Conflit sanglant autour de la chefferie de Guenon : Un chef " doit " mourir

lundi 19 mars 2012 à 00h32min

Le Chef Danhoura LiliouLes 1er et 2 mars derniers ont été des journées particulièrement chaudes dans le village de Guenon, relevant de la commune rurale de Tiébelé, dans la province du Nahouri, au Centre-Sud. Deux chefs se disputent la légitimité de la chefferie du village. La tradition prévoit qu’un doit trépasser, celui qui a usurpé le " Bonnet ". Mais les protagonistes n’ont pas attendu le verdict des coutumes. Bilan, 11 morts et des dizaines de blessés.

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La tradition veut que le chef "illégitime" meurt dans les trois ans qui suivent l’intronisation du vrai chef. Ce temps peut être raccourci quand les deux se croisent. Le faux chef disparait les jours qui suivent. C’est ce qui se raconte dans la contrée. La question est maintenant de savoir qui est légitime et qui ne l’est pas entre le Pèssoura Akongba Louka intronisé en 2008 et le chef Dahourou Liliou qui a reçu son bonnet le 29 février dernier ? Chaque camp revendique bien sûr la légitimité. Certaines sources affirment néanmoins que les attributs et les symboles de la chefferie sont entre les mains du dernier cité. C’est parce qu’il cherche à mettre la main sur ces "objets sacrés" que le premier cité a organisé une "expédition" sur la famille Liliou et alliés le 2 mars dernier.

Le dernier " vrai " chef du village de Guenon, Tibirou, serait mort il y a plus de 100 ans. Pour diverses raisons, ses funérailles n’ont pas été célébrées. Or, tant que ce rite n’est pas accompli, son successeur ne peut être désigné ou élu. Mais pour les besoins de l’administration coloniale, de "petits chefs" se sont succédé à la tête du village pour "gérer" les affaires courantes, surtout pour la collecte des impôts. Ils n’ont pas cependant eu les attributs d’un vrai chef (le bonnet, les cornes sacrées…). Le village a fonctionné ainsi jusqu’à la suppression de l’impôt de capitation en 1984 sous la révolution. C’est l’ère des délégués CDR. Le dernier qui a assumé le rôle de " collecteur d’impôt " serait mort il y a 20 ans en Côte d’Ivoire. Il s’appelle Koudarouyen. Il s’était exilé dans ce pays pour des questions de malversations. Il avait remplacé son père, Kaba, décédé juste avant les indépendances. L’un des protagonistes actuels de la crise, le chef Akongba Louka à l’état civil, est issu de cette famille. Depuis la fuite suivie du décès de Koudarouyen, le village est sans chef, même si lui-même n’avait pas tous les attributs du chef de Guenon.

Mais les choses vont s’accélérer en 2006 avec les élections municipales. Les politiciens ont besoin de relais dans les villages. Chacun veut introniser son homme de confiance. Le chef Akongba est l’homme de confiance du maire Batina Kiraoui Pascal. L’autre intronisé, Danhoura Liliou est plutôt proche du Dr Francis Liliou, candidat malheureux au poste de maire de Tiébelé. Danhoura est quant à lui désigné président du Conseil villageois de développement (CVD) jusqu’à son " intronisation " en février 2012.

C’est avec la bénédiction du maire Pascal que certains notables des 18 " villages " qui constituent la chefferie de Guenon ont formulé une demande en 2008 à la mairie pour introniser un chef à Guenon. C’est bien sûr Akongba, l’homme du maire qui est pressenti pour la fonction. Il organise les funérailles de son défunt père Kaba et part voir les notables des cinq familles détentrices du pouvoir d’introniser. Il formule sa demande d’être intronisé. On lui aurait dit que la procédure prévoit autrement l’intronisation du chef. Il faut d’abord organiser les funérailles du dernier " vrai " chef de Guenon décédé il y a plus de cent ans. Sans ses funérailles, il n’est pas question de parler d’une intronisation. Si cela est fait, tous les princes sont fondés à déclarer leur candidature et les " sages " vont exécuter les rites qu’il faut pour la désignation finale de l’heureux élu. Selon la famille Liliou et alliés, Akongba Louka n’aurait pas suivi l’instruction des " gardiens de la coutume ".

