Jacques Boureima Ki, secrétaire général de la CONFEMEN : « Nos systèmes éducatifs connaissent beaucoup d’inefficacité interne »

jeudi 6 octobre 2011 à 01h17min

Ancien cadre du ministère de l’Education nationale, et de celui des Enseignements secondaire et superieur, Jacques Boureima Ki a occupé plusieurs postes de responsabilité au Burkina Faso. D’abord au secrétariat permanent du Plan décennal de developpement de l’éducation de base (PDDEB), conseiller technique du ministre, puis directeur adjoint du Fonds national pour l’alphabétisation et l’éducation non formelle (FONAENF) et directeurs des études et de la planification du ministère des Enseignements secondaire et supérieur. Depuis novembre 2010, Jacques Boureima Ki (JBK) occupe le poste de secrétaire général de la Conférence des ministres de l’Education des pays ayant le français en partage (CONFEMEN). Dans cet entretien accordé à Sidwaya, il présente sa structure, explique ses missions et s’exprime sur les grands enjeux de l’éducation.

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Sidwaya (S.) : Qu’est-ce que la CONFEMEN ?

Jacques Boureima Ki (J.B.K) : La CONFEMEN est la Conférence des ministres de l’Education des pays ayant le français en partage. Elle a été créée en 1960 et regroupe 44 pays francophones. Elle fait partie de l’Organisation internationale de la Francophonie.

S. : Depuis novembre 2010, vous êtes à la tête de la CONFEMEN ; quelles sont les priorités de votre mandat ?

Je profite de vos colonnes pour renouveler mes remerciements aux autorités du Burkina, car ma candidature a été présentée par le gouvernement du Burkina Faso. A l’issue d’une sélection, j’ai été retenu comme secrétaire général pour un premier mandat de 4 ans renouvelable. La CONFEMEN est une vieille institution qui existe depuis 1960. A la 50ème session ministérielle, qui a eu lieu à Ouagadougou en 2002, l’institution s’est donné des priorités : plus de visibilité au sein des pays membres au plan international au sein des institutions internationales d’éducation, accroissement de la communication, l’ information et la concertation, développement des outils de suivi, de pilotage pour la qualité de l’éducation de base.

C’est dans ce sens que nous avons mis en place un Programme d’analyse du système éducatif appelé PASEC, ayant pour mission fondamentale de suivre et mesurer l’efficacité interne du système éducatif dans les pays membres de la Francophonie. Chaque année, un certain nombre de pays sont choisis pour l’évaluation des acquis scolaires. Le troisième axe concerne la concertation et la réflexion autour de certaines questions porteuses d’enjeux, notamment la question de coût / efficacité de l’éducation, la question d’équité , de formation professionnelle des jeunes, le développement durable et d’autres grandes questions au cœur des préoccupations pour lesquelles nous apportons notre contribution à travers des travaux de consultants , d’ experts ou des activités de plaidoyer auprès des pays pour demander leur participation.

S. : Ce mandat de 4 ans sera donc consacré à ces trois axes prioritaires ?

J.B.K : Absolument. Quand nous avons pris fonction, nous avons passé six mois à faire de la planification ; nous avons élaboré un document appelé plan d’actions pluriannuel, qui porte sur 2 ans (2011- 2012 ) ; nous avons recadré nos priorités en gardant les trois axes plus tôt évoqués. Le 4eme axe concerne la gestion, le pilotage et le fonctionnement du secrétariat technique de la CONFEMEN. Nous les avons déclinés en résultats attendus et en activités. Le document a été adopté au Cameroun lors de la réunion du bureau en mai 2011.

S. : Qu’est-ce que la CONFEMEN a apporté à l’éducation en 50 ans d’ existence ?

J.B.K : La CONFEMEN a fêté son cinquantenaire en novembre 2010 à Dakar. On peut dire qu’elle a contribué à améliorer les politiques nationales éducatives, surtout en ce qui concerne l’aspect qualitatif puisque suite à nos analyses, nous faisons chaque fois des recommandations aux différents pays. Et sur cette base, ces recommandations sont traduites en stratégies, en mesures, dans les politiques éducatives. Elle a également contribué à un plaidoyer, au plan international pour que la question de l’éducation soit au cœur des grandes préoccupations des grands financiers du monde, notamment la Banque mondiale, la BAD, le système des Nations unies pour pouvoir mobiliser des ressources et les mettre à la disposition des pays pour financer l’éducation.

S. : Comment justifier alors les thèses qui soutiennent encore de nos jours qu’il faut une refondation de l’éducation en Afrique ?

