Propos d’expert : Me FARAMA, l’avocat et la politique

jeudi 23 août 2012 à 22h45min

Dans les prétoires, il donne bien souvent du fil à retordre à ses adversaires. Lui, c’est Me Prosper FARAMA, avocat, inscrit au grand tableau de l’ordre des avocats depuis 1999. Son métier, il l’exerce avec passion et conviction. Les dossiers qu’il défend impliquent généralement certains acteurs du régime. Une partie de l’opinion n’hésite donc pas à le taxer d’avocat de l’opposition. Me FARAMA s’en défend : « Je n’ai jamais dis que j’étais un avocat de l’opposition… ». Puis de poursuivre : « Si demain Blaise Compaoré ou François Compaoré a un problème(…), c’est bien volontiers que je viendrai à son aide. ». Le 10 août 2012, c’est un homme enthousiaste comme à ses habitudes, qui nous reçoit en son cabinet sis à Ouaga 2000. Sur tous les sujets abordés, il répond sans fioritures. Celui, qui, enfant, rêvait de devenir journaliste, pilote ou avocat, est aujourd’hui un As du barreau burkinabè. Pourrait-il s’engager en politique comme certains de ses confères ? « L’expérience de la vie m’a appris à ne jamais dire jamais ».Interview.

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Propos d’expert : Me FARAMA, l’avocat et la politique

« Certains acteurs de la justice sont
embrigadés par le politique »

Le STRATEGE : Pourquoi avoir choisi la profession d’avocat ?

Me FARAMA : Comme tout autre adolescent, à un moment donné de votre vie, vous avez des rêves par rapport à des professions. Dans ma vie, j’ai eu trois rêves : être journaliste, pilote ou avocat. Au fil de mon cursus scolaire, les choses se sont un peu plus compliquées pour moi en ce qui concernait les mathématiques que je n’aimais du reste pas beaucoup. Le rêve de devenir pilote s’est donc très vite envolé. Il ne me restait plus qu’à tenter l’expérience de journaliste ou d’avocat. Finalement, au vu de certaines situations, je me suis orienté après mon BAC A4 en faculté de droit. Pour moi, ce n’est que la réalisation d’un rêve si ce n’est de gamin, au moins d’adolescent.

Apparemment, vous intervenez beaucoup plus dans les dossiers où le pouvoir en place est mis en cause. Etes-vous contre le régime ?

« Quand je refuse, je dis non »

(Rires) Non. Je n’ai rien en particulier contre le régime. Sur le plan professionnel, j’ai des dossiers qui peut-être par le hasard, je dis bien par le hasard impliquent très souvent le régime ou des personnalités du régime en place mais il y a un principe qu’il faut retenir : c’est qu’un avocat ne choisit pas ses affaires. C’est plutôt ses clients qui le choisissent. Moi je suis avocat. Des clients viennent à moi pour défendre leurs causes. Si ces causes ont pour adversaire le régime ou des pontes du régime en place, ce n’est pas de ma faute.
Maintenant, en tant que citoyen burkinabè, j’ai le droit d’avoir des opinions politiques, personnelles. Ces opinions-là, je ne les cache pas.

Cela ne veut pas dire que j’ai quelque chose de personnel contre ce régime. Mais je dis que sa manière de gouverner ne me convient pas. Quand j’ai l’occasion de le dire, je le dis à haute et intelligible voix. Mais ce ne sont pas des questions personnelles. Ce sont des questions de démocratie. Je pense qu’un pays, c’est une famille. Dans une famille, quand il y a des problèmes, le meilleur moyen de guérir le mal, c’est d’abord de le diagnostiquer. Diagnostiquer suppose qu’on en parle. Dans un pays, c’est pareil. On ne peut pas accepter ce qu’on refuse. Un proverbe bambara dit : « Quand un homme refuse, il dit non ». Moi quand je refuse, je dis non. C’est tout. Ça peut quelque fois amener à croire que j’ai quelque chose contre le régime. Mais le jour où ce régime posera des actes louables, instaurera une démocratie véritable dans ce pays, je ferai partie de ceux qui applaudiront.

On a parfois l’impression que la vérité est à géométrie variable pour les avocats. Finalement, qu’est ce que la « vérité » pour un avocat ?

