SAHEL BURKINABE : « Même nos élèves nous ont abandonnés »

jeudi 14 juin 2012 à 03h56min

Les bruits d’insécurité ont fait de la région du Sahel une zone infréquentable pour les touristes. Le tourisme qui représentait 11% du budget de la commune rurale de Oursi, dans l’Oudalan, a pris un coup depuis mi-2010. « Même nos élèves nous ont abandonnés », confie le guide Mamadou Diallo dit Mero. Pourtant, « à Oursi, nous n’avons jamais entendu qu’il y a eu un enlèvement de touristes », renchérit Hamidou Ag Abdoulaye, secrétaire général de la mairie de Oursi. Bref, Oursi est devenue une ville morte après la fuite des touristes.

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Comme la peste, la région du Sahel est fuie par les touristes. Raison avancée : la crise sahélo-saharienne avec la présence d’AQMI et compagnies. Malgré ces informations qui hantent les esprits des citoyens burkinabè, des milliers d’âmes continuent d’y vivre. Jamais on n’a entendu un mouvement de la population du Nord du Burkina vers une autre région. C’est dans ce contexte que des journalistes, membres du Réseau d’initiatives de journalistes (RIJ), en partenariat avec la Coopération allemande (GIZ), ont décidé de faire une excursion dans cette partie septentrionale, Gorom-Gorom, afin de prendre le pouls de la situation qui y prévaut. C’était du 18 au 20 mai 2012.

Au nombre de 7, c’est à l’hôtel de l’amitié de Gorom-Gorom, capitale de l’Oudalan, que nous avons déposé nos valises. 45 degrés à l’ombre, et difficile de passer la nuit dans la chambre, tellement il fait chaud. On rencontre peu de gens en circulation dans les rues de la ville lorsque le soleil est au zénith. Il y a de quoi passer la nuit nue comme un ver de terre. Après un entretien avec le haut-commissaire, nous avons appris la visite du gouverneur de la région du Sahel dans l’Oudalan, précisément à Markoye, le lendemain 19 mai ; nous avons décidé, après concertation, d’être de la partie, histoire de voir de visu la réalité sur le terrain.

La patrouille

Juste avant d’entrer dans cette commune rurale située à 45 km de Gorom-Gorom, nous avons aperçu de loin une troupe de militaires en véhicules pick-up. Un silence de mort dans notre minibus. Un instant après, j’entendis un confrère s’interroger en ces termes : « J’espère que ce ne sont pas des rebelles touaregs ? ». La troupe venait de nous dépasser. Bien que nous soyons dans un cortège sécurisé, il y avait toujours cette peur d’être attaqué par des rebelles. Il n’en était rien. Il y a eu plus de peur que de mal. Le fait d’assister à un mouvement de va-et-vient de militaires nous a entre-temps fait croire aussi que leur présence était liée au déplacement du gouverneur dans cette localité. Mais là aussi, rien ; car de la route, on pouvait voir leur site.

A cela, s’ajoutent ces propos du maire de Markoye, Mahamane Malam Ide, : « Nous avons des agents de sécurité qui font la patrouille tous les jours ; donc à ce niveau, il n’y a pas de problème ». Le colonel major Boureima Yiougo, gouverneur de la région du Sahel indique que les touristes occidentaux peuvent circuler librement dans la région.

« Des dispositions sécuritaires ont été prises, pour éviter des surprises désagréables », a- t-il laissé entendre. Pour le député Amadou Dicko, c’est au moment où le tourisme et l’hôtellerie ont commencé à prospérer qu’a commencé le problème sahélo-saharien. Un problème qui a mis fin au tourisme. « C’est paradoxal », dit cet élu pour qui, ce sont les mêmes qui disent à leurs ressortissants de ne pas venir dans le Sahel du Burkina qui voient leurs ressortissants enlevés à Gao, à Tombouctou ou ailleurs en plein désert, mais jamais au Burkina. Le député reconnaît qu’il y a certainement des agressions, mais il les attribue aux bandits qui existent un peu partout au Burkina Faso. Ils arrêtent les gens, les fouillent et les dépouillent de leurs biens. « Ce n’est pas AQMI », précise-t-il. Amadou Dicko soutient que quel que soit ce qui se passe au Mali, il sera difficile que la même chose se reproduise chez nous. Pour lui, le tourisme s’est arrêté dans l’Oudalan, il y a à peu près 5 ans et à présent, toutes les infrastructures d’accueil sont en ruine. Au retour, en pleine brousse, nous avons eu une crevaison. Mes confrères avaient-ils la trouille toujours ? Une chose est certaine, dans nos discussions, entre deux sujets, on parlait de ces rebelles touaregs au conditionnel. Après avoir aidé notre chauffeur à changer la roue avant, nous étions pressés de rentrer à Gorom-Gorom.

