Pollution d’une retenue d’eau : Retour sur les événements de Kouna

mardi 27 septembre 2011 à 01h58min

Les catastrophes écologiques ne laissent pas le Pr Frédéric Zongo indifférent. Dans l’écrit qu’il a fait parvenir à notre Rédaction, cet enseignant à l’université de Ouagadougou revient sur la mort de centaines d’animaux autour d’une retenue d’eau dans la région du Sahel. Pour lui, avec la recrudescence des cas ces derniers mois, le phénomène devient un problème de santé publique. Il appelle à une prise de conscience collective pour les questions relatives à la gestion de notre environnement.

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Dans un article (non publié dans sa totalité) paru le 14 septembre 2009 dans le quotidien Le Pays n° 4450, nous avons tenté de donner une explication (en fonction de notre spécialité) sur le drame qui a eu lieu au niveau de la retenue de Kouna, dans le département de Markoye, province de l’Oudalan. Au niveau de ce village, il a été constaté la mort de centaines d’animaux après s’être abreuvés au niveau de la retenue dudit village.

L’explication possible que nous avons donnée, bien que n’ayant pas été sur le terrain afin de constater de visu l’apparence des eaux de la retenue et de réaliser des échantillons de l’eau pour des observations au microscope, a été faite à partir des informations données par la population à savoir qu’au mois de mars, elle a commencé à constater la formation à la surface de l’eau d’une pellicule verdâtre qui se déposait sur le lit de la retenue d’eau au fur et à mesure que cette dernière se desséchait et que les animaux qui s’y abreuvaient étaient frappés de paralysie et mouraient peu de temps après (15 à 30 minutes ?). Deux bergers qui ont bu l’eau de la retenue se sont plaints de diarrhée.

Les explications possibles

La redite étant pédagogique, nous avons dans l’article sus-cité dit que pour nous, la formation de cette pellicule verte (il faut signaler en passant qu’elle peut être vert-bleu, vert blanchâtre ou vert fluo) pourrait être une réaction du milieu suite à un phénomène d’eutrophisation (enrichissement du milieu en éléments nutritifs) qui se manifeste toujours in visu par une prolifération exagérée des algues (efflorescence algale ou bloom) appartenant au groupe des Cyanoprocaryotes.

Du point de vue écologique, ces proliférations sont très gênantes, car :

• elles réduisent beaucoup la transparence de l’eau ;

• l’écran causé par la pellicule peut limiter les échanges gazeux à l’interface atmosphère-eau : un déficit prononcé de l’oxygénation peut entraîner une anoxie totale du milieu ;

• la mortalité des Cyanoprocaryotes s’accompagne tout naturellement de leur lyse (destruction) cellulaire et par voie de conséquence de la dispersion de leurs métabolites. Si elles sont toxiques, leurs toxines diffusent alors dans l’eau.

Quant à la mort foudroyante des animaux « 15 à 30 minutes ? » après s’être abreuvés au niveau de la retenue, nous continuons à penser qu’elle a été causée par une des catégories de toxines produites par ces algues, à savoir les neurotoxines (exemples des saxitoxines et des anatoxines) extrêmement vénéneuses qui ont comme effets, une perturbation de la transmission nerveuse se manifestant par des malaises comme maux de tête, vomissements, diarrhées, paralysie pouvant entraîner la mort. Le délai d’apparition de ces effets est très rapide (quelques heures).

Dans le cas d’une situation d’anoxie totale du milieu, nous avons des réactions chimiques qui se passent afin de libérer des molécules d’oxygène dans le milieu. Cet oxygène est nécessaire aux bactéries pour dégrader la matière organique. En plus de cet oxygène, ces réactions s’accompagnent aussi d’une production d’acide sulfurique apparaissant à la surface de la pellicule sous forme de bulles. Cet acide peut aussi causer la mort des animaux qui s’abreuvent au niveau d’une telle retenue et ce par ingestion.

