LA NOUVELLE DU VENDREDI : Le retour de gourdin

vendredi 27 avril 2012 à 01h45min

Anani se revoit le jour du meeting qui eut lieu dans la cour de l’école. Il lui avait été associé deux responsables du parti pour former un présidium sous la tente réservée d’une manière générale aux cadres du parti. Mais en fait de cadres, il fallait, avec l’effectif des travailleurs lettrés du village, installer sur des chaises métalliques aux côtés de quelques analphabètes de luxe (commerçants, responsables coutumiers, notabilités de l’ombre). C’est que des dispositions avaient été prises : une semaine à l’avance, les murs de l’école furent de nouveau badigeonnés à la chaux blanche, le périmètre nettoyé par l’association des parents d’élèves, - tous militants du parti. L’évènement cristallisa l’attention de tous. Anani se souvient de la clôture d’hommes qui fut dressée ce jour-là pour l’ultime meeting post-élections municipales. La grande assistance était rigoureusement répartie sur le carré dessiné au milieu de la cour de l’école : tandis que la tente des cadres matérialisait un côté de la figure, les écoliers mobilisés pour entonner l’hymne du parti se tenaient en face, et, sur les deux côtés latéraux se tenaient les groupements et les mouvements de soutien et autres regroupements spontanés non enregistrés.

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Au milieu du carré, un pupitre et un microphone orphelins ennuyaient. Nul doute que les haut-parleurs étaient dissimulés dans l’assistance. Quittant la tente des cadres du parti où il concertait les membres de la mission, un animateur se dirigea solennellement vers le dispositif devant lequel il s’arrêta net comme un militaire. Anani se cala confortablement dans sa chaise, jeta un coup d’œil sur son premier voisin de droite, puis sur le deuxième, les membres du bureau central du parti. Au sein du Parti pour le Renouveau de la Démocratie Populaire (P.RD.P.), les choses sont bien organisées. Celui dont la présence au milieu du carré ramenait un peu d’ordre dans l’assistance, était un Pasteur rompu à l’art de s’adresser à des hommes en vue d’obtenir d’eux un changement définitif de comportement.

Mais que personne ne se méprenne, jamais, il ne prononçait un alléluia à la place d’un slogan. Mais lorsqu’il puisait dans les ressources intarissables de la Bible, ce n’était ni plus ni moins que pour rappeler à tous combien le P.R.D.P. marchait dans le sillon de la politique de Rédemption définie par le Christ pour l’Humanité tout entière, opposition y compris. Du coup, le premier bronchement du Pasteur Aubin (c’est ça son nom) fit autorité ; les murmures s’éteignirent.
P.R.D.P ! lança-t-il face à la foule.

Victoire ! répondit celle-ci timidement.

J’attends de vous une vraie réaction militante, pleine de fermeté et de conviction ; réclama-t-il.

P.R.D.P !

Victoire, reprit l’assistance avec force engagement.

Camarade, ce jour est sans doute le dernier de ces trois semaines de campagne dont nous disposions. Nous avons pu nous dire ce que nous savions déjà. Nous avons pu en partager la teneur avec ceux qui n’en savaient rien. Et à nos adversaires politiques, nous avons pu dire combien ils ont déçu le peuple en dressant tant d’obstacles sur le chemin qui mène vers l’émergence. Je parle d’émergence ! A propos, au moment où se tient ce meeting de la vérité, nous nous devons de reconnaître le mérite d’Anani dans la lutte ardue que nous avons dû mener entre-temps pour ramener la paix sociale. Lorsque les lycéens étaient dans la rue, qui les a ramenés dans leurs classes ?

(silence de l’assistance)

Répondez, honnêtes militants !
Anani ! Anani ! Anani ! Anani ! avouèrent des voix.
Aujourd’hui, les deux hauts responsables du P.R.D.P installés à la droite de notre valeureux camarade me chargent de lui rendre hommage avant que toute autre chose ne soit dite ici, à cette tribune de la démocratie. Afin que son engagement serve d’exemple pour ceux qui louvoient encore… Afin que le parti s’impose et vole de victoire ne victoire… …………………. Anani se souvient en effet de l’initiative qu’il dut prendre pour bloquer le projet de l’opposition et des syndicats d’étudiants qui lançaient grève sur grève, meeting sur meeting, variant parfois avec des sit-in et opérations "ville morte". C’était l’air du printemps arabe, mais il fallait bien le tropicaliser, cet air, afin de ramener les foules (pas le peuple !) sur le droit chemin de la soumission totale à la loi. Mais c’est malheureusement cette loi que les jeunes critiquaient ; c’est sur cette Constitution que les syndicats faisaient pipi sur la voie publique. Que faire ? Le bureau central délégua à chaque responsable de région la lourde charge de mettre fin au vent de la déchéance. Il n’y avait pas à chercher de midi à quatorze heures, Anani fit une réunion le jour même où il reçut le mot d’ordre. Comme à l’issue de la réunion les uns et les autres n’avaient fait que des propositions saugrenues, il tira son épingle du jeu.

C’est ainsi qu’avant l’aube, la petite assistance alors réunie dans sa cour se retrouva dans la brousse, coupant et ajustant des gourdins à la taille des lycéens et des syndicalistes rebelles (« drogués par les médias »). Le lendemain, la milice formée par les plus fidèles parmi les fidèles du P.R.D.P resta au domicile d’Anani, dans l’attente des éventuels slogans des manifestants dans la seule voie qui menait à la préfecture. Par enchantement, la tête de la colonne, partie du lycée départemental, injuria le régime de la IIe République, jusque au pied du piteux mât qui se dressait devant une bâtisse close, plutôt désertée par son locataire. Pas de Préfet, mais sit-in quand même, ponctué de lecture de textes incendiaires ! Mal leur en prit ! La milice d’Anani, conduite par l’homme lui-même et renseignée par des éclaireurs forma à l’insu des manifestants deux mâchoires d’étau. Et lorsqu’elles arrivèrent à bonne distance des manifestants, les mâchoires se refermèrent sur eux.

Du coup, les gourdins heurtèrent des corps, brisèrent des côtes, handicapèrent plus de la moitié de la centaine de personnes qui imitaient les arabes avec leur printemps. Ainsi fut mis fin à Zindi aux manifestations déstabilisatrices qui marquèrent l’année pré-électorale. Et voilà pourquoi hommage lui était rendu le jour de l’ultime meeting qui clôturait la campagne pour les élections municipales. ………………………. Anani se souvient également que dans le cadre de son hommage, il lui fut demandé de déclarer la promesse du parti aux militants en cas de succès éclatant. Mais voilà deux jours que les résultats sont prononcés par la Commission électorale nationale. Et depuis, les militants attendent ; et depuis ils menacent de recourir à une milice pour en découdre avec lui Anani et les siens. Le pire, c’est quand un ami, à cause de cette promesse et de la famine qui sévit, vient distribuer des gourdins aux voisins.

Aimé A. H. BEOGO E-mail : aimerbeogo@yahoo.fr

Le Pays

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