J.B.K : Je ne parlerai pas de refondation, mais les systèmes ont besoin d’un peu de réformes. D’abord, il y a la question de vision holistique. Quand vous prenez les pays francophones, nous avons, ne serait-ce que sur le plan du pilotage et de gestion, plusieurs ministères qui s’occupent des aspects éducationnels. Par exemple, au Burkina Faso, l’Action sociale s’occupe de la petite enfance, le MENA du primaire et de l’alphabétisation, et un autre ministère pour les enseignements secondaire et supérieur et de la formation technique et professionnelle.

Cela démontre, que nos pays ont des difficultés de vision holistique pour l’ensemble des mesures du secteur de l’éducation .Ensuite, nos systèmes éducatifs connaissent beaucoup d’inefficacité interne ; cela se vérifie par les multiples échecs, les abandons, les forts taux de redoublement .A travers le PASEC, nous avons constaté que beaucoup d’enfants apprennent sans comprendre. Ils font beaucoup d’efforts pour assimiler par la mémoire, mais en réalité, en posant des questions de cohérence, on se rend compte qu’ils n’ont pas compris. Ils peuvent réciter, restituer, mais sans comprendre.

S. : Quelles sont les raisons de cette inefficacité ?

J.B.K : Peut-être la question de la formation des enseignants, l’environnement social de l’élève et surtout la langue d’enseignement. Aujourd’hui, nous avons la langue française en partage, mais quoi qu’on dise, elle n’est pas la langue maternelle. Alors le petit enfant qui s’exprime en toute logique dans sa langue maternelle, une fois à l’école, est obligé d’abord de chercher à apprendre la langue d’enseignement, de la comprendre, d’acquérir le vocabulaire pour pouvoir appréhender les choses qu’on lui enseigne. Demander la réforme du système éducatif est sans doute une nécessité. Mais, il faut être prudent ; une institution comme l’éducation est très lourde ; elle est beaucoup plus conservatrice, donc les réformes ne peuvent pas venir du coup. Il faut du temps et beaucoup de moyens.

S. : 50 ans d’indépendance pour l’Afrique et on est toujours à des remises en question du système éducatif. N’y aurait-il pas un problème de volonté politique ?

J.B.K : C’est surtout une question de moyen, mais je reconnais qu’il y a aussi un problème de volonté politique, parce qu’on est toujours là à se demander s’il faut franchir le cap ou pas. Au Burkina par exemple, plusieurs réformes ont été tentées. On a même commencé, à un moment donné, à enseigner dans les langues nationales, puis ce système a été abandonné sans être évalué. Il y a eu par la suite plusieurs états généraux, beaucoup de réflexions. J’insiste sur la question des moyens, parce que les réformes ont un coût, et font appel surtout aux capacités techniques et opérationnelles des ministères, qui doivent entreprendre ces réformes. C’est maintenant que les capacités au sein des ministères de l’éducation sont renforcées. Dans le temps, les politiques étaient beaucoup plus axées sur la pédagogie, mais les questions de management, de planification, de gestion du système, de la définition des indicateurs d’efficacité, n’étaient pas bien maîtrisées par les premiers acteurs.

S. : Comment le PASEC procède-t-il à l’analyse et comment les résultats sont-ils appréciés, étant donné que les pays membres ont des niveaux de développement et même des systèmes et des priorités différents ?

J.B.K : Le PASEC fait des analyses des systèmes éducatifs des pays francophones. Actuellement, nous menons des investigations dans le cadre du programme n° 11 du PASEC, dans onze pays, dont le Cambodge, le Vietnam, le Laos, le Cameroun, le Mali, le Niger et bien d’autres. Ce sont des pays qui sont effectivement à des niveaux de développement différents, qui ont des systèmes éducatifs différents. Même si tous ces pays ont le français en partage, il y a des considérations, des réalités locales, contextuelles qui sont très différentes. Alors, nous utilisons des items un peu standardisés qui sont élaborés sur la base des programmes d’enseignement. Diverses compétences des pays concernés et du monde de l’éducation sont impliquées dans l’élaboration de ces outils qui sont ensuite validés s’ils s’adaptent à leur contexte. Nous utilisons des logiciels appropriés pour faire les analyses après la collecte de données.