Une autre conséquence de cette situation d’anoxie est la disparition des poissons. Tout dernièrement, dans la deuxième moitié du mois d’août 2011, trente-six (36) sangliers sont morts après s’être abreuvés au niveau d’un cours d’eau dans une des régions de la France. Des résultats d’analyses d’eau de cette retenue ont permis d’attribuer la mort de ces sangliers à l’acide sulfurique produit par la réaction chimique ci-dessus expliquée.

Au-delà de Kouna

Aujourd’hui, nous revenons sur cet événement survenu à Kouna, car nous avons pris connaissance des résultats des analyses des eaux de ladite retenue faite par le Laboratoire national de santé publique (LNSP) et commanditée par le ministère de l’Environnement et du Cadre de vie de l’époque. Ces analyses ont porté sur certains éléments chimiques tels que l’arsénic (As), le cadnium (Cd), le mercure (Hg) et le plomb (Pb) (il est important de porter à la connaissance du public que le LNSP n’a pas effectué des analyses sur des échantillons prélevés sur les restes mortuaires des animaux trouvés aux abords de la retenue). Des résultats obtenus, il ressort que les teneurs de ces différents éléments chimiques mesurés, respectent les normes fixées par l’OMS.

La conclusion à tirer, c’est que la mort foudroyante des animaux ne peut pas être incriminée à ces éléments chimiques. En outre, aucun de ces éléments chimiques n’a un pouvoir eutrophisant susceptible d’induire l’occurrence (l’apparition) des blooms (pellicules verdâtres) observés à la surface de l’eau de la retenue de Kouna.

A la lecture des explications possibles que nous avons tenté de donner et des résultats obtenus par le LNSP, à quel phénomène et à qui incriminer les différents constats faits au niveau de la retenue de Kouna en 2009 (apparition d’une pellicule verdâtre, paralysie suivie de mort en un délai relativement bref des animaux qui s’y sont abreuvés, cas de diarrhée de deux éleveurs qui ont bu l’eau de cette retenue) ?

Les différents évènements qui s’observent au niveau de nos milieux aquatiques ces temps-ci (cas de Kouna (2009), tout dernièrement le cas du cyanure au niveau de Djibo, la saisie de sacs de cyanure dans une unité artisanale d’exploitation d’or dans la capitale, les cas de mort (enfants et vautours) dans les environs de la mine d’Essakane etc.), nous interpellent à une réelle prise de conscience collective sur les questions relatives à la gestion de notre environnement.

Nous sommes là en présence de problèmes de santé publique. Dans de telles situations, une approche écosystémique s’impose, afin de déceler les causes réelles et y apporter des solutions. Sinon nous passerons le temps à accuser telle ou telle structure chaque fois qu’un évènement dramatique sera constaté au niveau de nos ressources en eau (naturelle ou artificielle).

Cette approche écosystémique est aussi valable pour une gestion durable de nos ressources en eau.

Dans un prochain article, nous reviendrons plus en détail sur notre compréhension de l’approche écosystémique pour une gestion durable de nos ressources en eau (surtout).


P.S : bon à savoir

Le plomb est un poison cumulatif responsable du saturnisme : atteinte neurophysiologique (fatigue, irritabilité, retard intellectuel chez les enfants), troubles rénaux, cardio-vasculaires, hématopoïétiques (formation des globules du sang).

Sa toxicité aiguë sur les organismes se situe à partir de 0,1 mg/l.

Les limites admises en France sont de 50µg/l pour les eaux de distribution et de ressources et de 0,5 mg/l pour les rejets industriels.

Le mercure est un poison cumulatif conduisant à une intoxication chronique responsable de l’hydragyrisme : atteinte rénale, troubles neurologiques et caractériels, gengivites et stomatites.

Les limites admises en France sont de : 1 g/l pour les eaux de distribution et de ressource et de 0,05 mg/l pour les rejets industriels.

Le cadnium, très toxique, est un poison cumulatif : atteinte rénale (néphrite), troubles digestifs, hypertension artérielle, altérations osseuses (déformation du squelette). Sa toxicité aiguë se situe à partir de 0,1 mg/l.

Les limites admises en France sont de 5 µg/l pour les eaux de distribution et de 0,2 mg/l pour les rejets industriels.

