaits. Sa construction permettrait également d’abréger le nombre de décès.

Le pont suffira-t-il à éviter les morts ? Avons-nous posé la question au Chef et à ses conseillers en référence aux présences de génies dont parlent certaines personnes. En tout cas pour ces notables, ils n’ont pas connaissance d’une présence de génie aux lieux indiqués. A ceux qui en parlent d’en apporter peut-être la preuve, ironise-t-on. L’essentiel, c’est de construire ce pont qui permettra à la population de circuler dans les meilleures conditions et de ne pas prendre certains risques au péril de leur vie. Il faut dire que les nombreux décès collectionnés depuis des années autour de ce marigot montrent que les usagers de la route ont souvent pris des risques inutiles.

Toujours est-il que le côté mystique de la chose reste posé pour une certaine opinion. Le Chef de Dagnongo et ses notables témoignent que des sacrifices se faisaient au niveau du marigot. Mais au fil des ans, les choses ont évolué avec la pénétration des religions dites révélées. Personne ne s’intéresse à la tradition qui se faisait. Le Mogho Naba participait d’ailleurs à cette tradition en envoyant un animal, précisément un bœuf. Que reste-t-il alors de cette tradition ? Les notabilités de Dagnongo font ce qui est de leur pouvoir ; pour le reste, il aurait fallu l’aide de la population ; mais personne ne s’y intéresse. Dans ces conditions, si personne ne sacrifie par exemple au marigot ce qu’il pourrait réclamer, il pourrait le faire lui-même. C’est l’aspect mystique du marigot sur lequel chacun a ou aura peut-être son opinion.

En attendant, que la mairie s’exécute

Pour certaines personnes qui ont de la mémoire cela ferait plus de 15 ans que les habitants demanderaient aux autorités communales de leur faire construire ce nouveau pont plus adapté. Cela ferait également plus de 15 ans que personne ne semble les écouter à part les visites à l’occasion de certains drames. Cependant, à l’occasion des drames du 13 août dernier, le maire de l’arrondissement de Bogodogo, Sandogo Henri Kaboré, a annoncé que les travaux de construction dudit pont démarreront à la fin de la saison hivernale. L’entrepreneur a été identifié et celui-ci a demandé expressément pour débuter les travaux à la fin de la saison. Cette annonce du maire est interprétée par certains comme une démagogie politique à la veille des élections. Le maire Sandogo est donc attendu d’ici là car la situation agace les habitants. Le 13 août, un du conseil municipal a d’ailleurs reçu un coup de poing qui l’a fait rouler par terre pour avoir tenu des propos désobligeants envers la population. Certains étaient prêts à le jeter dans les eaux pour qu’ils prennent conscience du drame.

Bref ! Même si le pont venait à être construit, il faudrait quand même regretter le temps que cela a pris surtout le nombre de drames vécus : les alentours du marigot est un cimetière. Les morts ont peut-être joué à l’imprudence mais certaines personnes auraient fait preuve d’attentisme et de négligence.

Par Michel NANA

Par Bendré

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