Conflit foncier dans le département de Nagréongo : La construction d’un collège privé divise les populations

lundi 16 avril 2012 à 02h07min

Ils ont eu de bonnes relations depuis 1974. Eux, ce sont les habitants de Sargo (originaires) et Watinoma (allogènes) dans le département de Nagréongo dans l’Oubritenga. Mais depuis 1990, c’est le crépuscule et les populations autochtone et allochtone se regardent en chien de faïence. La raison : problème foncier. Aujourd’hui, la construction d’un collège privé semble éloigner les deux parties à jamais. Les élections prochaines pourraient être hypothéquées si rien n’est fait pour résoudre le problème.

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Indignation, frustration, pleurs. Il n’en faut pas plus pour connaitre l’état d’âme des populations de Watinoma, dans la province d’Oubritenga, à environ 50 km de Ouagadougou, sur la route de Fada. Ces ex- AVV (Aménagements des Vallées des Volta) de la zone Linoghin ont tenu une assemblée le 18 mars dernier pour exprimer leur exaspération à qui de droit afin qu’une solution soit trouvée à leur problème : la ‘’spoliation des terres’’ qui leur ont été attribuées au moment de leur installation dans les années 1974. Téné Salimata Damiba, âgée d’environ 50 ans, la seule femme à accepter prendre la parole au cours de l’assemblée, n’a pas pu contenir ses larmes. « Nous sommes objet de toutes les humiliations et je ne supporte pas cela.

Au départ, on nous a dit que nous pouvons disposer de la terre comme bon nous semble, mais aujourd’hui, on veut nous les accaparer », clame-t-elle. Le conseiller du village, Casimir Zoungrana, en a fait autant, le ton remonté avec une expression en saccade : « je, je, je… ne supporte pas ça. Je suis fâché contre l’attitude du gouverneur et du haut commissaire ». En effet, du problème ‘’d’accaparement’’ de leur terre, la construction d’un collège privé est venue enfoncer le clou. Ce collège, situé à gauche du goudron en partant à Fada, est implanté sur une superficie de 1,5 hectare. « Un espace sur lequel se pratiquaient des cultures de coton », a précisé Casimir Zoungrana.

Les populations accusent alors les autorités locales, nommément le gouverneur du Plateau Central et le Haut Commissaire de la province d’Oubritenga, d’être de mèche avec un certain Prospère Sama, instituteur à la CEB de Nagréongo, fondateur du collège, pour avoir le terrain. Elles (les populations) estiment que c’est cela qui justifie l’attitude de ces autorités locales à ne pas répondre favorablement à leur doléances à chaque fois qu’elles les approchent. En témoignerait une note adressée au Premier ministre en date du 27 février 2012 : « nous avons mené de multiples démarches auprès du Haut commissaire de la province d’Oubritenga et du Gouverneur de la région du Plateau Central aux fins de corriger une injustice flagrante qu’un opérateur privé tente de nous faire subir. Ce dernier étant soutenu par quelques individus se disant ‘’autochtones et anciens propriétaires’’ des terres (ndlr : Noufou Congo et les siens) sur lesquelles l’Etat nous a installés depuis près de 40 ans ».

Auparavant, une lettre adressée au ministre de la Justice datée du 20 octobre 2011, pour faire le point de la situation dit ceci : « Depuis plus d’une année, nous entreprenons des démarches auprès des autorités administratives locales (Préfet, Haut commissaire et Gouverneur) aux fins d’empêcher l’ouverture de cet ‘’établissement de la provocation’’ dont l’ouverture marquerait le coup d’envoi de la récupération progressive de nos terres ». Joint par téléphone le mardi 20 mars dernier à 15h 09, le gouverneur de la région, Blaise Corneille Ouédraogo, a reconnu la responsabilité du gouvernorat dans cette affaire aux côtés de sieur Sama.

