Homosexualité : LES ETATS-UNIS ET L’IMPERIALISME MORAL

mardi 31 janvier 2012 à 00h50min

Le 6 décembre 2011 Hillary Clinton, secrétaire d’Etat américaine, a prononcé pendant quarante minutes au palais de l’ONU à Genève un véhément plaidoyer pour la défense des droits des LGBT (comprenez : lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres). Le Président Barack Obama a appuyé cette déclaration en affirmant que la défense des droits des homosexuels sera désormais une priorité dans la politique étrangère des Etats-Unis. Il s’agit là d’une offensive morale de vaste envergure. Le discours d’Hillary Clinton a été qualifié d’ « historique » par la presse, et comparé à celui de Martin Luther King défendant les droits civils des noirs américains.

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Premier ciblé par cette politique, le Malawi petit pays africain jugé trop conservateur en matière de mœurs, s’est vu menacé d’un blocus économique par les bailleurs de fonds occidentaux. « Nous ne pouvons pas échapper au fait que nous avons besoin de cette aide, a dit un proche du Président, mais il est absurde que les pays du nord soient en train de contraindre le nôtre à adopter des cultures immorales. Nous sommes un Etat souverain et nous avons le droit d’être traités comme tel, avec ou sans aide ». Plusieurs centaines de millions de dollars d’aides promises lui ont été refusé jusqu’à ce que, contraint et forcé, il cède au chantage et abolisse le délit d’homosexualité.

La ruse de Madame Clinton consiste à mettre dans le même panier la liberté de la presse, la promotion des femmes et les droits des homosexuels. Cette mise en commun d’éléments non équivalents ne peut que jeter le trouble, car si les premiers sont unanimement défendus par les citoyens africains il n’en n’est pas de même pour la question des pratiques homosexuelles.

Seconde ambiguïté : refuser de légaliser l’homosexualité ne donne évidemment aucun droit de persécuter les homosexuels. Les viols, les lynchages, les insultes, les emprisonnements sont tout à fait condamnables, le problème n’étant pas de ceux qui se règlent par des sanctions et encore moins par la violence. On peut donc défendre la liberté de la presse et le respect dû aux personnes sans pour autant vouloir « normaliser » les conduites transgenres. Mais l’intimidation psychologique marche : quiconque réprouve l’homosexualité se sent, comme le martèle Hillary Clinton, « du mauvais coté de l’Histoire ». D’où le silence et l’absence de réactions africaines face à l’offensive occidentale. Si RFI et les médias s’attaquent sans complexes aux « traditions arriérées », où sont donc passés les vigoureux pourfendeurs de l’impérialisme américain ? On ne les entend plus.

Muettes également les autorités religieuses censées se référer à des textes vénérables qui qualifient les conduites déviantes d’ « abominations ». Muets les psychiatres, les psychologues, les enseignants africains. Cet étrange silence donne la mesure du désarroi général. On ne sait plus où on en est. Les médias qui se veulent « modernes » nous assènent que la marche de l’Histoire est irréversible et que les africains finiront tous par accepter l’évolution des mœurs.

Avant de nous résigner posons-nous quelques questions. Au nom de quelle autorité morale les USA s’arrogent-ils le droit de corriger les sociétés africaines ? Une nation qui se veut démocratique doit-elle laisser croupir dans le couloir de la mort des centaines d’innocents ? Doit-elle laisser les armes en vente libre ? Une nation qui jette à la rue des milliers de petits propriétaires ruinés par les sub-primes ? Une nation minée par la toxicomanie et l’obésité ? Un président qui s’est ridiculisé par son inconduite sexuelle ? Cela devrait inciter Hillary à moins faire la morale aux autres…

Mais il y a pire : le maintien de leur suprématie mondiale pousse les Etats-Unis à mener d’un bout du monde à l’autre des politiques gravement immorales et à bafouer sans vergogne les droits de l’homme dans de nombreux pays. Les Etats-Unis n’hésitent pas à déstabiliser des régimes démocratiquement élus, comme le Honduras ou le Chili, et à soutenir militairement de cruelles dictatures. Les guerres du Vietnam, d’Irak, d’Afghanistan ont causé et causent encore chaque jour d’innombrables morts, mutilent des populations civiles, femmes et enfants. D’une main les Etats-Unis donnent (aides au développement) et de l’autre ils font en sorte non seulement de récupérer leur mise, mais de faire d’immenses profits sur le dos de nations vulnérables à travers les multinationales et les plans d’ajustements structurels.
Et voilà qu’en toute bonne conscience avec des larmes dans les yeux Hillary Clinton vient rappeler aux autres nations qu’il faut respecter la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. !

