Militaires incarcérés : Pourquoi l’instruction piétine

vendredi 17 février 2012 à 01h45min

A quand le jugement des militaires arrêtés et détenus dans les prisons de Ouagadougou dans le cadre des mutineries du premier semestre de 2011 ? Au seuil du premier anniversaire des événements, personne ne peut répondre à cette question. Beaucoup d’obstacles se dressent sur le chemin de l’instruction. Les juges ont beaucoup à faire sans oublier les interférences politico-militaires dans cette affaire.

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Trois juges du tribunal militaire s’occupent de l’instruction des 325 militaires ou ex-militaires détenus à Ouagadougou dans le cadre des enquêtes sur les mutineries. Au bout de sept mois de travail, deux juges ont bouclé la première comparution avec les dossiers qui leur sont confiés. Le troisième est arrivé il n’y a pas longtemps. En mi-janvier, il n’avait donc pas entendu tout son monde (une soixantaine de personnes). Aucun des juges n’a pour le moment procédé à des confrontations. Or, cela s’avère nécessaire à la lumière des déclarations des uns et des autres lors de leur première comparution.

Pour cette comparution, beaucoup ont nié avoir avoué les actes qui leur sont reprochés et consignés lors des enquêtes préliminaires de la gendarmerie. Ils contestent les procès verbaux transmis par cette structure aux juges. A la lecture des PV, on se rend compte que certains militaires ont été expédiés en prison sur la simple dénonciation d’un individu. C’est généralement un supérieur hiérarchique avec lequel ils n’étaient pas en bons termes. Il existe aussi des cas où c’est un camarade qui affirme avoir été témoin de leur implication dans les mutineries. Ce camarade, lui, n’est pas inquiété.

D’autres cas plus rocambolesques existent. Des receleurs de biens pillés se la coulent douce dehors ou ont été simplement radiés, mais pas poursuivis. De nombreux éléments de la promotion qui ont pillé le grand magasin de l’armée par exemple n’ont nullement été inquiétés. Il semble que ce sont toutes ces nombreuses incohérences qui retardent l’instruction.

Du côté de la justice militaire, on tente de minimiser ces cas. C’est plutôt le manque de personnel (le nombre des juges d’instruction) qui est pointé du doigt pour justifier la lenteur de l’instruction. Le tribunal militaire a fonctionné durant pratiquement toute l’année 2011 avec seulement deux juges d’instruction. Chacun avait plus d’une centaine de dossiers. Ils n’ont pas que ces dossiers liés aux mutineries ; ils ont aussi leurs anciens dossiers et de nouveaux qui n’ont rien à voir avec ce qui s’est passé l’année dernière. C’est tout cela qui expliquerait la lenteur observée dans l’instruction.

De sources dignes de foi, ces arguments, certes valables, ne sont pas les seuls qui plombent l’instruction. Beaucoup de dossiers seraient sans consistance, pour ne pas dire vides. Les juges militaires sont réellement embarrassés. On leur prête l’intention de vouloir abandonner les charges contre certains détenus, mais la hiérarchie militaire freinerait cette action. A l’état-major, on ne veut surtout pas ouvrir la boite de pandore. Ce serait encore ternir l’image des chefs qui auraient agi avec légèreté en livrant des listes de complaisance pour sanction. En outre, l’anniversaire des mutineries approche à grands pas et la hiérarchie compte le commémorer de manière particulière. Tout cela ne devrait pas être contrarié par la sortie de ceux qu’on a déjà indexés comme les seuls responsables et coupables des mutineries.

Que faire alors ? Rien, pour le moment, il faut simplement attendre que l’anniversaire passe pour voir plus clair sur la stratégie de l’état-major. C’est ce qui justifie les rejets systématiques des demandes de liberté provisoire formulés par certains détenus.
Du côté des familles des détenus, on dénonce les « tracasseries » qui jalonnent le processus d’obtention du permis de communiquer avec leurs proches. Elles doivent attendre des heures pour obtenir le permis qui n’est délivré que les vendredis matin. Il faut être physiquement présent au palais de justice pour avoir le « sésame », les pièces d’identité sans leurs titulaires au guichet ne sont plus acceptées. Dans les prisons, elles se plaignent de la durée très limitée du temps pour échanger avec leurs détenus. A peine 15 minutes. La frustration est très grande pour des gens qui quittent très loin pour passer des heures à la justice militaire le vendredi pour avoir le permis et se voir accorder seulement un quart d’heure de visite. C’est encore plus dramatique quand on ne sait pas du tout quand ce calvaire va prendre fin.

La justice militaire a promis d’alléger les conditions en concertation avec les services des prisons. Une source affirme que tous les greffiers du palais sont mobilisés le jour de délivrance des permis pour réduire au maximum le temps d’attente des usagers. Des consignes auraient été données également aux gardes pénitenciers pour faciliter l’entrée des familles dans les enceintes des prisons. Quid du temps accordé aux familles pour voir leurs détenus ? De ce côté, pas d’amélioration notoire pour le moment, selon des sources proches de certaines familles.
Des tensions sont également perceptibles du côté de la hiérarchie militaire et du côté des GSP. Les riverains des deux prisons ont entendu par deux ou trois fois des tirs nourris à des heures tardives.

D’abord au mois de décembre, puis début janvier. A la MACO, c’est vers 2h du matin que les tirs ont été entendus. Comment peut-on expliquer ces coups de feu ? Nos différentes sources sont formelles, il s’agit des tirs d’intimidation et d’alerte des gardes de sécurité pénitenciers (GSP). A la Maco, les éléments perchés en haut apercevraient des regroupements suspects aux alentours de la prison entre 2H et 3h du matin. La dernière fois, un groupe de jeunes gens auraient tenté d’escalader le mur de la prison. Qui sont-ils ces jeunes gens ? De sources concordantes, il s’agirait de jeunes militaires en activité ou radiés qui voudraient aider leurs camarades à s’évader. Ils viendraient des différents camps militaires de Ouagadougou et des provinces.