La vérité pour un avocat n’est pas différente de la vérité pour un être humain tout court. Il y’ a peut-être un préjugé acquis dans l’opinion commune qui dit que l’avocat c’est celui qui transforme le mensonge en vérité et la vérité en mensonge. C’est peut-être une mauvaise compréhension. La vérité n’est jamais absolue. Autant pour un avocat, un forgeron, pour un musicien que pour un journaliste. La vérité a toujours forcement une part de subjectivité. Mais cela n’enlève en rien à ce qu’il faut concevoir comme étant la vérité.

Juste une histoire pour mieux expliquer. On raconte qu’il est arrivé une fois que des extraterrestres aient envoyé sur terre deux de leurs dignes représentants pour découvrir le monde des terriens. Leur mission essentielle était de bien observer et à leur retour de rendre compte au collège de sages de ce qu’il y’avait comme activité principale sur terre. A leur arrivée, les 02 sont tombés dans un marché où circulaient beaucoup de pièces. Comme ils sont invisibles, ils se sont approchés d’une personne qui avait une pièce en main pour l’observer. Ils s’étaient aperçus que toute l’activité humaine tournait autour de ce métal là. Ils l’ont observé tous les 02 puis s’en sont retournés. A leur arrivée, le grand conseil leur a demandé ce qu’ils avaient observé d’essentiel. Ils ont dit qu’ils ont remarqué que les hommes étaient tous préoccupés par quelque chose de curieux ; un métal. Tout le monde était curieux de savoir qu’est-ce qui pouvait faire courir autant les hommes. Un tout petit métal. Comment était-il ? Il fallait l’expliquer. L’un explique que c’est un métal jaune sur lequel il était dessiné une tête d’homme. Vous vous rappelez les anciennes pièces de 25 FCFA.

L’autre explique que c’est vrai que c’était un métal jaune mais il précise qu’il n’était pas dessiné dessus une tête d’homme. Il dit que c’était une sorte de tête d’animal corné où il était mentionné 2 et 5, donc 25. Alors, le grand conseil ne comprenant rien leur demanda : « Etes-vous sûrs d’avoir vu la même chose ? ». Les 02 représentants répondirent par l’affirmative. Il a fallu que le conseil envoie une troisième personne pour se rendre compte en fait qu’ils avaient tous vu la même pièce mais chacun une face opposée. C’est pareil pour la vérité. La vérité a toujours deux faces. La vérité qu’un avocat rend au juge, c’est la vérité selon la face qu’il a vue. Il ne peut pas parler d’une face qu’il n’a pas vue. La vérité pour un avocat n’est ni plus ni moins que la vérité pour un être humain qui consiste à dire ce qu’il a vu.

« L’intime conviction » des juges n’est-elle pas un obstacle majeur dans la profession d’avocat ?

Non. Le mécanisme de la justice fonctionne de telle sorte que chacun doit décrire la face de la pièce qu’il a vue. Il appartiendra au juge d’apprécier et de voir laquelle des deux personnes qui décrivent la pièce, aura été la plus convaincante. C’est cette conviction qui s’appelle l’intime conviction. Quand vous expliquez des faits à un être humain qui qu’il soit, il vous écoute. Mais le seul jugement qui vaille la peine, c’est celui de sa conviction. S’il n’est pas convaincu de ce que vous dites, vous aurez menti. S’il en est convaincu, vous aurez dit la vérité. Il n y a donc pas de contradiction le tout étant d’arriver à convaincre avec des éléments concrets à l’appui, soit que son client est innovent ou que l’accusé est coupable.

Votre point de vue sur l’amnistie votée en faveur des chefs d’Etats de 1960 à nos jours.

Je l’ai toujours dit, cette amnistie est une arnaque intellectuelle. Il n y a pas d’autre mot à mon avis.C’est tellement grotesque que de voir qu’on décrète une amnistie sur des faits non désignés, non précisés. En droit, l’amnistie n’est rien d’autre que ce qu’on pourrait appeler socialement le pardon. Une amnistie sérieuse aurait supposé qu’on désigne des faits bien précis. Il fallait par exemple dire qui, à quel moment de ses fonctions a commis quel acte précis mais pour la paix sociale, la société décide d’oublier ses faits, de les amnistier, de ne plus en parler. Il est vrai qu’on parle de tous les chefs d’Etat de 1960 à nos jours mais en réalité, tout le monde sait que celui qu’on entend protéger, c’est le président Blaise Compaoré.

