Professeur Mahamadé Savadogo : « Le problème de fond de notre démocratie, c’est la désaffection des citoyens vis-à-vis de la chose politique, pas les institutions »

mercredi 25 juillet 2012 à 23h22min

Mahamadé Savadogo, professeur titulaire de philosophie politique et morale fait sûrement partie des universitaires Burkinabè dont la voix porte et peut être utile pour mieux appréhender certains aspects des réformes politiques récemment adoptées dans notre pays. Dans une posture d’observateur indépendant, il analyse sans détour et dans son habituel franc-parler, les nouveaux dispositifs institutionnels. Professeur Mahamadé Savadogo (48 ans), pour ceux qui ne le connaissent pas encore, est un intellectuel de haut vol. Auteur d’une quarantaine de publications, il est, en plus de son titre de professeur titulaire en philosophie, président du Comité Technique Spécialisé Lettre et Sciences du Conseil Africain et Malgache pour l’Enseignement Supérieur (C.A.M.E.S). En outre, le professeur Savadogo est respectivement directeur de publication de la revue internationale “Le Cahier Philosophique d’Afrique ‘’ ; responsable de la formation doctorale de philosophie de l’Université de Ouagadougou (UO) et directeur de l’Ecole Doctorale Lettres, Sciences Humaines et Communication de l’Université de Ouagadougou.

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Avec toutes ces compétences, l’universitaire préfère encore le rôle d’observateur parce que la politique telle qu’elle se pratique ne l’emballe pas. Et rien, pas même les récentes réformes politiques, ne l’a encore décidé à franchir le pas de l’arène politique.

Lefaso. Net : Le Burkina Faso vient d’adopter ses réformes politiques consacrées par la révision d’une soixantaine d’articles de notre Constitution. Lesquelles de ces réformes retiennent le plus votre attention ?

Professeur Mahamadé Savadogo : Ce sont essentiellement la création du Sénat, l’inscription de la place de la chefferie traditionnelle dans la Constitution, et la constitutionnalisation du Conseil supérieur de la Communication et du Médiateur du Faso.

Pourquoi ce sont celles-ci qui retiennent votre attention et pas les autres ?

Le Sénat est une institution tout à fait nouvelle. Avant le Sénat il y avait eu la Chambre de représentants qui a été entre-temps supprimée. On s’interroge alors sur les raisons de la création maintenant du Sénat. En ce qui concerne la place de la chefferie traditionnelle, il y a eu également un débat dans le pays qui se poursuit et j’avais moi-même très clairement donné une position qui était défavorable à cette constitutionnalisation. S’agissant de l’inscription du CSC dans la constitution, je crois que c’est une réponse à une demande des acteurs mêmes de l’univers de l’information et de la communication. Et pour ce qui est de la constitutionnalisation du Médiateur du Faso, c’était là aussi une démarche attendue. Voilà pourquoi mon attention s’est focalisée essentiellement sur ces questions.

Quelles sont les raisons de votre opposition à la constitutionnalisation de la chefferie traditionnelle ?

Ceux qui défendent cette mesure ont voulu nous laisser entendre que par la constitutionnalisation on pouvait obtenir un désengagement des chefs traditionnels de la vie politique. J’ai toujours considéré que si telle était notre attente, nous risquons d’être déçus. Non seulement, on va leur donner une place dans notre Constitution mais ce désengagement à l’égard de la vie politique, on ne l’obtiendra pas parce que cela fait partie de leurs mœurs et même c’est un moyen pour eux d’entretenir leurs conditions. Donc, laisser croire que c’est en l’inscrivant dans la Constitution que l’on va parvenir à les éloigner de la vie politique, cela me semble vraiment un objectif difficile à atteindre.

Selon vous, qu’est-ce qu’on aurait dû faire pour amener les chefs traditionnels à agir dans le bon sens ?

Des dispositifs existent déjà et qui limitent l’impact que les citoyens peuvent avoir les uns sur les autres, qui limitent les pressions qu’un citoyen disposant d’une autorité peut exercer sur d’autres citoyens. C’est parce que les règles ne sont pas respectées, que certains chefs peuvent par exemple se permettre d’obliger leurs sujets, par la menace de la violence symbolique ou physique, à les suivre sur le plan politique. Pour le cas d’espèce, un chef incriminé peut être convoqué devant un tribunal où l’on peut prendre une décision pour l’empêcher d’agir dans le mauvais sens. Non seulement c’est parce qu’on ne respecte pas les règles mais c’est parce que aussi les dirigeants politiques passent par ces chefs pour essayer d’avoir une emprise sur les citoyens qu’ils se retrouvent confortés dans leurs agissements.

