Carnet santé : Le vécu des usagers de drogues infectés par le VIH à Ouagadougou

mercredi 14 décembre 2011 à 00h46min

En vue de disposer de données sur le suivi médical des PVVIH consommant de la drogue, l’association Kasabati, a mené une étude dans la ville de Ouagadougou. Les résultats établissent la nécessité d’une prise en compte des spécificités des usagers de drogues dans la lutte contre le VIH/Sida.

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Des études encore disponibles relèvent un nombre assez faible d’usagers de drogues par voie intraveineuse. Il n’en demeure pas moins qu’il est possible d’établir un lien entre le VIH sida et la consommation de la drogue. C’est l’aboutissement d’une étude réalisée par l’association Kasabati, avec le soutien de l’Open Society Institute (OSI). Ce projet, qui s’est déroulé d’avril à juin 2011, a consisté à réaliser une analyse de la situation, pour mieux comprendre comment les drogues circulent et sont consommées à Ouagadougou, pour évaluer leurs effets parmi les Personnes vivant avec le VIH/Sida et la population générale, et pour proposer des stratégies de réduction des risques intégrées aux programmes de lutte contre le VIH/Sida.

L’étude a concerné 27 PVVIH usagères de drogues. Sur le plan médical, les æ de la cible sont suivies à la fois par une association et par une structure sanitaire. Cela reflète largement le dispositif de prise en charge existant au Burkina Faso, où les structures associatives jouent un rôle majeur dans le dépistage de l’infection à VIH et dans sa prise en charge psychosociale, mais aussi dans le suivi médical des PVVIH. A Ouagadougou, une dizaine d’associations gère des centres médicaux agréés par le Ministère de la Santé et est ainsi habilitée à prescrire et délivrer des traitements antirétroviraux.
Quant au rôle des tradipraticiens, il est sans doute ici sous-évalué, selon l’étude. En effet, seuls 11% des répondants déclarent être suivis médicalement par un tradipraticien. Ceux qui ont réalisé l’étude pensent qu’il est probable que nombre d’entre eux ne soient pas prêts à admettre leur recours aux traitements traditionnels ou néo-traditionnels.

85% des PVVIH usagères de drogues rencontrées sont actuellement sous traitement antirétroviral, et près des 2/3 d’entre elles sont également traitées pour une infection opportuniste. Cela confirme à la fois le fait qu’elles sont régulièrement suivies sur le plan médical, et le développement de l’accès aux ARV pour les personnes infectées au Burkina Faso et dans la capitale en particulier.

Gestion du suivi médical et des traitements

L’ambition de cette étude a été de savoir comment les PvVIH usagères de drogues parviennent à gérer leur suivi médical et la prise de leurs traitements. A ce titre, il est ressorti des difficultés grandes pour les personnes enquêtées ? : l’observance des traitements (respect du nombre de prise quotidienne et des horaires de prise) apparaît très aléatoire pour une majorité de PvVIH, et semble notamment se heurter à la difficulté de supporter les effets secondaires des ARV pour 52% d’entre elles.

De la même manière, le respect des rendez-vous médicaux apparaît difficile, puisque 74% des PvVIH interrogées ne se rendent pas toujours à leurs consultations, 67% ratent des rendez-vous pour leur approvisionnement en ARV, et 59% oublient plus ou moins régulièrement d’effectuer leurs examens de suivi biologique.
Près de 1/3 des répondants affirment qu’il existe un lien de causalité entre leurs problèmes d’observance et/ou de suivi médical et l’usage de drogues, tandis que près de la moitié ne savent pas s’il est possible d’établir ce type de lien. Selon les PvVIH qui estiment que leur consommation de drogues influence négativement leur observance des traitements ou affecte la régularité de leur suivi médical, les explications les plus fréquentes sont illustrées par les témoignages suivants ? : «  ?Il m’arrive de dépasser ma dose et ça ne pardonne pas ? ».

« Soit on oublie les rendez-vous, soit on oublie les traitements ARV ? ».
« Souvent quand je fume trop, je n’ai plus le courage de me lever le matin. Alors si j’ai rendez-vous tôt pour chercher mes ARV, je laisse le lendemain pour y aller ».
Concernant les effets secondaires des ARV subis par les PVVIH usagères de drogues, les plus fréquents sont ?les troubles du sommeil et les nausées (52% des répondants). Viennent ensuite les maux de ventre et une fatigue importante, et dans une moindre mesure, les maux de tête et les pertes d’appétit. « Les effets secondaires des traitements ARV sont visiblement très fréquents dans notre échantillon d’enquête, mais nous ne pouvons affirmer qu’ils le sont davantage que chez d’autres PvVIH, ni affirmer qu’il existe un lien de cause à effet entre consommation de drogue et fréquence des effets secondaires ? ».