Même sans amnistie, à supposer qu’un chef d’Etat eût commis un crime depuis 1960. Dans notre ordonnancement juridique, ce chef de l’Etat ne peut plus être poursuivi aujourd’hui à cause de la prescription d’un crime qui est de 10 ans en droit. Donc tous les chefs d’Etat qui auraient posé des faits depuis au moins 10 ans, ces faits-là seraient prescrits. Le dernier chef d’Etat avant Blaise Compaoré, si ma mémoire ne me trompe pas, c’est le défunt Thomas Sankara. En droit, il n’ ya pas de poursuite pénale possible contre les morts.

Cela écarte d’office la possibilité de poursuivre pénalement le capitaine Thomas Sankara pour des faits qu’il aurait commis. Encore que même s’il avait été vivant, on n’aurait pas pu le poursuivre puisque même si on ramène son dernier acte présidentiel au 15 octobre 1987, jusqu’au 15 octobre 1997, il y’aurait eu prescription. Le seul en réalité qui est susceptible d’être poursuivi pénalement aujourd’hui, au regard de la loi, c’est Blaise Compaoré. Voilà pourquoi je dis que c’est une arnaque juridique. Il aurait fallu avoir le courage intellectuel de dire simplement que c’est une amnistie pour Blaise Compaoré. On en aurait discuté au sein de la communauté et on aurait vu s’il méritait l’amnistie. Il nous aurait dit pourquoi il veut qu’on l’amnistie.

Accusée du meurtre d’un homme d’affaires britannique, votre consœur chinoise Gu Kailai, a plaidé coupable dès l’entame de son procès en Chine, le 07 août 2012. Est-ce une bonne stratégie de défense ?

Les stratégies de défense sont laissées à la libre appréciation des avocats et de leurs clients. Mais cela dit, il n’y a pas de stratégie acquise dans un procès. Quand on plaide coupable, c’est qu’on reconnait les faits. Quand on plaide non coupable, c’est qu’on ne reconnait pas les faits.

Même quand les faits sont têtus ?

« On peut avoir tué sans être coupable »

Vous savez, la notion de culpabilité et de faits têtus ne sont pas des choses qui vont forcement ensemble. Ce que vous vous appellerez faits têtus, en droit peut-être n’emporterait pas la culpabilité de quelqu’un. Vous pouvez avoir tué quelqu’un par exemple. On vous poursuit pour homicide. On vous demandera si vous plaidez coupable. Si vous entendez invoquer à votre profit la légitime défense, il serait donc aberrant que vous disiez « je plaide coupable ». Pourtant les faits, au sens commun, sont têtus puisque vous avez tué et c’est incontestable. Dans la commune renommée, lorsqu’un fait est commis, ça implique systématiquement la culpabilité. En droit malheureusement, ou heureusement, c’est selon, ça ne se passe pas ainsi. On peut avoir tué sans être coupable. Sans être coupable dans le sens commun du terme ; sans que vous ne soyez amené à être condamné à une peine. Même quand les faits sont têtus, on peut plaider non coupable et être même acquitté.

Quels sont les dossiers qui vont le plus marqué dans votre carrière d’avocat ? Juste quelques uns de façon emblématique.

Je ne pourrai pas citer tous les dossiers qui m’ont marqué. Je retiendrai le premier dossier que j’ai eu et qui a été le plus médiatique ; le dossier David Ouédraogo. C’est du reste ce dossier là qui m’a révélé au grand public quand j’étais au cabinet de Me Sankara. Ce dossier m’a marqué sur tous les plans. Sur le plan professionnel, sur le plan humain et sur le plan de ma carrière. Sur le plan professionnel, c’était un dossier techniquement assez compliqué. Sur le plan humain, ce que j’ai vu dans ce dossier, tout être humain qui l’aurait vu, aurait eu la chair de poule de voir comment des gens ont pu être grillés comme du méchoui par d’autres êtres humains au nom d’une question purement matérielle parce que seulement de l’argent aurait été perdu.

