Changer l’image de l’Afrique en Europe : Isabelle Chevalley, une élue suisse prête à se battre pour donner un "autre regard"

mercredi 18 janvier 2012 à 01h30min

Isabelle Chevalley est « conseillère nationale » suisse. Elle a visité deux fois le Burkina en l’espace de six mois. A son second passage du 2 au 9 janvier 2012 où elle a effectué des visites de projets et d’ateliers de recyclage, elle s’est dit engagée à se battre pour que l’Européen change sa façon de regarder l’Africain.

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Isabelle Chevalley, 39 ans, est docteur en chimie et membre du Conseil national, l’équivalent de député au Burkina Faso. Elle a un souci particulier concernant l’invasion de l’Afrique par les déchets plastiques. Mais elle voudrait surtout « casser » les clichés servis aux Européens tout comme elle voudrait se battre pour persuader son Parlement d’accepter une augmentation de l’aide au développement du Sud. « Vous savez, depuis l’Europe, on croit toujours que l’Afrique attend de l’aide sans donner en retour et là, il faut casser ce cliché », a-t-elle dit, après avoir découvert de « belles initiatives » de développement au Burkina.

Elle s’est engagée à "expliquer aux Européens que l’Afrique est assez grande" et que les aides qu’elle reçoit sont utilisées dans des projets de développement durable. Dans son propre pays, elle voudrait faire mieux. En Suisse, rappelle-t-elle, les parlementaires (200 au Conseil national et 46 au Conseil d’Etat) « traînent » quand il s’agit de financer des projets au Sud, doutant de la bonne utilisation des fonds accordés et de l’importance des profits tirés par les populations à la base. A ses camarades sceptiques, la Conseillère a « envie de leur dire, mais si vous ne croyez pas, venez, je viens avec vous, on vient au Burkina (…) voir ces beaux projets qui sont faits ». Le Burkina et toute l’Afrique pourraient trouver en elle une ambassadrice bénévole engagée et convaincue que le Nord va devoir « apprendre » du Sud sur bien d’aspects.

« Il faut parler des belles choses qui sont faites dans ce pays. Il faut arrêter de parler toujours des mauvaises », dit-elle. Et pour joindre l’acte à la parole, elle veut poser des actes concrets pour soutenir ce qu’elle croit. Elle entend confier ce qu’elle a vu au "pays des Hommes intègres", sur les ondes de la Radio suisse romane. Elle a aussi promis, en guise de soutien aux femmes des centres de recyclage, de ramener 20 sacs en matériaux récupérés de plusieurs modèles, pour les présenter aux consommateurs européens. « Je suis persuadée que les modèles vont plaire », a-t-elle dit. En plus, elle aimerait saisir des écoles d’ingénieurs pour étudier la possibilité de fabriquer de petits incinérateurs pour faire face à la surproduction des déchets plastiques en Afrique.

L’idée, c’est de trouver des incinérateurs moins coûteux, pouvant être utilisés localement afin d’éviter autant que possible les molécules « toxiques » qui se forment lorsque les déchets se consument en basse température. Enfin, après son premier passage au Burkina en juillet 2011, Mme Chevalley est revenue accompagnée d’un ami comorien, lui aussi chimiste, le Dr Saïd Hassani Mohamed. Elle espère susciter une coopération entre les Burkinabè et les insulaires. Elle souhaite implémenter un système de recyclage analogue aux Comores. « On le sait, les déchets, c’est un gros problème dans toute l’Afrique », a rappelé la Suisse. L’invité de Mme Chevalley n’en est que ravi. « C’est extraordinaire », s’est-t-il exclamé à propos de ce qu’il a vu. Les deux ont été reçus par le ministre burkinabè de la Communication, porte-parole du gouvernement, Alain Edouard Traoré et son homologue de la Sécurité.

Ils ont aussi visité la représentation locale de la Direction du développement et de la coopération suisse (DDC-Burkina).
Après sa tournée dans les centres de récupération, Saïd Hassani a apprécié chez les Burkinabè leur « manière de s’acharner pour transformer » les déchets plastiques. Le Comorien espère «  ?faire passer le message » dans son pays à travers des actions concrètes similaires qu’il va initier. « Je pense que c’est la meilleure façon », a-t-il dit.

Soutenir la coopération Sud-Sud en matière de recyclage

La position de Mme Chevalley s’explique en partie par les chantiers qu’elle a découvrets dans certaines structures. Elle s’est notamment rendue au Centre de récupération des déchets de Toudbwéogo situé à la périphérie nord-est de Ouagadougou où les déchets sont rassemblés, découpés, lavés et broyés pour fabriquer des matériaux. Elle a aussi visité un atelier de formation au recyclage dirigé par des frères religieux à Saaba (à l’est de Ouagadougou). Les Frères, avec leur équipe, fabriquent sur place des manuels didactiques (règles, équerres et rapporteurs) et des meubles. A Bobo-Dioulasso (2e ville du pays), Mme Chevalley a pu voir des tisserandes du Groupe d’action des femmes pour la relance économique du Houet (GAFREH).

Cette structure qui regroupe 117 associations et plus de 5 mille femmes, dispose d’un centre de recyclage des déchets plastiques. Mme Chevalley qui avait déjà été émerveillée par un sac en matériau recyclé trouvé au Village artisanal de Ouagadougou, a pu voir les fabricants, des femmes tissant des sachets plastiques usagés, découpés en fines lanières. Les bandes ainsi obtenues sont transformées en sacs, en vestes ou en pagnes. D’autres parties des déchets sont recyclées en pavés. Elle a salué l’originalité et l’utilité de ce système de recyclage. « On prend les déchets et on en fait quelque chose d’autre qui soit directement utilisé par la société civile burkinabè. C’est un très bel exemple de recyclage », a-t-elle confié.