L’arsénic est un poison pour l’Homme, à effet cumulatif : signes cutanés (cancer de la peau), et neurologiques (douleurs, névrites), anémie, troubles respiratoires, gangrènes, cancers hépatiques et leucémie. Toxicité aiguë variable selon les organismes. La toxicité est également chronique.

Les limites admises en France sont de 0,1 mg/l pour les eaux de ressource, 50 µg/l pour les eaux de distribution et de 0,1 mg/l pour les rejets industriels.

Ces différents éléments chimiques sont toujours présents dans l’eau, dans des quantités très faibles. Ils ne deviennent toxiques que lorsque leur concentration dépasse une certaine limite.

Professeur Frédéric Zongo
Université de Ouagadougou : UFR/SVT
Département de Biologie et Physiologie végétales
Laboratoire de Biologie et écologie végétales
09 BP 848 Ouagadougou 09
Burkina Faso
Adresse courriel : gulb.zongo@yahoo.fr

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Vos commentaires

  • Le 27 septembre 2011 à 08:41
    En réponse à : Pollution d’une retenue d’eau : Retour sur les événements de Kouna

    votre explication est tres academique et s’adresse donc aux profetionels de la sante, maoi n’etant pas du domaine j’aimaira savoir ce qui se passe reelement dans un langage tres simple pour nous qui sommes dans des zone orifere

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  • Le 27 septembre 2011 à 10:03
    En réponse à : Pollution d’une retenue d’eau : Retour sur les événements de Kouna

    Bonjour !
    J’ai lu cet article et je suis resté sur ma faim. Il est bon d’attirer l’attention sur ce phénomène, mais que fait l’Université pour éclairer l’opinion ? Voilà des sujets concrets de thèse sur lesquels l’Université devrait interesser les étudiants au lieu de faire de la recherche pour de la recherche.

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  • Le 27 septembre 2011 à 10:32, par Amelde
    En réponse à : Pollution d’une retenue d’eau : Retour sur les événements de Kouna

    Professeur, n’est-il pas assez étrange que ces phénomènes aient lieu avec l’arrivée de certaines structures et se produisent toujours dans des endroits où ils ont eu droit de citer ?
    L’intelectuaclité doit être au service du bien commun et non d’intérêts égoïstes. Evitez de semer le trouble dans la tête des gens et appelez les miniers à plus de respect de notre environnement !
    De tout façon, si le gouvernement ne s’assume pas, de plus en plus, les populations s’assumeront.

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  • Le 27 septembre 2011 à 11:01, par Nanoukda
    En réponse à : Pollution d’une retenue d’eau : Retour sur les événements de Kouna

    Courage professeur et merci pour ces explications. Nous pubilic, en avons besoin pour le quotidien au lieu que l’on réserve ces résultats de recherche uniquement aux publication scientifique qui nous échappe, nous les "alpha" et "lamda".

    Cependant, chapeau bas au Ministère de l’environnement et au LNSP qui dose des éléments tout en sachassant (à en croire l’article) que ces élements n’expliquent pas le problème à savoir mort presque fondroyant.

    Merci encore Professeur pour ces types de publication destiné au "vulgus". Et courage aux autres qui voudront emboiter vos pas car ils nous doivent tous, eux que la nation s’est sacrifiée à porter à ses niveaux d’expertises.

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  • Le 27 septembre 2011 à 11:48
    En réponse à : Pollution d’une retenue d’eau : Retour sur les événements de Kouna

    On tourne autour du pot car j’aurai aimé que notre éminent professeur nous dise clairement que cette catastrophe écolo est causée par les produits toxiques que les sites aurifères déversent dans la nature en toute impunité.Au Burkina,c’est maintenant la ruée vers l’or mais sans prendre garde,attendons nous à en subir les conséquences et ce n’est que le début

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  • Le 27 septembre 2011 à 12:21, par IT-CET
    En réponse à : Pollution d’une retenue d’eau : Retour sur les événements de Kouna

    Nous voulons remercier le Professeur ZONGO pour sa grande contribution à cette problématique de pollution dans la Région du Sahel. Depuis 2009, nous avons eu le privilège de mener des études environnementales aussi bien à Kouna que dans les villages environnants. Si vous permettez, notre Cabinet (Inter Tropic Conseil en Environnement et Travaux) qui travaille beaucoup dans la zone prendra attache avec vous dans le cadre d’une collaboration future.