Cette offensive moralisatrice n’est pas aussi innocente qu’elle en a l’air. Dans moins d’un an auront lieu les élections présidentielles américaines. L’Institut Williams de l’UCLA School of Law estime que 9 millions d’américains (environ 3,8%) s’identifient comme gays, lesbiennes, bisexuels ou transgenres (2011). Le vote « gay » peut faire pencher la balance vers la victoire des démocrates car la majorité des gays ne voteront pas pour les conservateurs républicains. L’émotion d’Hillary Clinton et de Barack Obama sont donc à relativiser : la défense des LGBT couvre des visées électoralistes.

De plus le gouvernement américain fait d’une pierre deux coups. Sa bruyante indignation quant au sort des homosexuels semble dire « voyez comme les injustices nous révoltent ! ». Ainsi ils détournent l’attention de leurs basses œuvres et font diversion, tant il parait difficile d’imaginer que des responsables aussi sensibles puissent sciemment couvrir des massacres et des guerres inutiles. Et pourtant…

Ce recadrage politique était nécessaire pour aborder avec moins de préjugés le problème de l’homosexualité en Afrique . Contrairement à une opinion répandue, les pratiques homosexuelles ne sont pas étrangères aux traditions africaines. Toutes les sociétés humaines sont fondées sur des interdits qui les structurent. Les transgressions de ces interdits se retrouvent partout, l’homme étant né libre de désobéir, à la différence des animaux soumis à l’instinct. D’après Charles Gueboguo , sociologue camerounais, dans une étude publiée dans « Sociologos, la revue de l’association française de sociologie »(2006) certaines ethnies africaines auraient intégré des pratiques homosexuelles.

Il décrit des comportements homosexuels chez les Haoussas du Niger, les Héréros de Namibie, les Bangallas, Quibandas, Wahihé d’Angola, les Béti et Bafia du Cameroun, les Azandé du Soudan, etc. On trouve même un passage sur la Cour Royale des Mossis où des pages appelés « Songnés » étaient soumis sexuellement aux chefs…Deux remarques cependant : Charles Guéboguo a puisé la plupart de ses informations dans les ouvrages d’anthropologues occidentaux intrigués par des particularismes sociaux. Si l’on considère qu’il existe environ 2000 langues africaines et au moins autant de peuples, l’étude de Charles Guéboguo n’est pas généralisable. D’autre part le fait qu’il est lui-même militant gay laisse planer un doute sur son impartialité.

Par ailleurs si des pratiques homosexuelles ont existé ici où là en Afrique, elles ne mettaient pas les structures sociales en danger, car il ne s’agissait pas de choix identitaires mais plutôt de situations conjoncturelles (isolement initiatique, esclavage, absence de partenaires de l’autre sexe, traumatismes de guerre) et ces pratiques cessaient le plus souvent à l’âge de se marier et de fonder une famille. Les sociétés africaines privilégient les alliances entre clans, les solidarités sociales, les « grandes familles ». L’individualisme leur est profondément étranger. C’est la force de ces liens sociaux qui leur ont permis de traverser les pires épreuves de l’Histoire. L’interdit de l’inceste, l’exogamie, l’hospitalité, éveillent le désir de connaitre l’Autre, le différent, l’autre sexe.
Or l’homosexualité a tendance à se répandre dans des sociétés matérialistes, là où la réussite de l’individu prime sur le reste.