La mare et les campements

Le 20 mai, après avoir parcouru 45 km, nous voici à Oursi, réputée pour sa mare. La mare aux oiseaux migrateurs que nous étions pressés de visiter avec les dunes de sable et le site archéologique de Oursi datant de la période médiévale. Au moment des crues, cette mare fait 5 km de large sur 22 km de long. Outre les oiseaux migrateurs que cette mare accueille, elle constitue un microclimat. Si Oursi, en Sonraï, veut dire « endroit propre sans déchet », en cette période d’été, nous l’avons trouvée dans un état d’insalubrité. Des sachets par-ci, des excréments humains par-là. Entrés du côté du marché, c’est sur du sable que nous avancions dans la mare.

Elle était par endroit sèche. Très sèche. Ce qui m’a fait penser à ce caricaturiste qui, parlant de la période sèche du Mississipi, a écrit ceci : « Le Mississipi était tellement à sec que les poissons étaient obligés de se maintenir verticalement sur leur nez pour ne pas se noyer dans l’air libre ». A l’instar du lac Bam, a laissé entendre un confrère, il faut sauver la mare de Oursi en la désensablant. Le député Amadou Dicko, dans cette foulée, a relevé qu’il existe environ huit mares et oasis en voie de disparition parce que non protégés. Il a signalé qu’il n’y a pas eu de plan de fixation des dunes. « Ces mares sont au milieu des dunes qui sont constamment en mouvement. Donc, il faut essayer de fixer les berges pour stabiliser la mare, sinon dans peu de temps, nous n’aurons plus de mare », a-t-il relevé.

En attendant une action forte du gouvernement dans ce sens, selon le député Dicko, les maires doivent essayer de voir comment aménager ces mares et oasis afin qu’ils puissent être non seulement fréquentables par les touristes, mais qu’on puisse y faire de la pêche et élever des poissons. « On peut former des jeunes qui trouveront leur pain dans ces mares », a-t-il signifié. A notre gauche, il y avait un nombre impressionnant de bœufs venus s’abreuver. Et à droite, un monsieur qui se baignait. Après son départ, un troupeau d’ânes venait s’abreuver. Pendant ce temps, notre équipe prenait plaisir à prendre des photos. De l’autre côté de la mare, on pouvait voir aussi des troupeaux de bœufs et non loin de nous, quelques oiseaux. Nous avons appris avec le guide Mero du site archéologique que cette mare compte 150 espèces d’oiseaux dont 80 migrateurs. « Actuellement, explique-t-il, quelques-uns ont commencé à venir. Ils viennent de façon massive de juin à octobre et, à partir de novembre à décembre, d’autres commencent à repartir ».

En cette période de mai, la mare s’étend de 4 km de large sur 18 km de long. Dans la commune rurale de Oursi, « l’élevage de prestige est la première activité », confie Hamidou Ag Abdoulaye, secrétaire général de la mairie de Oursi. Il explique qu’à Oursi, on est fier de posséder 200 têtes de bœufs, alors qu’on est incapable de vendre un animal pour soigner son enfant malade. Mais il dira qu’avec la sensibilisation, en ces temps de changements climatiques où il n’y a plus à manger et avec ces animaux qui meurent par manque de pâturage, on assiste petit à petit à une prise de conscience. Ce jour-là, nous n’avons pas rencontré de touriste. « Il y a maintenant trois ans que le tourisme ne marche plus ici », laisse entendre Issa Ag Akari, un chef de campement, avant d’ajouter que nous sommes en ce moment, selon lui, les premiers touristes après l’arrêt du tourisme chez eux. A un jet de pierre de la mare se trouve la mairie. Elle était ouverte ce dimanche, jour de marché de Oursi. Curieux, car dans l’administration publique, on ne travaille pas les dimanches. Selon le secrétaire général, Hamidou Ag Abdoulaye, leur présence au bureau s’explique par le fait que c’est le jour où les populations rurales peuvent avoir de l’argent pour faire leurs papiers administratifs. « On ne peut pas se permettre, ce jour-là, de dormir alors que nos populations ont besoin de nous », dit-il avant d’ajouter que c’est le lundi leur jour de repos.