Il aurait fait fi de leur recommandation et se serait attaché les services de " vieux illégitimes " pour procéder à son intronisation. Toujours est-il qu’il est installé chef de Guenon en 2008 en présence du maire et de certaines autorités administratives locales. L’autre camp, la famille Liliou et alliés, va riposter en déclenchant à son tour la procédure pour l’intronisation de leur frère Danhoura. Ils organisent les funérailles du dernier chef et de tous ceux qui ont eu à assumer le rôle de " collecteur d’impôt ". Le point final, c’était le 29 février dernier avec l’intronisation de Dahoura comme " chef légitime " de Guenon. Le lendemain 1er mars, les hostilités commencent quand l’autre chef, avec cinq autres personnes, se rendent près des concessions des Liliou pour faire un sacrifice de poulet. Les jeunes de la famille Liliou s’opposent à l’exécution du rite, car selon eux, il n’est pas le vrai chef. Il fait demi-tour et revient quelques minutes après accompagné cette fois-ci de centaines de personnes bien armées. Il sacrifie un poulet et une chèvre. La gendarmerie de Tiébelé alertée arrive. Le commandant de brigade et ses hommes réussissent de justesse à éviter l’affrontement entre les deux parties. Mais il y a eu néanmoins deux blessés du côté des Liliou. Malheureusement, le calme resté très précaire sera rompu le soir par un affrontement entre les partisans des deux camps qui se solde par la mort d’un gérant de kiosque, un proche du chef Akongba. Le lendemain 2 mars, dans la soirée, le directeur du collège reçoit un coup de fil le conseillant de libérer ses élèves et leur dire de se " chercher " parce que la " bagarre " va reprendre.

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Zan Kin/Korahiré, un gardien des coutumes "refugiés" à Ouaga

Il s’exécute effectivement et quelques minutes après, les concessions des Liliou et alliés sont encerclés par plus d’un millier de personnes armées de fusils, machettes, coupes-coupes et d’autres armes blanches. Alertés, leurs parents vivant à Ouagadougou leur demandent de ne pas riposter. Ceux qui peuvent s’enfuient dans la brousse et regagnent par la suite des villages voisins. Derrière eux, au moins dix morts, les maisons incendiées, les greniers pillés et brûlés, les animaux tués. Des centaines de déplacés enregistrés à Tiébelé et les villages environnants. Certains se sont refugiés à Ouagadougou dont le chef protagoniste, Dahoura Liliou qui vit en clandestinité. Nous l’avons rencontré dans sa " cachette ". Il nous a montré les objets " royaux " dont voulait " s’emparer " son adversaire. Il dit qu’il a la légitimité avec lui et l’autre sait pertinemment qu’il n’a pas sa place dans le village sans les fétiches qu’il détient. Selon lui, les traditions vont parler, l’usurpateur va mourir.

Nous n’avons pas pu joindre l’autre chef protagoniste qui se trouve à Tiébelé. Nous connaissons néanmoins sa version des faits à travers ses propos rapportés par les quotidiens lors de la visite des trois ministres dans le village. Selon lui, les Liliou n’ont cessé de le provoquer depuis son intronisation en 2008. La dernière provocation, c’est l’incident relaté plus haut, quand les jeunes Liliou ont voulu s’opposer au sacrifice du poulet. Il s’en est suivi une bagarre dans la soirée qui a coûté la vie à un de ses proches qu’il présente comme son petit frère (ce qui est contesté par l’autre partie). Nous avons joint également au téléphone le maire de Tiébelé, accusé d’être de mèche avec le chef Pèssoura Akongba Louka.

Il a dit que c’est un épisode douloureux qui s’est produit dans sa commune, mais que la page est tournée. "Je préfère me tourner vers l’avenir ", a-t-il déclaré quand nous voulions en savoir davantage sur ses relations avec l’un des protagonistes. " Si un jour, je suis de passage à Ouagadougou, je vous ferai signe pour qu’on en échange ", a-t-il conclu. Ce qui est sûr, les implications politiques dans cette affaire ne sont pas à écarter. Des politiques tirent les ficelles derrière avec les conséquences qu’on connait au village.

Par Idrissa Barry

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