Lorsque la cellule familiale est fermée sur elle-même, sans médiations extérieures, la solitude peut induire dès l’enfance des choix prédéterminés. L’individu isolé n’a plus la possibilité de sortir de certains rôles. Il s’identifie à sa condition. C’est ce que la société occidentale appelle « la liberté de choisir son identité sexuelle », ce faisant elle refuse de reconnaitre que la désagrégation des liens sociaux a quelque chose à voir avec l’augmentation spectaculaire des déviances, de la criminalité et des troubles psychiques. L’Occident préfère légaliser les déviances, les « digérer », plutôt que de se poser des questions. Ainsi l’« homophobie » terme inventé en 1975, est devenue un délit, tandis qu’au nom de la liberté individuelle le droit au mariage et à l’adoption d’enfants par les couples homosexuels fait son chemin.
Il parait donc pertinent de se demander si une telle société ultra permissive nous mène vers un plus grand épanouissement humain, ou bien si elle n’est pas tout simplement un avatar du système capitaliste de libre échange qui nous pousse à consommer toujours plus et sans aucune limite, jusqu’à l’épuisement de notre planète. Poser des limites, tant dans l’économie mondiale que dans la sphère intime, n’en déplaise à Madame Clinton, nous parait un gage d’espoir pour l’humanité.

Françoise Gérard

MUTATIONS N. 5 de janvier 2012, Mensuel burkinabé paraissant chaque 1er du mois (contact : Mutations.bf@gmail.com)

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Vos commentaires

  • Le 31 janvier 2012 à 11:37, par Lorenzo
    En réponse à : Homosexualité : LES ETATS-UNIS ET L’IMPERIALISME MORAL

    Merci Madame pour votre analyse. Je crois que l’Afrique doit défendre ses valeurs bec et ongle. Nous ne devons pas accepter cette nouvelle forme d’impérialisme pour une poignée de milliards qui au finish n’apporteront pas plus de développement que celui de certains individus. Il faut crier haro contre cette "offensive"

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  • Le 31 janvier 2012 à 13:02
    En réponse à : Homosexualité : LES ETATS-UNIS ET L’IMPERIALISME MORAL

    Merci infiniment pour cette profonde réflexion emprunte de lucidité. Je tâcherai de diffuser largement votre article pour provoquer une aussi large réflexion. Merci encore.

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  • Le 1er février 2012 à 00:54, par Mechtilde Guirma
    En réponse à : Homosexualité : LES ETATS-UNIS ET L’IMPERIALISME MORAL

    Moi j’ai commencé à distribuer l’article ici même.

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  • Le 1er février 2012 à 12:41, par loi ou morale
    En réponse à : Homosexualité : LES ETATS-UNIS ET L’IMPERIALISME MORAL

    Merci pour ce bel article ; Que Dieu vous bénisse. La morale n’est plus une vertu c’est ce qui est légal qui est promu. Attendons d’ici 15 ans ceux qui veulent vivre par la morale finiront par disparaitre. De quelle maniere je ne le sais.

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  • Le 3 février 2012 à 06:53, par Daniel
    En réponse à : Homosexualité : LES ETATS-UNIS ET L’IMPERIALISME MORAL

    Hélas Madame, et comme tant d’autres gens, vous ne vous êtes apparemment jamais posé la question de savoir si deux femmes ou deux hommes pouvaient S’AIMER...tout simplement ! Pourquoi toujours tout ramener au sexe ? Pourquoi parler de "pratiques homosexuelles" ? Quelles pratiques vous scandalisent ainsi ? Enormément de couples hétérosexuels pratiquent la pénétration anale, si c’est à cela que vous faites allusion. Pourquoi deux adultes consentants n’auraient-il pas le droit d’avoir une relation, même entre personne de même sexe ? Pourquoi doivent-ils subir le rejet, les insultes, les coups, l’emprisonnement voire la mort ? Je ne pense pas que cela soit juste. Les hommes et les femmes Noirs ont subi peut être plus que tout autres peuples sur cette terre les mauvais traitements...je pense que les Africains se doivent alors de cesser de maltraiter des hommes et des femmes non pas déviants mais différents, qui n’ont pas choisi leur attirance vers leur propre sexe. Ces choses là ne se décident pas, ne s’apprennent pas d’une autre culture. Elles existent depuis la nuit des temps. Elles sont, tout simplement. Tout être sur cette terre mérite le respect. Un point, un trait. Et ceci n’a rien à voir avec le capitalisme et l’impérialisme américain (que je n’apprécie pas plus que vous). J’espère que vous laisserez mon opinion sur votre page.