Humainement, ça vous interpelle. Du point de vue de ma carrière enfin, ça m’aura marqué parce que ce dossier a été pour beaucoup dans le déclic de ma carrière professionnelle. Il a contribué énormément à ma médiatisation. J’ai eu bien d’autres dossiers tout à fait communs dans ma profession qui m’ont aussi marqué.

Après avoir été interrompu en 2006, le concours pour le Certificat d’Aptitude à la Profession d’Avocat (CAPA) a été relancé en 2011 sur fond de polémique. Chaque postulant devait verser la somme forfaitaire non remboursable de 25 000 F CFA au dépôt de son dossier de candidature. Beaucoup ont trouvé cette somme excessive. Comment l’avocat que vous êtes a-t-il vécu cette situation ?

Je ne sais pas quelle est la motivation de ces 25 000 FCFA mais de mon avis personnel, c’est inique. Inique en ce sens qu’il faut tenir compte de la situation réelle des Burkinabè. Déjà les étudiants, quand ils sont en Fac, ont besoin d’une assistance. Certains ont recours au FONER (Fonds National pour l’Education et la recherche, allocation faite aux étudiants, Ndlr). Quand ils finissent, ils sont nombreux à se retrouver au chômage pendant plusieurs années. Ils ont la chance de postuler à la profession de leurs rêves et voilà qu’on leur exige 25 000. Je trouve que c’est une sorte de blocage, un favoritisme des plus munis par rapport aux plus démunis. Si vous n’avez pas les 25 000, si nous n’avez personne qui puisse vous apporter ce concours, vous êtes obligé de renoncer à passer le concours pour accéder à cette profession qui pouvait être votre vocation.

C’est désolant d’avoir imposé un tel montant surtout qu’il n’est pas symbolique. 25 000 FCFA, je pense que c’est énorme aujourd’hui pour de jeunes étudiants qui sortent de la Fac.

Au Burkina Faso, un magistrat qui totalise 10 ans d’activités peut par la suite devenir avocat sans nécessairement passer le CAPA. Est-ce une bonne option à votre avis ?

Oui. Je ne pense pas que ce soit mauvais en soit. La profession de magistrat et celle d’avocat sont deux professions avec leurs spécificités pratiques. Il faudrait peut-être concevoir un système qui permette aux magistrats qui veulent devenir avocats, de faire un stage comme lorsqu’on veut exercer toute profession. Ce stage est important pour se familiariser aux pratiques, à la déontologie du métier car ce sont des règles qu’on ne maitrise pas toujours forcément quand on est magistrat.

En France, par ce biais, un certain nombre de personnalités politiques ont intégré la profession, (Noël Mamère, Dominique de Villepin, Rachida Dati, Frédéric Lefebvre pour ne citer qu’eux). Cette disposition ne compromet-elle pas les chances de ceux qui doivent passer par le CAPA ?

A priori, je pense que non. Je suis de ceux qui pensent que la sélection que l’on devrait faire pour toutes les professions, devrait l’être sur la compétence. Malheureusement au Burkina, nous n’en sommes pas encore là. Pour moi, ouvrir le barreau à un plus grand nombre en essayant bien sûr d’avoir des garde-fous ne pose aucun problème. Ceux qui viendront et qui s’apercevront que ce métier n’est pas fait pour eux, iront voir ailleurs. Mais le contingentement tel qu’il est fait aujourd’hui, peut faire en sorte que des gens, qui ont une certaine compétence, puissent être recalés. Il ne doit pas exister de favoritisme ni pour les uns ni pour les autres. La compétence doit s’évaluer sur le terrain.

Etre avocat, c’est exercer une profession libérale. Comment appréciez-vous les conditions de vie des avocats burkinabè de façon générale ?

