Communalisation et leadership féminin : La femme rurale toujours dans les chaînes de la tradition

mercredi 14 décembre 2011 à 00h47min

Avec la communalisation intégrale et les élections municipales de 2006, sur toute l’étendue du territoire, la femme rurale burkinabè, longtemps exclue des sphères de décisions, s’est vue offrir enfin une occasion de siéger dans les structures où se discute et se décide souvent le sort de la communauté. Mais dans les faits, elle peine toujours à faire entendre sa voix. Voyage au cœur du leadership féminin dans les hameaux et collines reculés des communes rurales de Gaongo dans le Bazèga, Tiébélé dans le Nahouri en passant par Guiba dans le Zoundwéogo.

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Le regard fuyant, l’air apeuré et l’expression difficile, c’est une femme qui semble ignorer sa tâche de conseillère municipale que nous avons rencontrée, le mardi 22 novembre 2011 à la mairie de la commune rurale de Gaongo à 21 km de Kombissiri dans le Bazèga. Sans hésiter une seconde, Abzèta Kouka Soudré, conseillère du village de Wardogo répond à la question de savoir pourquoi elle n’a pas été candidate au poste de maire ou adjoint au maire ? : ?« Je suis analphabète et je n’ai aucune notion de la décentralisation et de la gestion des communes. Je ne sais pas ce qui m’attendait si j’acceptais une responsabilité dans l’exécutif communale.

Ce que nous pouvons faire, c’est observer les hommes diriger ». A l’image de Abzèta Kouka Soudré, de nombreuses femmes élues dans les communes rurales manquent d’esprit de leadership et ont du mal à faire entendre la voix de la gent féminine. Avec la communalisation intégrale, certains partis politiques avaient initié la prise en compte de l’équilibre du genre sur les listes électorales lors des municipales de 2006. Cette initiative a pris corps par la suite avec la loi sur le quota genre, votée le 16 avril 2009. Dans les communes rurales, ces partis politiques avaient présenté au moins deux candidats dont une femme. Même si beaucoup de formations politiques n’ont pas tenu compte de l’aspect genre, ces élections devaient donner lieu à des conseils municipaux bicolores, où les deux sexes sont représentés.

Dans la commune rurale de Gaongo, dominé par le Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP), le conseil municipal compte 26 conseillers dont seulement huit femmes. Selon le maire de la commune, Joanny Blaise Tapsoba, la situation devait être autre, compte tenu du fait que son parti, le CDP qui est le plus représenté dans la commune, a pris en compte l’équilibre du genre sur les listes de candidature. Toutefois, ajoute t-il, certains villages n’ont pas enregistré de candidatures féminines malgré la volonté de sa formation politique de contribuer au développement du leadership des femmes dans les villages. Cette situation s’explique, à entendre certains responsables de la commune, par les pesanteurs socioculturelles.

Oumou Ilboudo, habitante du village de Neblaboumbou, l’une des localités qui n’a pas enregistré de candidatures féminines, estime que la politique n’est pas l’apanage des femmes, mais des hommes. La commune de Guiba, dans le Zoundwéogo, ne compte que 11 femmes parmi 42 conseillers. Quant à celle de Tiébélé, elle n’est pas mieux lotie avec 47 conseillères dans un conseil municipal de 134 membres.

« … ce sera nos filles, mais pas nous »

Sous représentée, la gent féminine peine à assumer son leadership et à se défendre dans les conseils municipaux des communes rurales visitées. Sur les 66 conseillères élues dans ces trois communes, seulement deux occupent des postes de responsabilité. Il s’agit de Alimata Tondé de la commune de Guiba et Jacqueline Kapiou Liliou de Tiébélé qui occupent les postes de présidente de commission « environnement et développement local ? ». Aucune femme n’a été élue dans l’exécutif communal de ces localités. Cette situation ne donne pas une bonne image de la femme, selon le 1er adjoint au maire de Gaongo, Arouna Compaoré, mais s’explique par leur non-engagement. « Nous sommes sur un terrain politique et la plupart des femmes élues dans notre commune sont analphabètes.