En revanche, il semble que la survenue d’effets secondaires puisse entraîner une augmentation de la consommation de drogues chez certaines PvVIH. En effet, 63% des répondants déclarent prendre des produits pour lutter contre certains effets secondaires ? :

- Le cannabis pour lutter contre les nausées et les vomissements, ou pour retrouver de l’appétit ? ;

- Les anxiolytiques et les antidépresseurs contrefaits, employés face aux troubles du sommeil ou face aux sentiments d’inquiétude, de stress ou d’angoisse ? ;

- Ou encore les amphétamines pour combattre la fatigue.
« Je fume encore plus si j’ai des nausées, l’odeur me fait passer l’envie de vomir ? ».

« Quand j’ai trop mal au ventre, je fume le caillou pour ne plus y penser, ça me détend complètement ».
« Je fume le cannabis pour les nausées. Parfois je prends des amphétamines quand je suis très fatigué ».
Toutefois, l’étude reste réservée sur le fait que les difficultés rencontrées par les PvVIH enquêtées soient corrélées directement à la consommation de drogues. Elle reconnaît néanmoins une fréquence très élevée de problèmes de suivi médical et d’observance des traitements au sein de notre échantillon d’enquête. Ces chiffres, même s’ils mériteraient d’être affinés par d’autres études, mettent donc en exergue la nécessité d’un suivi spécifique des PvVIH qui consomment des drogues.

Cela permettrait d’accompagner et de soutenir ces personnes dans l’observance de leurs traitements, mais aussi de leur proposer un dispositif de suivi médical qui tienne compte de leurs usages de substances addictives et des possibles interactions médicamenteuses entre les ARV et certains produits.

En fournissant les premières données sur les conditions de vie des usagers de drogues à Ouagadougou, les enquêtes réalisées par Kasabati dans le cadre du projet ETUDES permettent donc d’apporter un éclairage nouveau sur les liens entre VIH/Sida et drogues dans la capitale burkinabè. D’ores et déjà, elles ont le double mérite de briser le silence sur des pratiques jusque-là très taboues, et de susciter une réflexion nouvelle sur les stratégies à développer pour une politique sanitaire de réduction des risques qui ouvre aux usagers de drogues, les portes de la prévention, du dépistage et de la prise en charge des IST/VIH/Sida.

Boureima SANGA (source Kasabati)

Sidwaya

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Vos commentaires

  • Le 14 décembre 2011 à 12:03, par Tama
    En réponse à : Carnet santé : Le vécu des usagers de drogues infectés par le VIH à Ouagadougou

    "Des études encore disponibles relèvent un nombre assez faible d’usagers de drogues par voie intraveineuse. Il n’en demeure pas moins qu’il est possible d’établir un lien entre le VIH sida et la consommation de la drogue."

    Je souhaiterais des explications : L’étude montre qu’il y a peu de drogués qui attrapent le sida, et vous concluez qu’il y donc un lien entre sida et drogue...

    Moi je dirais en suivant votre logique :

    Il y a un nombre assez faible de journalistes qui se droguent. Il n’en demeure pas moins qu’il est possible d’établir un lien entre journalisme et drogue.

    Répondre à ce message

  • Le 14 décembre 2011 à 12:06, par sabari
    En réponse à : Carnet santé : Le vécu des usagers de drogues infectés par le VIH à Ouagadougou

    Ce sont des personnes potentiellement contaminantes et il est temps de sortir de la clandestinité de la double peine :
    s- stigmatisation en tant toxicomanes (donc déviance)
    — personne séropositive (donc victime de sa déviance)
    et on entend souvent, "c’est leurs problèmes...Ils ont choisi.."

    Répondre à ce message

  • Le 14 décembre 2011 à 12:38
    En réponse à : Carnet santé : Le vécu des usagers de drogues infectés par le VIH à Ouagadougou

    Je voudrais vous féliciter pour cet article qui nous permet d’avoi des informations sur ce volet qui est encore tabou. Encore une fois de plus merci et bon courage à vous. Que Dieu nous aide et vivement un vaccin pour le VIH/SIDA. Courage à tous les PVVIH.

    Répondre à ce message

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