Et d’ajouter : « je suis très admirative de la dynamique des femmes qui s’occupent de ça ». Au-delà des femmes du GAFREH, des structures informelles ou organisées s’investissent dans la récupération. Leurs efforts de recyclage donnent lieu à des objets utilitaires divers ? : chaises, panneaux de signalisation, pavés, sacs, bâches, matériaux de BTP, outils d’irrigation et d’évacuation, mobiliers, latrines, manuels scolaires, instruments de musique. La conseillère est aussi passée à Samba, un village de la province du Passoré (Nord) qui a bénéficié du soutien de la fondation suisse Nouvelle planète et qui avait accueilli en juillet le groupe des campeurs d’Outre-mer. « On était contents des résultats obtenus », dira-t-elle. Le village a, en effet, bénéficié de plusieurs initiatives parmi lesquelles la réhabilitation de sa maternité.

Le Réseau Nouvelle planète management (RNPM-BF) a aussi eu sa part de félicitations pour l’accompagnement dans la réalisation des projets soutenus par la Fondation Nouvelle planète, mais aussi pour sa vision inclusive du développement. Ce réseau qui compte une dizaine d’associations et groupements membres actifs, propose une nouvelle vision de développement basée sur le partage d’expériences, la diffusion des idées novatrices et les expériences concluantes à travers le pays ou encore la valorisation du potentiel local. Sur le sérieux du travail de Jean Joanny Tapsoba, l’administrateur général du réseau, l’élue suisse rassure les partenaires financiers : « Vous pouvez dormir parce que ces projets-là sont bien menés dans un but durable pour le pays ». Toutefois, de ce qu’elle a vu au Burkina, tout n’est pas rose.

La Conseillère ne veut pas jouer à la donneuse de leçon. Néanmoins, dit-elle, « il faudra tôt ou tard interdire le plastique », comme c’est le cas au Rwanda ou ailleurs en Chine. Pour se justifier, elle laisse entendre : « C’est quelque chose (l’interdiction de l’utilisation systématique du plastique au quotidien, ndlr) qui devrait venir gentiment en Afrique. Parce que ces sachets qui s’envolent avec le vent, qui vont partout, c’est une vraie catastrophe écologique à retardement. Parce que quand le plastique disparaît de vos yeux, il ne disparaît pas de l’environnement ». Parole d’une femme politique écolo, doublée d’une chimiste, engagée et qui pourrait bien mériter le titre d’ambassadrice de l’Afrique en Europe si ses engagements ont de la suite.

Aimé Mouor KAMBIRE


Clin d’œil sur la question plastique

L’utilisation du plastique est massive, systématique et quotidienne au Burkina Faso. Les produits en plastique sont pratiques et peu coûteux de sorte qu’à moins que le consommateur ne donne un avis contraire, tout petit article acheté est fourni avec un sachet plastique, aussitôt rejeté après usage. Du thé du boutiquier à la tomate de l’épicier en passant par les habits, la viande… En outre, l’eau est vendue davantage dans des sachets que dans des bouteilles. Dans un espace public ouvert, il suffit de jeter un coup d’œil pour apercevoir des sachets accrochés aux arbres, aux poteaux électriques ou jonchant les caniveaux.

Dans les domiciles, les ustensiles et objets usuels (seaux, assiettes, gobelets, carafes, balais, poubelles et souvent les nappes de table ou les tapis au sol) sont en plastique. Les villages connaissent la même invasion fulgurante de déchets plastiques. Aucun tri des déchets ménagers n’est imposé aux familles. Toutefois, certaines structures informelles ou organisées s’investissent dans la collecte et ou le recyclage du plastique. Certaines grandes entreprises de fabrication de produits plastiques disposent en leur sein de service de recyclage. Des artisans et des artistes se servent aussi des déchets plastiques comme matière première. Mais l’effort de recyclage reste infime par rapport à la quantité de déchets produits.

En plus, certains produits recyclés à l’image des pavés ne font pas l’objet de demandes. D’autres comme les sacs tissés sont des produits de luxe au regard des revenus moyens. Le pays importe la matière première principalement de la Côte d’Ivoire et du Bénin. Une vingtaine d’entreprises dont la moitié à Ouagadougou exercent dans la fabrication de produits plastiques selon un rapport commandité par la mairie de la capitale en 2009. Les premières victimes visibles du péril plastique ont été recensées auprès des éleveurs. Du bétail ayant consommé du plastique en est mort. Les agriculteurs aussi se plaignent de la détérioration de la qualité de leurs sols occupés par les sachets.

Les municipalités sont aussi confrontées dans leurs efforts d’assainissement des centres urbains. Au sein de la population, la conscience du danger le plastique sur la santé humaine est plutôt vague et l’interdiction stricte d’utiliser le plastique risque à l’heure actuelle d’être peu suivie. Mais les autorités qui sentent le danger ont élaboré des projets « stratégiques » de réduction des déchets dans les grandes villes. La plupart des études de faisabilité recommandent de mieux cerner la problématique de l’utilisation des objets plastiques et d’accompagner les efforts de recyclage de législations appropriées. L’interdiction des sachets « papillons » accompagnée d’une hausse des prix des sachets autorisés est souvent présentée comme étape transitoire vers la prohibition pure du plastique.

A.M.K

Sidwaya

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