Notre barreau date des années 1990. Nous sommes donc un jeune barreau. Cela fait que nous rencontrons de nombreuses difficultés aujourd’hui. Nous avons du mal à asseoir un barreau fort, solide, cohérent où il y a une sorte d’harmonie entre tous les avocats. C’est peut-être dû à ce péché de jeunesse. On espère qu’avec le temps, la construction se faisant, on arrivera à un stade où on aura le barreau désiré. Pour le moment, contrairement à ce qui peut se percevoir à l’extérieur, les avocats rencontrent de grosses difficultés. C’est vrai que certains s’en sortent tant bien que mal mais la grande majorité des avocats aujourd’hui n’est pas mieux lotie que dans d’autres professions même si d’apparence ça ne se voit pas. En général, on ne voit que ceux qui s’en sortent. On oublie qu’il y a à peu près 150 avocats aujourd’hui et que vous ne compterez pas plus de 50 qui puissent rouler carrosse, avoir une grosse bagnole, des immeubles. Aujourd’hui, le combat que les jeunes dans ce corps mènent, c’est d’arriver à assainir ce corps, de faire en sorte qu’il devienne très professionnel. Le reste se fera avec le temps.

L’avocat prête serment pour exercer avec « conscience, indépendance, dignité, probité et humanité ».Beaucoup d’avocats, qui sont censés défendre la veuve et l’orphelin sont pourtant impliqués dans des affaires de détournements.…

« Ce n’est pas parce qu’on vous affuble d’un titre que ça lave tous vos pêchés »

On peut le comprendre en ce sens que les avocats sont des êtres humains. Ils ne viennent pas de Mars ou de Neptune. Ils viennent de la société burkinabè. Autant vous trouverez des avocats malhonnêtes, autant vous trouverez des prêtres qui sont des serviteurs de Dieu malhonnêtes, autant vous trouverez des imams ou des pasteurs qui sont des leaders religieux malhonnêtes. La condition humaine est ainsi faite. Ce n’est pas parce qu’on vous affuble d’un titre que ça lave tous vos pêchés, que ça vous corrige, que ça fait de vous un ange.On le déplore tous ; Il y ‘a des avocats honnêtes comme il y’en a de malhonnêtes.

La caisse autonome de règlement pécuniaire des avocats (CARPA) qui devrait en principe, mettre les avocats à l’abri du besoin répond-t-elle aujourd’hui véritablement aux attentes des avocats ?

Aujourd’hui, la CARPA fonctionne tant bien que mal. Elle n’a pas encore atteint sa vitesse de croisière. Il faut savoir que la CARPA est jeune. Elle a été lancée en 2006. Partant de là, on ne va pas éradiquer des pratiques vieilles de plusieurs décennies, en quelques années. C’est avec le temps, les usages, les habitudes, que cette pratique de la CARPA va s’installer définitivement. Quand vous prenez des barreaux comme ceux de France, qui ont la CARPA depuis des décennies, ça ne peut pas être la même chose qu’au Burkina. Les institutions du barreau ne fonctionneront de façon claire et solide qu’autant que le barreau lui-même se solidifiera.

Au Burkina Faso, de plus en plus de vos confrères avocats s’engagent en politique : Me Bénéwendé SANKARA, Me Gilbert OUEDRAOGO, Me Hermann Yaméogo, Me Ambroise FARAMA et bien d’autres. Qu’en pensez-vous ?

« Un avocat n’a pas de devoir de réserve. Il a une liberté d’expression. »

Je pense qu’il y a très peu d’avocats qui s’engagent en politique au Burkina Faso. En côte d’ivoire, ils sont des dizaines. Au Sénégal également, non seulement les avocats s’engagent, mais ils font surtout partie de la crème du pays. Cette profession a ceci de spécifique que contrairement a un fonctionnaire qui a un devoir de réserve, un avocat n’a pas de devoir de réserve. Il a une liberté d’expression. Cela est un gros avantage dans une carrière politique. Quand vous faites la politique en craignant le couperet de votre hiérarchie, ou en vous préoccupant de votre plan de carrière, évidemment, vous êtes handicapé. Mais l’avocat n’a pas de plan de carrière. Son plan de carrière ne dépend que de lui. A partir de ce moment, je pense qu’on devrait avoir plus d’avocats engagés en politique. Ça ne pourra que servir la démocratie burkinabè.

Me Halidou OUEDRAOGO a défendu feu Oumarou KANAZOE dans l’affaire dite des 50 millions des commerçants. Un avocat peut-il s’engager sur tout type de dossier ?