Concernant la Constitutionnalisation du CSC, en quoi cela va vraiment améliorer la situation des acteurs des médias ?

C’est une demande de beaucoup d’acteurs du milieu de l’information et de la communication qui considèrent que le Conseil supérieur de la Communication (CSC) est mieux indiqué pour se préoccuper de leurs affaires. Ces acteurs ont l’impression que cette constitutionnalisation va renforcer l’institution. Evidemment, ils savent que ce n’est pas parce qu’il faut faire en sorte que les professionnels de l’information et de la communication aient plus d’emprise, de place dans cette institution et que la désignation même des membres de cette institution laisse la place au choix des acteurs du milieu, au lieu que ces membres là soient imposés par l’exécutif ou par d’autres institutions.

La Constitution révisée prévoit une amnistie pour les Chefs d’Etat du Burkina Faso de 1960 à nos jours. Quel commentaire cela vous inspire ?

Comme beaucoup de nos concitoyens, je ne suis pas favorable à cette disposition. Parce que pour parler d’une amnistie dans la vie d’une société il faut qu’il y ait une occasion au cours de laquelle on fait le point pour savoir ce qui s’est passé, l’acte heurtant la conscience collective qui a été posé, les explications de tous, la reconnaissance de ce qui a été fait et ensuite on peut parler d’amnistie. Mais, telle que la décision a été prise, on amnistie quoi ? Qui a fait quoi ?

C’est peut-être aussi un moyen de créer les conditions d’une alternance politique au Burkina ?

Justement, pour créer ces conditions il faut se donner tous les moyens pour effectivement réconcilier les Burkinabè avec leur histoire. Et l’une des conditions importantes, c’est de créer une occasion solennelle au cours de laquelle les Burkinabè vont parler entre eux. Ceux qui ont posé des actes qui heurtent la conscience collective, qu’ils donnent leurs versions des faits, qu’ils disent ce qu’ils ont fait, que tout le monde entende et après on peut éventuellement se pardonner mutuellement. Mais, si on prend une amnistie sans se donner la peine de s’expliquer et de savoir ce qui s’est passé, cela au contraire donne l’impression qu’on veut abuser de la bonne volonté des gens, qu’on veut les tromper. C’est ce qui n’est pas acceptable.

D’aucuns vous diront qu’il y a eu la journée du pardon en 2001 et le Conseil consultatif sur les réformes politiques en 2011. Toutes ces instances ne sont-elles suffisantes pour parvenir à l’amnistie ?

Quel crime a été avoué au cours de la journée du pardon ? (petit silence). Vous pouvez me dire… Quel acte qui heurte la conscience collective a été reconnu au cours de la journée du pardon ? (Petit silence). Aucun. Quant au CCRP, vous avez vu que sa mise en place n’a pas recueilli le consensus. Beaucoup d’acteurs importants de notre vie politique nationale n’y sont pas allés.

Mais, qu’est-ce qu’il aurait fallu faire pour impliquer tous les acteurs politiques dans la décision du sort du pays ?

On l’a déjà dit, ce ne sont pas des événements à inventer. Il y a eu plusieurs recommandations et des occasions qui ont désigné des actes à poser. Le Collège des Sages, pour ne prendre que son cas, parlait d’ailleurs de vérité, justice et réconciliation. Voilà ! Mais, où est la place de la vérité, de la justice, et même de la réconciliation dans le processus qui a été engagé ? En 2001, on a eu simplement une journée unilatérale au cours de laquelle le premier responsable du pays a demandé pardon et d’ailleurs au nom de tous les anciens chefs d’Etat. Mais, on ne sait qui a fait quoi et personne ne s’est donné la peine de dire ce qu’il a fait et de demander pardon.

Que pensez-vous de la création du Sénat ?

Je ne suis pas également favorable à la création du Sénat. Je pense, comme bon nombre de mes concitoyens, c’est une manière d’essayer de calmer certains mécontents de l’élite dirigeante. D’une manière générale, l’esprit qui domine toutes ces réformes, c’est qu’on a cherché essentiellement de créer de nouvelles institutions pour coopter des notables. Ce n’est pas la création des institutions qui peut répondre au problème de fond de notre démocratie. Si nous prenons la question même de la participation aux élections, nous savons tous aujourd’hui au Burkina Faso que nous avons de gros problèmes. Dans toutes les consultations électorales, nous assistons à une désaffection des citoyens. Comment faire pour impliquer davantage les citoyens dans la vie politique ? Voilà des questions auxquelles il faut chercher à répondre. Et ce n’est pas la création d’institutions comme le Sénat qui permettra de répondre à ces préoccupations.

A ce qu’on dit, le Sénat permettra d’associer d’autres groupes socioprofessionnels à la vie législative et d’améliorer la qualité des textes….