Le problème a commencé au temps de son prédécesseur, Youssouf Rouamba (Monsieur Ouédraogo est arrivé en 2011). Pour le Gouverneur Ouédraogo, Monsieur Sama a obtenu le terrain suivant les règles de l’art et a obtenu une autorisation de construction de la part du ministère des Enseignements secondaire et supérieur. Son opinion est que le collège mis en cause répondrait plutôt à l’intérêt commun des populations qu’à celui d’un seul individu, notamment le conseiller Casimir Zoungrana. Selon le gouverneur, ce dernier « incite les populations contre la construction du collège parce que tout simplement, ils ne sont pas passés par lui ». Toujours selon les propos du gouverneur Ouédraogo, ce collège réduira non seulement la longue distance (15 km) que les élèves parcourent pour aller étudier mais également les protégera de l’insécurité routière.

« Un élève a connu la mort accidentellement l’année dernière sur la route de l’école », justifie le Gouverneur. Pour Monsieur Sama, les motifs de son initiative se justifient par le fait que dans la zone, il n’y a qu’un seul établissement secondaire et aussi le fait que les écoles sont éloignées de Nagréongo (département dont relève Watinoma) soit environ 20km. Représentant d’une ONG italienne au Burkina, il a exposé le problème qui a eu un écho favorable auprès des responsables de celle-ci. C’est ainsi qu’il a pris contact avec ‘’les vieux autochtones’’ de la localité. Ces derniers ayant jugé bonne l’initiative ont donné le terrain (Noufou Congo serait le propriétaire du site de l’établissement, contrairement aux propos de Casimir cités plus haut) à Sama Prosper.

C’est donc suite à cela qu’il a approché les autorités administratives locales dont la Mairie, pour disposer légalement du terrain avec l’accord des populations ‘’autochtones’’ et le ministère en charge de l’Enseignement secondaire qui lui a délivré ‘’l’autorisation de construction’’ datée du 14 mai 2010 et signée Luc YE, Secrétaire Général du Ministère. Toujours selon les propos de Monsieur Sama Prospèr, c’est après que les ‘’allochtones’’ avec à leur tête Casimir Zoungrana ont commencé à bouder la construction du collège « sous le prétexte qu’ils n’ont pas été approchés pour les prises de décisions. » Cependant, selon le ‘’faux procès verbal’’ (l’expression est de Casimir Zoungrana) de lancement des activités de construction du Collège Privé Wend-Panga (la force de Dieu), figure la signature du président du CVD (comité villageois de développement) de Watinoma, Sinaré Boukari précédée de ses propos. « (…) Boukari Sinaré a pris la parole pour saluer tout le monde et a prôné l’entente pour permettre aux bonnes volontés de les accompagner vers le développement » cite ainsi le procès verbal.

Joint par téléphone le 23 mars dernier à 12h, Monsieur Sinaré n’a pas contesté sa présence ni d’y avoir pris la parole. Cependant, il a fait savoir que c’est la liste de présence qu’il a signée. Comment se fait-il que son nom figure parmi les signataires du procès verbal ? La question reste posée.

Le début d’une histoire

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Casimir Zoungrana : "Je suis faché avec le gouverneur et le haut commissaire"

« L’affaire Sama » ne serait que l’épilogue de la situation des ex-AVV. Une lettre des populations de Watinoma adressée au Gouverneur en date du 30 juin 2010 fait un peu la genèse de la situation. Selon cette lettre, le problème remonterait au milieu des années 1990. Ceux que les ex-AVV qualifient d’‘’anciens propriétaires’’ des terres sur lesquelles l’Etat les a installés « ne cachent plus leur intention de les récupérer ». Des moments reculés, la cécité des rivières avait contraint les populations riveraines des fleuves Volta et de leurs affluents à déguerpir les terres fertiles pour se protéger de la « simulie » vecteur de l’onchocercose, laissant de fait de vastes zones inexploitées. Après la grande sécheresse des années 1970, le gouvernement de l’époque, en collaboration avec l’OMS, la FAO, le PNUD et sur financement de la Banque Mondiale, a créé par ordonnance N°74/364/PRES/PL.DR.ET du 5 septembre 1974, l’Autorité des Aménagements des Vallées des Volta (AVV). Selon l’article 2 du décret N°74/364/PRES/PL.DR.ET du 20 septembre 1974 portant fixation des statuts des AVV, « (…) le gouvernement a réservé pour l’Etat, une part des terres ayant fait l’objet d’aménagements spéciaux et a déclaré comme bien de l’Etat les terres peu peuplées ou éloignées des agglomérations (…) ».