« Je n’ai jamais dit que j’étais un avocat de l’opposition »

Je ne connais pas un type de dossiers pour lequel un avocat ne devrait pas s’engager. Nous sommes dans une société où le contexte de la profession d’avocat n’est pas très bien compris. Les gens vous diront par exemple que je suis avocat de l’opposition. Je n’ai jamais dit que j’étais un avocat de l’opposition.Un avocat ne vient pas à un barreau en se disant « je suis avocat de l’opposition ou du pouvoir ». Non. On est avocat des causes qu’on doit plaider. C’est tout. Maintenant, si par la force des choses, vous avez une certaine orientation de clientèle vers vous, vous l’assumez pleinement. Quand on prête serment de défendre ses clients, il n’ya pas une exception qui dit « sauf si vous vous appelez Blaise Compaoré » ou je ne sais qui d’autre.

Dans le choix de vos clients vous êtes libres. Mais dans la profession, il y a ce qu’on appelle la clause de conscience. En tant qu’avocat, vous pouvez défendre tout le monde ; sauf ceux que votre conscience vous interdit de défendre. En ce qui concerne Me Halidou Ouédraogo et de feu El Hadj Oumarou Kanazoé, les gens ont fait l’amalgame entre Halidou Ouédraogo avocat et Halidou Ouédraogo, président du collectif. C’est quand même deux choses différentes. Je ne dis pas qu’il était tenu de défendre Oumarou Kanazoé. C’est son choix à lui. Mais les reproches lui ont été faits parce qu’il était président du collectif. Le collectif a marché, le collectif a décrié et indexé certaines personnes dont El Hadj Oumarou Kanazoé. Les gens se sont dits, on ne peut pas décrier quelqu’un et le défendre à la fois. Mais non. Halidou Ouédraogo n’a jamais décrié Kanazoé en tant qu’avocat. C’est exactement comme si vous disiez qu’un magistrat qui serait membre du collectif devrait systématiquement condamné toute personne que le collectif décrie qui serait devant lui. Professionnellement, ça ne se passe pas ainsi. Certaines personnes ont voulu créer un amalgame à dessein. Sinon, je ne vois aucun problème qu’Halidou Ouédraogo ait défendu El hadj Oumaorou Kanazoé.

« Si demain Blaise Compaoré ou François Compaoré a un problème(…), c’est bien volontiers que je viendrai à son aide. »

Prenant ma propre personne, je dis que si demain Blaise Compaoré ou François Compaoré que j’ai combattu dans certains dossiers a un problème et qu’il se trouvait être dans la situation du plus faible par exemple et qu’il avait besoin d’un soutien, c’est bien volontiers que je viendrai à son aide. L’objectif de ce combat, c’est de faire en sorte que le plus fort n’écrase pas toujours le plus faible. Si demain, ceux qui sont les plus forts aujourd’hui deviennent les plus faibles, ils peuvent compter sur nous pour les défendre.

En 2004, le Procureur général de la Cour d’appel de Ouagadougou, Abdoulaye Barry à l’époque, vous accusant de divulgation du secret de l’instruction dans le cadre de l’enquête sur la tentative de putsch réclamait votre suspension du barreau burkinabè. Quels souvenirs gardez-vous de cette période ? Comment vous êtes-vous tiré d’affaire ?

« Si je n’étais pas avocat, j’aurais peut-être été journaliste ou mécanicien. »

A cette période, ça ne me faisait ni chaud ni froid. J’avais une philosophie que je garde toujours. Je dis qu’on ne nait pas pour une profession. C’est le destin qui vous conduit vers une profession. Si je n’étais pas avocat, j’aurais peut-être été journaliste ou mécanicien. A l’époque, j’avais dis que ça m’importait peu qu’on me suspende ou qu’on me radie tant que dans mon fort intérieur je restais convaincu que je n’avais commis aucune faute. En mon intime conviction, j’étais prêt à refaire ce que j’avais fais.