Lors de la mise en place de l’exécutif communal et les présidents de commission, nous avions voulu associer les femmes, mais elles ont été réticentes ? », indique Arouna Compaoré. Entre rire et hésitations, Abzèta Kouka Soudré, confie que les tâches de maire et de ses adjoints ainsi que des présidents de commission sont très difficiles et exigent des moyens et de la disponibilité. En tant que femme rurale dont les moyens laissent à désirer, poursuit-elle, enfiler le costume d’une telle responsabilité serait difficile, comme "boire l’eau de mer". Sa sœur, Piga Elisabeth Compaoré affirme que cette audace pour une femme d’endosser une telle responsabilité dans la commune de Gaongo est réservée à leur progéniture. « Une femme peut être maire, adjointe au maire ou présidente de commission ici.

Mais au regard de la situation actuelle, ce sera nos filles, mais pas nous ? ».? Mais à Guiba, la conseillère Alima Tondé voit les choses autrement. Elue présidente de la commission « environnement et développement local », elle soutient que si un homme peut assumer avec succès cette responsabilité, ce n’est pas exclu qu’une femme la réussisse. Rencontrée dans son village de Témissin à quelques 10 km de la commune de Guiba, Mme Tondé jure toujours accomplir avec succès sa responsabilité de présidente de commission. Assise sur un tronc d’arbre, elle confie avec conviction ? : « Dans ma commission, on travaille dans un climat serein. J’échange avec les hommes sans complexe et on se respecte ? ». Kawalé Toubanga, conseillère de Kaya-Korso à Tiébélé, est plus audacieuse, même si son ambition a été tuée dans l’œuf.

« Je voulais être 1ere adjointe au maire, mais il se trouve qu’il y avait l’autre conseiller de mon village qui était candidat au même poste. Comme il est mon tonton, j’étais obligée de laisser tomber », indique Mme Toubanga qui explique que l’entrée de la femme dans la gestion de la chose politique et publique est un apport indéniable pour le développement.

Toujours ponctuelles et assidues aux différentes sessions du conseil, selon le maire de Gaongo, Joanny Blaise Tapsoba, leur participation au débat reste en deçà des attentes des acteurs. A entendre Jean François Nikièma, conseiller à Guiba, les femmes ne sont pas actives lors des débats dans sa commune. Seulement, deux femmes arrivent quelques fois à sortir la tête hors de l’eau. « Elles transportent le comportement du foyer aux sessions. Dans la famille, elles sont sous l’autorité de leur mari et peu sont les femmes rurales capables de discuter avec leurs époux. Et c’est ce comportement qu’elles adoptent au conseil », s’insurge le 1er adjoint au maire de Guiba, Job Compaoré.

Les femmes presque muettes pendant les sessions

Certaines femmes estiment qu’elles ont subi longtemps les effets des pesanteurs socioculturelles et ne s’attendaient pas qu’un jour l’occasion leur soit offerte de discuter sur une même table avec les hommes. Conséquences, difficiles pour elles de se débarrasser facilement de ces tares sociales accumulées depuis des siècles. « C’est un début de responsabilisation de la femme rurale. Dans le temps par exemple, quand les hommes voulaient construire une cour, ils la font avec deux portes, une pour les hommes et l’autre pour les femmes. Tout cela pour que les femmes ne passent pas perturber leurs débats, surtout en cas de présence étrangère », soutient Piga Elisabeth Compaoré de Gaongo. Cette situation a contribué à faire de la femme, surtout celle rurale, un « sous-homme » qui n’a pas droit à la parole, relève Mme Compaoré.