Le collège qui divise les populations

Le gouvernement a par ailleurs placé ces terres « sous son seul contrôle ». L’AVV avait pour mission d’organiser le repeuplement de ces terres et de promouvoir le développement socio-économique des populations installées. C’est dans ce cadre que huit (8) villages (dont fait partie Watinoma) ont été installés dans la zone de Linoghin. Au moment de leur installation, les dirigeants de l’AVV auraient accordé la priorité aux ‘’populations autochtones’’ dont les concessions se trouvaient dans le périmètre AVV d’intégrer la structure afin de bénéficier des mêmes avantages que les migrants (ils sont des ressortissants d’une dizaine de provinces installés dans la zone). Cependant, certains auraient refusé cette démarche. Face à ce refus, les autorités des AVV ont aménagé des terres hors du périmètre pour ces derniers. Beaucoup de familles auraient rejoint ce nouveau site hormis la famille de monsieur Congo Noufou. Depuis lors, le Sieur Congo et les siens se seraient érigés en de farouches adversaires des migrants. Il conteste et précise : « nous ne sommes pas contre les migrants. Ce qu’on demande, c’est la main dans la main pour le développement de la localité ». Toujours selon la lettre, en 2006, Noufou Congo se serait arrogé le droit d’attribuer un terrain à un certain Belem Moussa.

Il n’a pas nié l’attribution du terrain à ce dernier. « C’est son père qui a donné le terrain à Belem Moussa ». Le problème du collège serait la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Les populations de Watinoma se disent alors dépassées par les évènements qui depuis lors n’ont pas connu un dénouement définitif. Ils comptent alors passer à la vitesse supérieure si rien n’est fait : boycotter les élections couplées de décembre prochain. La lettre adressée au Premier ministre en dit long : « Nous avons l’honneur de vous faire part de la décision prise par l’ensemble des populations de nos villages de ne pas prendre part au double scrutin législatif et municipal de novembre prochain. Cette décision est le résultat de notre exaspération face au mépris des autorités locales envers nos populations. (…) nous avons pris acte de notre mise en marge de la république par les représentants locaux du même Etat qui nous a installés sur ces lieux et avons tiré les conséquences de cette situation en décidant de nous abstenir de toute consultation électorale à venir. Car nous sommes persuadés que nos 20 000 voix ne comptent pas » n

Basidou KINDA

L’Evénement

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Vos commentaires

  • Le 16 avril 2012 à 12:18, par Yéti
    En réponse à : Conflit foncier dans le département de Nagréongo : La construction d’un collège privé divise les populations

    C’est toujours ainsi quand l’État fait un travail inachevé. Partout encore dans les villages les réalisations sont faites sans étude d’impact environnemental et social par laquelle les consensus sont consignés par écrits, confirmés par une enquête publique permettant une mise en œuvre des mesures d’atténuation et de mitigation acceptées. Après les compensations une nouvelle situation définitive doit être faite par un acte de sécurisation qui indique clairement la nouvelle vocation et éventuellement les nouveaux modes d’accès aux espaces ainsi aménagés. Souvent aucune des étapes n’est respectées et les remises en causes sont légions qu’il faut réparer. Pour le cas des ex AVV, il est nécessaire de faire le point, de diligenter le cas échéant un audit social (assorti d’un plan d’action)et de procéder à des attributions claires faisant la part des propriétés (terres des privés, terres de la commune, terres appartenant à la région et terres relevant de la propriété privé de l’état) de sorte que nous ayons en ces endroits une situation foncière claire du domaine foncier national. Cette clarté dans la répartition n’exclue pas la propriété collective des familles ou clans mais exigera que ces familles et clans se reconnaissent en une personne morale ou physique les représentant. Cette clarification n’exclut pas non plus les prérogatives des collectivités territoriales (commune Région, État) par rapport aux expropriations éventuelles pour utilité publique.
    En tous cas l’État est ici responsable de n’être pas allé jusqu’au bout au moment de la colonisation des espaces libéré de l’ONCHO.

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