Les GSP pensent qu’ils sont bien armés. C’est pourquoi, ces dernières semaines, le Régiment de la sécurité présidentielle (RSP) et la gendarmerie ont repris leurs patrouilles nocturnes. Dans les camps, les consignations sont devenues plus strictes. La surveillance a été renforcée. Des véhicules militaires encerclent nuitamment les deux prisons pour parer à toute attaque ou tentative d’évasion.
A l’approche du premier anniversaire, la sérénité n’est donc pas la chose la mieux partagée. C’est dans cette atmosphère que l’instruction se mène difficilement. Les juges ne sont pas totalement maitres de leur agenda et de certaines décisions. Les échos qui parviennent de l’état-major parasitent leur travail.

Les militaires incarcérés étaient exactement 325 au mois de janvier répartis entre les deux prisons, à savoir la Maison d’arrêt et de correction de Ouagadougou (MACO) et la Maison d’arrêt et de correction de l’armée (MACA). Près de 200 viennent du camp Ouezzin Coulibaly de Bobo-Dioulasso dont la mutinerie de fin mai-début juin avait été réduite dans le sang. De nombreux pillages et exactions contre les civils avaient été enregistrés. C’est d’ailleurs ce qui a été mis en avant pour radier certains militaires et poursuivre d’autres. Ces deux catégories se retrouvent dans les prisons. Ceux qui ont été radiés et ceux qui gardent toujours leur statut de militaire en attendant la décision hypothétique du tribunal.

Abdoulaye Ly

MUTATIONS N. 6 de février 2012, Mensuel burkinabé paraissant chaque 1er du mois (contact : Mutations.bf@gmail.com)

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Vos commentaires

  • Le 17 février 2012 à 04:51, par Karim
    En réponse à : Militaires incarcérés : Pourquoi l’instruction piétine

    D’ici là le Président du Faso va les gracier.

    Répondre à ce message

  • Le 17 février 2012 à 08:20, par LA VIE
    En réponse à : Militaires incarcérés : Pourquoi l’instruction piétine

    héy, sans toutefoi etre subjectif il fo libéré cè milo. dans le cas contraire d’otre personne doiv impérativma les rejoindre.
    si lè milo ont agit comme ça s’è qu’il n ya pas de moral dans la formation. ils appliqué ce qu’ils ont appris. et dans ce cas c’est toute l’armée qui est responsable avec a sa tete le PRESI. je sais que mon article ne va pas passé, cè pas grave. salu tous les honnètes !

    Répondre à ce message

  • Le 17 février 2012 à 08:24, par taan pélé
    En réponse à : Militaires incarcérés : Pourquoi l’instruction piétine

    héy, sa ne peut pas ne pas piétiner. c’est le pays qui est comme ça. dép8 kan les gens ont fini d’etre toujour fort

    Répondre à ce message

  • Le 17 février 2012 à 10:22, par OUATTARA
    En réponse à : Militaires incarcérés : Pourquoi l’instruction piétine

    J’appelle les parents et amis des détenus à se concerter pour se donner des idées voir comment ils peuvent booster ce processus, qui à coup est piétiné par la hiérarchie militaire.

    J’appelle les mouvement de défense de droits de l’homme (MBDHP et consort) à nous montrer à travers cette affaire qu’ils existent toujours dans ce pays.

    J’appelle la population à se dire que ça n’arrive pas qu’aux autres. Le mieux pour elle c’est de lutter contre toute sorte d’injustice militaire ou civile.

    J’appelle les masses média, au lieu de chaque jour nous balancer rien que des faits divers, à faire des enquête sur des affaires pareilles et nous publier les résultat, ça permet de connaitre les en-dessous de certaines affaires.

    J’insinue pas qu’ils sont tous innocents, certes il y a eu des dérives lors des mutineries, c’est pas pour autant que nous devons laisser toute sorte de flou sur cette affaire.

    Répondre à ce message

  • Le 17 février 2012 à 20:32
    En réponse à : Militaires incarcérés : Pourquoi l’instruction piétine

    En lisant votre article je me suis rendu vraiment compte que la crise n’est pas derriere nous.Si cela est confirme que des groupes de jeunes "militaires" cherchent a liberer leurs collegues emprisonnes,c’est que c’est tres grave. J’invite le gouvernement a continue a prendre des mesures pour renforcer la securite dans les lieux de detention et dans certains domiciles prives. Quant a ces militaires incarceresau, nous ne sommes pas presses.Que la justice militaire prenne tout son temps pour mieux boucler les dossiers. N’oublions pas ce qu’ils ont fait a notre cher pays :
    - Perte en vie humaine
    - Destruction de biens publiques et prives
    - Pillage de boutiques et commerces
    - Viols
    - diminution drastique des recettes touristiques
    - Sans oublier nos milliards debourses pour rembourser les commerces et autres...

    De toutes les facons,aucun militaire incarcere ne va reconnaitre sa responsabilite dans cette affaire. On se connait dans ce pays la. Si on avait pas incarcere ces gens,d ;aucuns pointeront l’irresponsabilite du gouvernement. Maintenant que le mutins sont entre les mains de la justice,laissons les choses progressees ainsi. C’est une affaire de militaires,donc la prudence est requise

    Répondre à ce message

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