(Rire) Si c’est pour améliorer la qualité des textes, il suffit de renforcer les capacités des parlementaires pour qu’ils connaissent les textes afin de mieux les apprécier. Et puis, entre nous, on peut créer plusieurs institutions et elles vont se révéler inefficaces si ces institutions sont incapables de faire preuve d’esprit critique et d’autonomie, mais elles vont se retrouver toutes alignées sur l’exécutif et finalement il n’y a plus de contrepoids à l’égard de l’exécutif.

Et justement, sur quels critères, quelles modalités les membres du Sénat seront-ils désignés ?

Certains seront élus au niveau des régions et d’autres seront certainement désignés.
Voilà ! Donc, on fait encore une place à la nomination par d’autres institutions, ce qui est encore un moyen de contrôler cette institution. En fait, la création des institutions, encore une fois, permet de coopter des notables, de calmer les éléments mécontents de la classe dirigeante mais on ne va pas en profondeur pour chercher l’implication même des citoyens à la base dans la vie politique.

Globalement, comment appréciez-vous l’ensemble des réformes politiques adoptées ?

Globalement, mon appréciation est négative. Parce que je suis convaincu que ce n’est pas seulement par la multiplication des institutions qu’on aboutit au renforcement de la démocratie. Surtout dans un pays comme le nôtre. Avec les difficultés que nous connaissons, si on veut vraiment renforcer la démocratie, on n’a qu’à se poser la question de savoir comment faire pour obtenir une plus grande participation des citoyens à la vie politique, une plus grande mobilisation lors des consultations électorales, un renouvellement de la classe politique. Voilà les questions que nous devons nous poser et que nous devons affronter.

Sur la question de l’article 37 de la Constitution, vous aviez toujours exprimé par le passé, votre opposition à la modification dudit article. Avec les discussions précédant les réformes, il a été décidé du maintien en l’état des dispositions de l’article limitant à deux le nombre des mandats présidentiels. C’est quand même une question de réglée avec ces réformes politiques…

C’est réglé ? On a dit qu’on n’y a pas touché, mais pour le moment, personne, en tout cas pas le Président de la République ni les acteurs du parti majoritaire, n’a dit ouvertement qu’il renonçait à toucher à cet article. Donc, j’espère qu’ils ne vont pas y toucher, mais pour le moment il n’y a pas eu une déclaration claire de leur côté pour dire qu’ils ne toucheront pas à l’article 37.

Vous aviez dit que la politique telle qu’elle se pratique sous la IVe République ne vous intéresse pas du tout. Avec ces réformes que vous jugez négatives dans leur ensemble, doit-on en conclure que vous n’êtes pas toujours prêt à entrer dans l’arène politique ?

Je ne suis pas prêt à entrer dedans d’autant plus que je vous ai expliqué qu’il y a des problèmes de fond. La politique telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui, c’est une manière pour une élite politique de se consolider, de coopter de temps à autres des individus mais les préoccupations mêmes de la masse des citoyens ne sont pas prises en compte.

On n’a pas par exemple beaucoup parlé de l’enseignement supérieur dans les réformes. Apparemment, on vous a oubliés, vous acteurs des universités…

Effectivement, on n’a pas beaucoup parlé de l’enseignement supérieur dans les réformes. J’ai appris ces derniers temps que le Premier ministre envisage d’organiser une concertation nationale sur l’enseignement supérieur. Peut-être que ce sera l’occasion de se pencher particulièrement sur le cas de l’enseignement supérieur.
En attendant, vos problèmes demeurent en l’état….
Pour le moment, en tout cas, nous avons beaucoup de difficultés. Comme vous le constatez vous-mêmes, les années académiques sont déstabilisées et depuis un certain temps nous avons du mal à retrouver des années normales. Peut-être qu’à l’occasion de la concertation nationale on pourra discuter de toutes ces questions.

Parlant des enseignants-chercheurs des universités, il y a une grille salariale qui a été entre-temps adoptée. A-t-elle contribué à améliorer vos conditions de vie et de travail ?

Il y a eu une relative amélioration, il faut l’admettre. Mais, en comparaison avec ce qui se passe ailleurs, nous sommes encore loin derrière. Parce que dans d’autres pays, au Sénégal, au Togo, au Bénin, au Niger, il y a eu des améliorations qui sont de loin plus importantes que celles que nous avons connues. Dans l’Afrique de l’ouest francophone, à ma connaissance, nous sommes les derniers avec les homologues du Mali en ce qui concerne les conditions de traitement des enseignants et des chercheurs.

Entretien réalisé par Grégoire B. BAZIE

Lefaso.net

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