Ce complexe d’infériorité persiste toujours et se répercute dans les conseils municipaux des communes rurales, selon Edith Bamogo de la commune de Guiba. « Nos mamans qui sont avec nous dans notre conseil pensent qu’une femme qui prend la parole en publique est insoumise. Par conséquent, elles sont cloitrées et ne s’expriment pas », affirme Edith Bamogo avec amertume. L’analphabétisme constitue, en outre, un frein à la participation de la femme aux débats dans ces communes. Même si les échanges lors des sessions sont traduits dans les langues locales, il est difficile pour les femmes, qui sont plus touchées par l’analphabétisme, de comprendre certaines notions, soutient le secrétaire général de la mairie de Tiébélé, Daouda Ganou. Lors des sessions budgétaires, poursuit-il, les femmes sont exclues des débats parce qu’elles ne comprennent pas le français et les termes utilisés ne peuvent pas être traduits en langues locales. La situation est d’autant plus compliquée, à entendre des acteurs, parce que la plupart des femmes élues n’ont même pas été alphabétisées dans leurs langues.

La graine de l’espoir

Si la femme rurale semble peiner dans ce coup d’essai dans la politique, l’environnement social lui paraît pourtant favorable, selon le 1er adjoint au maire de Gaongo, Arouna Compaoré. La main levée vers le ciel comme au tribunal, il jure que les débats, lors des réunions du conseil municipal, sont ouverts, démocratiques et le maire interpelle même souvent les femmes pour qu’elles interviennent dans les débats. Loin du contexte des sociétés traditionnelles, la situation a changé, indique Bila Ilboudo, habitant du village de Toanga à Gaongo et que les hommes sont désormais prêts à laisser leurs femmes participer à la gestion de la chose publique. C’est pourquoi le mari de Abzèta Kouka Soudré l’a soutenue pendant les élections et l’encourage dans ses tâches. Au moment des sessions, confesse la conseillère, son époux parcourt chaque matin les 20km qui séparent son village Wardogo, de Gaongo pour la déposer et revenir la chercher le soir, même pendant les travaux champêtres. Jean François Nikièma est même prêt à tout sacrifier pour aider sa femme à développer son leadership.

 ?« Je suis le conseiller municipal de mon village, Tiédin, à Guiba, mais je suis prêt à me battre sur un autre front et laisser ma femme se présenter à ma place si elle le désire. Pour moi, nous devons contribuer à aider la femme à libérer son potentiel », affirme M. Nikièma. Quoiqu’on dise, ajoute t-il, la graine semée par ce premier essai de la femme rurale en politique, a commencé à porter des fruits car on constate, selon lui, chez certaines femmes, une prise de conscience. Mme Zénabou Oussalé/ Bancé, élue dans le village de son mari, Tiyalo dans la commune de Tiébélé, montre, dans un ton plein d’humour et de parenté à plaisanterie, ses ambitions à être édile de cette commune aux prochaines élections municipales pour gouverner ceux qu’elle appelle « ses esclaves ».

« Maintenant, nous avons compris ce qu’est le travail d’un conseiller, d’un président de commission et d’un maire et de ses adjoints. Dans l’avenir, nous pouvons prendre aussi le courage d’être candidates aux postes, même de maire », soutient Mme Oussalé. Beaucoup de femmes se disent rodées avec cette expérience pour aller à armes égales avec les hommes aux prochaines élections municipales et s’ériger contre la suprématie masculine dans le champ politique.

Lassané Osée OUEDRAOGO (oseelass@yahoo.fr)


Les confessions de Rasmata Zongo, conseillère de Nasbanka (Gaongo)

«  ?Le poste de conseiller municipal m’a été imposé dans mon village. Sincèrement, je ne voulais pas être conseillère parce que cela n’a jamais été dans mes ambitions. Mais quand le chef de village m’a appelé et m’a dit que je devais représenter mon village, je n’ai même pas eu le temps de donner mon avis. Mon mari aussi m’a dit que je ne devais pas désobéir au chef de village et que c’est un devoir pour moi d’accepter. Devant l’approbation de la population, je me suis retrouvée au conseil malgré moi. C’est rare donc que j’intervienne lors des sessions parce que, mon éducation ne me permet pas de prendre la parole publiquement devant les hommes. Quand les gens parlent d’une femme à la tête de la mairie, moi j’en ai jamais rêvé. Les élections qui viennent, je ne veux plus être candidate dans mon village. Je vais demander au chef de changer de personne parce que je ne peux plus.? »