Nous essayons de faire des comparaisons par zone. La CONFEMEN en compte quatre : la zone Afrique de l’Ouest, Afrique centrale, Moyen orient et la zone Océanie, Asie. En Afrique de l’Ouest, par exemple, cette année, on aura le Mali, le Niger, la Mauritanie. Ce sont des systèmes éducatifs très proches, ce qui nous facilite les analyses. En plus, nous utilisons des indicateurs reconnus au plan international tel que le Score moyen. Nous avons un autre indicateur que nous appelons les enfants en difficulté d’apprentissage ou en situation d’échec. Ces études révèlent que beaucoup d’élèves sont dans cette situation, ce qui montre qu’il y a encore beaucoup de travail à faire au niveau de l’amélioration de la qualité. Malheureusement, nos rapports ne sont pas diffusés au grand public, et restent au sein des ministères.

S. : Quel usage font-ils de ces documents ?

J.B.K : Nos experts font des recommandations ou font une restitution en présence des partenaires techniques et financiers, des ministres et leurs collaborateurs. Il appartient alors au pays de prendre les mesures visant à améliorer son système et éviter des investissements à perte.

S. : De plus en plus, les stratégies élaborées par les structures d’analyse en direction de l’Afrique sont en général au profit de l’éducation de base. Est-ce à dire que les autres ordres d’enseignement ne sont pas au cœur des préoccupations ?

J.B.K : Cela a été un choix à un moment donné ; les études en économie de l’éducation ont démontré un peu partout à travers le monde, que pour qu’un pays puisse amorcer la voie de l’émergence, il faut qu’il dispose d’une masse critique de gens qui sortent de l’analphabétisme. Depuis les indépendances, l’éducation n’était pas prioritaire pour certains, donc peu d’investissement était accordé à ce secteur. C’est pourquoi les taux de scolarisation étaient très faibles. Alors, dans un premier temps, les experts on demandé que l’accent soit mis sur le développement de l’éducation de base d’abord, et ensuite sur l’éducation secondaire et supérieur. Ainsi, les ressources mobilisées devraient en grande partie être consacrées au développement de l’éducation de base. Dans le cas du Burkina Faso, les chiffres démontrent que les taux de scolarisation ont presque doublé en moins de 10 ans avec la mise en œuvre du PDDEB. Cela veut dire que l’accès a été renforcé et facilité.

S. : Mais ce rebond n’est-il pas à l’origine des désagréments au secondaire ?

J.B.K : Comme la notion de vision holistique n’était pas bien cernée, en développant l’enseignement de base on a oublié que c’est le secondaire qui porte la perspective de l’enseignement de base ; d’où le goulot d’étranglement au secondaire avec des effectifs de 100 élèves et plus. Aujourd’hui, au niveau des différents ministères et l’UNESCO en a fait son cheval de bataille, on veut que la mission de l’éducation de base aille du primaire jusqu’au niveau 3e, donc au 1er cycle du secondaire. Beaucoup de pays ont reformé leurs systèmes éducatifs dans ce sens. Désormais, l’éducation de base compte neuf ou 10 ans de scolarisation. C’est -à - dire les six ans du primaire plus les quatre ans du 1er cycle du secondaire. Le Burkina Faso est dans cette dynamique. Malheureusement, des contraintes entravent la mise en œuvre convenable de cette réforme. Les ministères tentent d’aller au rythme de la demande. Mais les ressources ne suivent pas.

S. : Pourquoi les analyses ont-elles occulté les questions financières ?

J.B.K : Nos pays n’ont pas la maîtrise de la planification sinon les experts ont suggéré à l’époque que les Etats s’organisent pour mobiliser les ressources endogènes afin de développer les autres ordres d’enseignement, étant entendu que le primaire allait bénéficier de l’aide extérieure.

S. : La 55e session sera consacrée à la diversité de l’offre éducative. Qu’est ce qui justifie le choix de ce thème ?

J.B.K : Cette session aura lieu au Tchad (fin novembre début décembre 2012). Le thème-phare, est la diversification de l’offre éducative. L’éducation est un domaine complexe. Elle prend en compte des questions de valeurs, de sociétés ; donc les référentielles culturelles peuvent changer selon la zone géographique. Pour que l’éducation convienne aux uns et aux autres, il faut qu’elle ait cette capacité à s’adapter aux besoins. Ce n’est pas aux demandeurs de s’adapter forcement à ce que l’offre donne. Les régions beaucoup plus islamisées préfèrent par exemple, l’école coranique ou franco-arabe. Leurs besoins, c’est que l’enfant, en plus des connaissances cognitives, puisse incarner également des valeurs culturelles, et religieuses.Ces aspirations sont à prendre en compte même dans un contexte de laïcité. Et si nous voulons atteindre l’éducation pour tous en 2015, il faudra prendre en compte les minorités, sinon l’éducation pour tous ne sera pas réalisée à 100%.

- Entretien réalisé par Assetou BADOH & Monique NADEMBEGA (Stagiaire)

Sidwaya

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