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  • Le 20 mars 2012 à 13:51, par Bissongo
    En réponse à : Homosexualité : LES ETATS-UNIS ET L’IMPERIALISME MORAL

    Merci Madame pour cet article.

    Aujourd’hui, le monde est souffrant de plusieurs maux : la guerre, la famine, les pandémies, etc. Mais le pire de ces maux est l’ignorance. Je pense que si nous prenons le temps de comprendre la problématique de l’homosexualité par des recherches, nous nous en sortirons. Votre débat ici est tout biaisé parce que vous n’avez pas encore compris qu’on ne devient pas homosexuel, mais qu’on est homosexuel. A vous lire, je suppose que vous êtes hétérosexuel (le contraire m’étonnerai). Avez-vous choisi votre sexualité ? Je suppose également que non.
    Comprenez donc, qu’on ne chosit pas sa sexualité. Comprenez aussi, qu’il ya des gens qui naissent differemment de vous et c’est cette même différence qui fait la beauté de ce monde. Que deux hommes ou deux femmes adultes consentents (e) fassent l’amour, et deux hommes ou femmes se déchirent sans cesse comme toutes ces guerres que nous voyons (syrie, Iraq, Iran, etc.) laquelle de ces deux situations préférez-vous ???

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  • Le 4 novembre 2013 à 21:18, par GUEBOGO
    En réponse à : Homosexualité : LES ETATS-UNIS ET L’IMPERIALISME MORAL

    Bravo

    Un point de vue courageux. Où sont passés tous les autres moralistes ? L’Afrique n’est pas homosexuelle, et les accusations d’homosexualité, même chez les Azande où on prétend qu’elle était institutionnalisée, proviennent d’une seule anthropologue, c’est la même qui est citée partout, Evans-Pritchard. Et tout cela est pris pour argent comptant.

    Quelle est donc cette homosexualité parmi les béti et les bafia ? je connais pien ces deux tribus, et c’est un scandale dans ces régions que d’être homosexuel.

    Par contre Guebogo peut soutenir que ses parents sont homosexuels, parce que là il peut avoir des preuves. Mais pas salir des tribus entières

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  • Le 7 novembre 2013 à 09:43, par FL
    En réponse à : Homosexualité : LES ETATS-UNIS ET L’IMPERIALISME MORAL

    L’homosexualité n’a rien à voir avec la morale ou la culture. L’homosexualité n’est pas plus ou moins immorale que l’hétérosexualité ; l’homosexualité n’est ni plus ni moins présente dans telle ou telle culture ; c’est complètement hors sujet. Tout votre texte n’est que sophisme et mauvaise foi. L’homosexualité est un droit absolu et incontestable, point final. Chacun a le droit de disposer de son corps comme bon lui chante tant que ça ne fait de mal à personne et que ça ne retire de droit à personne. L’homosexualité ne fait de mal à personne, ne lèse personne, ne retire de droit à personne. L’homosexualité n’est même pas un sujet de discussion : on a le droit d’être homosexuel, comme on a le droit d’être hétérosexuel, d’être un homme, d’être une femme, d’être blanc, d’être noir. Ça ne se discute pas. Ce droit est universel et indiscutable : tout être humain sur Terre a le droit de faire ce qu’il veut de son corps avec qui il veut, tant que l’autre est adulte et consentant. Je suis homosexuel, je n’ai ni à me justifier, ni à m’en excuser, ni à me cacher. J’AI LE DROIT D’ÊTRE HOMOSEXUEL. Quand à vous, la seule chose que vous avez le droit de faire, c’est de m’accepter comme je suis. Point final.

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