Autour des mares se développe la pratique de la chasse. D’où la création des campements dont nous avons vu bon nombre en état de délabrement. « Ils ne sont pas entretenus parce qu’il n’y a plus de touristes », déplore le secrétaire général avant d’indiquer que le tourisme représentait 11% de leur budget communal. Et du coup, il n’y a plus rien depuis mi-2010 alors qu’ils n’ont jamais entendu parler d’enlèvement de touristes à Oursi. Le site archéologique et le Musée de Oursi Hu-Beero où nous devons enfin nous rendre se trouvent à environ 2 km de la mairie. Mais pour y arriver, c’était la croix et la bannière. Il fallait traverser les dunes de sable. A l’aller, j’ai failli perdre mon sac à main que j’ai retrouvé par la suite accroché sur un arbre sous lequel nous avons observé une pause de cinq minutes avant de continuer notre marche. 11 heures du matin. Il faisait déjà extrêmement chaud sur les dunes. Au retour, c’est le confrère Idrissa Ouoba de L’évènement qui a vu les semelles de ses chaussures décollées.

Ayant ouvert ses portes en 2006, selon le guide Mero, gérant de ce site, tout allait bien jusqu’en 2009. « Entre 2006 et 2009, on avait 400 à 500 visiteurs par an », dit-il avant d’ajouter qu’à partir de 2010, c’est une visite par mois ou tout au plus deux. Habitué à recevoir 10 à 30 visiteurs par jour, et ne se retrouvant maintenant qu’avec un visiteur par mois, « c’est le chômage total ». Puis, de laisser entendre : « Oursi est devenue une ville morte ». Il relève que même les élèves de la région du Sahel, et surtout ceux de Oursi, ne leur rendent plus visite. « Même nos élèves nous ont abandonnés », indique-t-il. A l’hôtel de l’amitié, même son de cloche. Selon le gérant que nous avons trouvé au poste, l’hôtel n’a pas enregistré de touristes depuis février 2011. « Ça ne marche plus comme avant », lâche-t-il, dépité.


Hamidou Ag Abdoulaye, Secrétaire Général de la mairie de Oursi : « La situation peut changer à tout moment. »

« Si insécurité il y a, c’est celle que nous connaissons sur l’étendue du territoire national. C’est-à-dire les bandits ou coupeurs de route qui attendent que les gens vendent leur bétail pour les dépouiller par la suite de leurs biens. En dehors de cette situation à Oursi ici, nous n’avons jamais entendu qu’il y a eu enlèvement de touristes. Mais les étrangers, en fin de mission au Burkina qui viennent ici en touriste, sont souvent accompagnés d’une armada d’agents de sécurité qui suscite la curiosité des villageois. Malgré cette absence de touristes, au niveau du territoire communal, nous informons les chefs de campements qui sont les premiers concernés par cette absence de touristes, de ne pas délaisser les campements, parce que nous croyons que la situation peut changer à tout moment. »

Le guide Mero : « Au niveau de nos frontières, tout le monde a les yeux ouverts »

« Nos problèmes ont commencé par l’insécurité dont il est question au Sahel, liée à la nébuleuse al qaïda. Cela fait que les gens ont peur de venir ici. Et raison pour laquelle nous n’avons pas de visite depuis 2010. Il y a aussi la crise économique en Europe qui a une part de responsabilité. Bien que nous soyons cité parmi les pays sahéliens où il y a l’insécurité, chez nous, il n’y a jamais eu d’enlèvement. Jusqu’au niveau de nos frontières tout le monde a les yeux ouverts, parce que nous travaillons avec les conseillers, les chefs de villages, les communautés et avec les forces de l’ordre notamment la police et la gendarmerie. Nous avons souvent la visite des forces de l’ordre, qui viennent nous demander si tout va bien. Et nous avons prévu de faire en sorte que lorsqu’un groupe d’étrangers arrive, que la sécurité soit garantie afin de l’aider à passer un bon séjour. »

Par Hamadi Baro (Collaborateur)

Le Pays

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