En fait, on me reprochait d’avoir des positions un peu tranchées par rapport à certains dossiers. C’était tout. Aujourd’hui, quand j’y pense, j’ai le sourire aux lèvres car le procureur Abdoulaye Barry est aujourd’hui conseiller à la Présidence. Ça fait sourire. A l’époque, quand nous disions qu’il pouvait avoir des connivences entre le parquet et la présidence, on nous prenait pour des affabulateurs. On nous attribuait des intentions politiques à la limite. Ce n’est pas moi qui ai nommé le procureur Abdoulaye Barry comme conseiller à la présidence. On ne nomme pas un homme politique conseiller à la présidence. Je pense que ça veut tout dire. Nous avons toujours été dans cette logique. Nous en restons convaincus. Hier, aujourd’hui, comme demain, nous resterons toujours sur ce chemin.

Cette situation n’a-t-elle tout de même pas influencé votre façon de plaider, de défendre les dossiers ?

Non. Ça m’a plutôt conforté dans le fait que la meilleure des garanties qu’on peut avoir en tant qu’avocat, c’est de plaider en toute conviction. La compromission ne peut en aucune manière vous protéger. Elle ne vous garantie absolument rien.Si j’avais cédé à la compromission à cette époque, aujourd’hui, je n’aurai pas été avocat. Ça n’a contribué qu’à me conforter, à me raffermir dans mes positions selon lesquelles certains acteurs de la justice sont des acteurs embrigadés par le politique. Quand je plaide face à eux, j’ai la ferme conviction que ce sont des valets du politique. Je choisis donc mes mots en conséquence.

Votre cabinet a été récemment cambriolé. Avez-vous des informations sur les présumés auteurs ?

Non. Cette affaire est morte et enterrée depuis longtemps. C’est fini. On avait déposé plainte. On n’a jamais eu de suite. On n’a pas poursuivi. Pour nous, ça n’avait, de toute façon aucune espèce d’intérêt ; étant entendu que nous n’avions vraiment pas subi de préjudice ni matériel, ni financier.

Avez-vous eu le sentiment que ça aurait pu être une tentative de vous contraindre au silence ?

Est-il possible de contraindre un avocat au silence ? Je pense qu’un avocat parlera ou il ne sera pas. Contraindre un avocat au silence revient simplement à lui dire de quitter la profession. Un avocat, c’est plutôt comme un chien. Plus vous lui taper dessus, plus il aboie. Ce n’est vraiment pas la meilleure façon de contraindre au silence un avocat que de l’intimider ou de lui taper dessus.

Comment avez-vous trouvé le comportement de Jacques Verges et de Roland Dumas qui s’étaient constitués pour défendre Laurent Gbagbo après la crise post-électorale en Côté d’Ivoire ? D’aucuns n’ont pas hésité à les taxer d’avocats des causes perdues.

« Dans l’appréciation des causes juridiques ou judiciaires, il faut éviter d’y mettre ses ressentiments personnels »

Avocats des causes perdues, c’est plutôt un compliment. J’ai entendu des gens dire que c’étaient des mercenaires du droit. Ça revient à la même problématique dont nous avons débattu tout à l’heure. Un avocat reste un avocat. Dans l’appréciation des causes juridiques ou judiciaires, il faut éviter d’y mettre ses ressentiments personnels notamment quand on est dans un domaine politique. Quand il y a un combat politique en un lieu donné, chacun a un parti pris. Dans la crise post-électorale qui a eu lieu en Côte d’Ivoire, vous aviez les pro Gbagbo, les pro Alassane. Si vous êtes pro Gbagbo, je pense que vous ne maudirez pas Verges et Dumas d’être allés au secours de Gbagbo.

Quand vous êtes pro Alassane, évidemment, vous les verrez comme des mercenaires. Mais je vous dis une chose. Si demain, sans le souhaiter, pareille situation arrivait encore en côte d’Ivoire, si le Président Alassane Ouattara jugeait que Dumas et Vergès pourraient lui être utiles dans sa cause, il les appellerait. Croyez-moi. Il n’appellerait que les avocats les plus brillants qui peuvent l’aider. Ceux qui les avaient traités à l’époque de mercenaires iraient les accueillir les bras ouverts. Ainsi va malheureusement cette profession d’avocat. Quand vous n’êtes pas d’un côté, l’avocat qui est de l’autre apparaît comme votre adversaire. Pourtant, ça ne devrait pas être ainsi. Toute cause mérite d’être défendue. Il n’y a aucune cause au monde qui ne mérite pas d’être défendue. Nous ne sommes pas sur un plan de convictions religieuses, ni de convictions politiques.