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  • Le 27 septembre 2011 à 12:41
    En réponse à : Pollution d’une retenue d’eau : Retour sur les événements de Kouna

    Ni le laboratoire ni le Pr Zongo ne donne une réponse satisfaisante (définitive) au problème. Les animaux sont quand même morts de quelque chose. Les analyses faites ne sont pas allées jusqu’au bout (il n’y a pas que les éléments recherchés qui sont dangereux, la preuve c’est que le Pr Zongo a clairement dit que les effets de ces éléments chimiques étaient cumulatifs:il faut en consommer beaucoup et peut-être longtemps pour qu’apparaissent les symptômes. Pourquoi ne pas chercher dans le registre des réactions chimiques qui se produiraient au contact de ce que les animaux ont mangé ?) Or, nous somme sen face d’un empoisonnement foudroyant (15-30 minutes après la consommation de l’eau par les animaux. Le gouvernement doit mettre ses structures (universités, CNRST, différents laboratoires vétérinaires et autres) en branle pour éclaircir cette situation dangereuse pour la population, directement ou indirectement.On ne peut pas se satisfaire de ce qui est écrit dans ce reportage. ce serait criminel que de ne pas trouver les causes, voire non assistance en personnes en danger. Le Gouvernement a le devoir de trouver les causes de cette hécatombes et de prendre le cas échéant des mesures conservatoires pour protéger les populations et le bétail. C’est aussi cela qu’on attend d’un gouvernement responsable. C’est un droit des populations et le gouvernement a le devoir de protéger les populations. Je suis étonné que les élus (députés et locaux) ne soient pas montés au créneau pour alerter l’opinion publique et le gouvernement avec beaucoup plus de pression pour que soit trouvée la cause de cette situation dangereuse .

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    • Le 27 septembre 2011 à 19:59
      En réponse à : Pollution d’une retenue d’eau : Retour sur les événements de Kouna

      Les causes sont connues mais comme le prof est lache,il ne dit rien.La réalité,ce sont les sites aurifères qui ne respectent pas les normes environnementales et déversent leur cyanure,leur mercure et autres produits toxiques n’importe où.C’est grave.Si on ne prend pas garde,un jour vous allez voir une partie du Faso rayée sur la carte ou la totalité du Faso contaminée.Tout ça,on cherche l’or pour s’enrichir et on ne prend pas les moindres précautions

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  • Le 27 septembre 2011 à 13:04
    En réponse à : Pollution d’une retenue d’eau : Retour sur les événements de Kouna

    Merci Pr pour ces informations qui éclairent plus d’un. avec ces éclairages, tout individu qui aime son pays et son prochain veillera à l’adéquation des actes qu’il pose dans le domaine minier et des produits chimiques de façon générale.

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  • Le 27 septembre 2011 à 13:34, par Merlin
    En réponse à : Pollution d’une retenue d’eau : Retour sur les événements de Kouna

    Très bon travail Pr. Mais combien sont-ils ces rapports écrits par de vaillants citoyens commes vous qui sont restés dans les tirroirs, sous les liasses de billets violet issus de la corruption !! la population est la dernière préoccupation des ces pilleurs. que Dieu nous garde

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  • Le 28 septembre 2011 à 01:03, par COULOU LE SAGE
    En réponse à : Pollution d’une retenue d’eau : Retour sur les événements de Kouna

    "Nous sommes là en présence de problèmes de santé publique."
    C’est l’essentiel de l’article du Pr Zongo.Et c’est assez pour que la société civile, la ligue des consommateurs en tête, interpelle le gouvernement et l’assemblée nationale. L’inquiétude des populations à qui on refuse l’information est réelle et légitime. Ceux qui cassent les outils des entreprises minières ne sont pas justes des vandales : ils réclament leur droit de vivre.

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