Propos recueillis par L.O.O


Jacqueline Kapiou Liliou, l’amazone de l’émancipation de la femme

Seule femme responsabilisée au conseil municipal de la commune rurale de Tiébélé, Jacqueline Kapiou Liliou, conseillère municipale du village de Guenon-Douabou, se veut-être un apôtre de l’émancipation de la femme rurale. Employée de commerce dans une entreprise de la capitale, celle qui a préféré abandonner les bancs après son CEP et embrasser la vie active, avait toujours rêvé de réparer le tort fait à la femme par la société. Et voici que son village lui offre l’opportunité avec la communalisation intégrale. Avec les hommes au conseil, elle ne se laisse pas faire. «  ?Ce n’est pas facile avec les hommes qui ont tendance à phagocyter les femmes dans notre conseil municipal, mais je me bats pour faire valoir mes idées lors des débats ? », indique l’amazone de Guenon-Douabou. Présidente de la commission «  ?environnement et développement local ? », Jacqueline Liliou, se dit consciente que sa commission est au cœur du développement, en ce temps de changements climatiques.

Malgré les difficultés rencontrées dans sa tâche, elle ne baisse pas les bras. «  ?Je savais qu’en tant que femme, on n’allait pas me laisser travailler normalement. Il y a des moments où je convoque les membres de ma commission et je me retrouve avec quelques uns, tout simplement parce que ces réunions ne sont pas budgétisées. J’ai exposé le problème au maire, mais jusqu’à présent il n’y a pas de proposition. Mais je ne me décourage pas ? », soutient-elle. Même dans ses projets novateurs, elle rencontre des réticences. «  ?J’avais initié un programme pour la protection de l’environnement en sensibilisant les femmes à ne plus couper le bois. J’ai proposé en ce sens qu’on mette l’accent sur les foyers améliorés et le gaz. Mais les hommes m’ont dit que c’est la vie citadine que je suis venue pour imposer à leurs femmes ? », déplore Mme Liliou. Mais elle reste déterminée et indique qu’elle fera toujours feu de tout bois pour défendre ses idées et poursuivre ses ambitions.

L.O.O

Sidwaya

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Vos commentaires

  • Le 14 décembre 2011 à 04:41
    En réponse à : Communalisation et leadership féminin : La femme rurale toujours dans les chaînes de la tradition

    C’est qui sur l’image ? Source ? La personne est-elle consente vue que l’image n’est pas en public ? un peu de professionnalisme.

    Répondre à ce message

  • Le 14 décembre 2011 à 14:59, par Dissinébié
    En réponse à : Communalisation et leadership féminin : La femme rurale toujours dans les chaînes de la tradition

    «  ?Le poste de conseiller municipal m’a été imposé dans mon village. Sincèrement, je ne voulais pas être conseillère parce que cela n’a jamais été dans mes ambitions. Mais quand le chef de village m’a appelé et m’a dit que je devais représenter mon village, je n’ai même pas eu le temps de donner mon avis. Mon mari aussi m’a dit que je ne devais pas désobéir au chef de village et que c’est un devoir pour moi d’accepter. Devant l’approbation de la population, je me suis retrouvée au conseil malgré moi. C’est rare donc que j’intervienne lors des sessions parce que, mon éducation ne me permet pas de prendre la parole publiquement devant les hommes. Quand les gens parlent d’une femme à la tête de la mairie, moi j’en ai jamais rêvé. Les élections qui viennent, je ne veux plus être candidate dans mon village. Je vais demander au chef de changer de personne parce que je ne peux plus. ? »
    Voilà tout dit cette bonne femme, la politique que le pouvoir en place et les chefs traditionnels forcent aux femmes pour soi-disant cota genre.
    Quelle honte pour notre démocratie ou un chef traditionnel impose sa loi.
    Merde

    Répondre à ce message

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