Parlant de géopolitique mondiale, quel est votre avis sur le fonctionnement de la Cour pénale Internationale(CPI) présidé par Sophie Bensouda. Certains estiment qu’elle s’acharne bien trop souvent sur les Africains.

Il faut considérer le sujet à deux niveaux. Ceux qui disent qu’elle s’acharne sur les africains ont à moitié raison car aujourd’hui, les seuls chefs d’Etats qui ont été conduits devant cette cour, sont majoritairement des africains. Malgré les gros méfaits que les occidentaux ont pu commettre, jamais on les y a vus. C’est une constante. On le remarque. Mais la question que je pose est celle-là : la CPI avait-elle oui ou non des choses à reprocher aux chefs d’Etats africains qui y ont été conduits ? On parlerait véritablement d’acharnement que si on y conduisait que des chefs d’Etats innocents et de surcroît africains. Mais malheureusement pour l’Afrique, on y conduit des gens à qui il ya généralement beaucoup de choses à reprocher.

Maintenant, évidemment, on souhaiterait que la CPI s’intéresse à d’autres situations autres que la poursuite des chefs d’Etats Africains. Les Etats-Unis n’ont jusque là pas ratifié la convention sur la CPI. Il y a un principe applicable devant la CPI : le principe de subsidiarité. Ça veut dire que la cour ne juge que des gens que leurs Etats ne peuvent ou ne veulent pas juger. Les africains qui grognent peuvent alors juger simplement leurs chefs d’Etats. Dans les textes de la CPI, c’est à défaut de jugement dans les pays concernés que la CPI peut intervenir. Nous sommes sur un cas très simple : Hissen Habré. Depuis combien d’années l’Afrique est incapable de le juger ?

N’est-ce pas à cause de la forte implication d’Abdoulaye Wade, avocat de surcroît, qui en faisait son protégé ?

Mais le Président Wade est Africain à ce que je sache. Demain, quand on dira que l’Afrique est incapable de juger ses criminels et qu’il faut les envoyer à la CPI, on sera encore les premiers à se plaindre. Dans le combat qu’on mène pour l’Afrique, je pense que les occidentaux sont trop gentils avec nous. Regardez un peu ce qui s’est passé en Côte d’Ivoire. Quand les occidentaux sont intervenus, je connais pas mal de personnes qui ont applaudi. Quand ils interviennent dans un tel contexte, on trouve qu’ils sont bienfaiteurs. Quand ils interviennent dans un autre contexte, on n’admet pas. Non. Je pense qu’il faudrait que les Occidentaux nous laissent à nous-mêmes à un certain moment. Comme cela, quand on sera à un seuil où on n’aura pas le choix, nous développerons par nous-mêmes des moyens d’avoir des Etats réellement démocratiques où nos Chefs d’Etats seront jugés quand ils massacreront leur peuple.

Bien d’avocats ont plus ou moins réussi en politique : Nelson Mandela, Nicolas Sarkozy, Barack Obama, Abdoulaye Wade… Peut-on un jour vous voir engagé en politique pour la conquête du pouvoir ?

« Je me défini toujours comme un politicien »

Je ne crois pas que tous ces grands hommes d’Etat aient conquis le pouvoir parce qu’ils étaient forcement avocats même si cela a pu, à un moment donné de leur carrière, leur être profitable. Quand on me pose cette question, je réponds toujours que je suis un politique. Je me défini toujours comme un politicien. Je ne vois aucune limite entre l’action citoyenne et l’action politique. Je ne parle pas de l’action politicienne. Pour moi, le simple fait de s’intéresser à la manière de gouverner, de gérer la société dans laquelle nous vivons, c’est faire de la politique. A mon avis, ça ne devrait pas être qu’un droit. Ça devrait être un devoir. De ce point de vue déjà je fais de la politique. Maintenant, est-ce qu’un jour je serai dans l’action politicienne, pour le moment, je ne l’ai pas du tout à l’esprit. Ce que je fais me contente suffisamment. Mais l’expérience de la vie m’a appris à ne jamais dire « jamais ».

Interview réalisée par Arsène Flavien BATIONO (bationoflavien@yahoo.fr)
www.lestratege.net

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