Vie des sinistrés de Yagma : Deux ans après, le beau temps se fait toujours attendre

jeudi 1er septembre 2011 à 03h56min

Le 1er septembre 2009, Ouagadougou enregistré une inondation sans précédent. De mémoire de Burkinabè, jamais la capitale du "pays des Hommes intègres" n’avait recueilli autant d’eau (263 mm) en quelques heures. Les conséquences sont tout aussi exceptionnelles, des pertes en vies humaines, d’importants dégâts matériels, mettant de nombreuses familles dans la rue. Cette situation a conduit les autorités à prendre un certain nombre de mesures parmi lesquelles, le relogement des sinistrés à Yagma. Deux ans après l’installation de ces derniers, des grincements de dents se font entendre. Absence d’eau courante et d’électricité, chômage, manque d’infrastructures scolaires et sanitaires, telles sont les plaintes des sinistrés.

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Yagma, village rattaché à l’arrondissement de Sig-Noghin est beaucoup connu comme un lieu de pèlerinage des fidèles catholiques. C’est également cette bourgade qui sert de trame d’accueil pour les sinistrés du 1er septembre 2009, suite au déluge qu’a connu Ouagadougou. Afin d’apaiser les cœurs meurtris de Ouagalais par les eaux folles (près de 12 400 ménages sont attributaires de parcelles à Yagma), le gouvernement, avec le soutien des partenaires techniques et financiers, a décidé d’accompagner ceux-ci par le lancement en grande pompe, de travaux de réalisation d’infrastructures scolaires, commerciales, sanitaires, hydrauliques, électriques, des aires de jeux, des lieux de culte, des parkings, des stations-service et des centres de transfert des ordures ménagères durables. Le samedi 20 août 2011, soit presque deux ans après leur relogement à la trame d’accueil de Yagma, nous nous sommes rendus sur le site pour constater de visu les réalités que vivent ces populations au quotidien.

8h30 mn. Le soleil a déjà entamé sa course mais ses rayons ont du mal à briser le concentré de nuages qui avaient ouvert leurs vannes la veille. Sur une colline de latérite d’environ 15 mètres de hauteur, la vue d’ensemble de la trame d’accueil est impressionnante, avec des tracées uniformes des différentes voies à l’intérieur. Etabli sur une superficie de 900 hectares, le site se subdivise en 4 zones et chacune porte le nom d’un arrondissement de la commune de Ouagadougou, rappelant, la provenance des sinistrés. Ainsi, les quartiers du site ont pour noms : Nongr-Maasom, Sig-Noghin, Boulmiougou et Bogodogo. Chose remarquable, les maisons construites en ciment remplacent progressivement les tentes.

L’oisiveté aidant, les kiosques sont les points de regroupement des jeunes. En pareille circonstance, les consommateurs se comptent au bout des doigts et la causerie est le « café » le mieux partagé. L’ambiance au sein des victimes des inondations du 1er septembre 2009 laisse penser à une intégration bien réussie. « Nous sommes devenus une seule famille », lâche Lassané Ouédraogo, d’un ton joyeux. Ce qui nous rappelle, lors du lancement de l’opération de viabilisation de la trame d’accueil au profit des sinistrés à Yagma, le mardi 24 novembre 2009, que l’ex-ministre de l’Habitat et de l’Urbanisme, Vincent T. Dabilgou affirmait : « Yagma et Bassinko seront des zones de vie par excellence », en faisant allusion aux grands chantiers prévus sur le site. Et pourtant !

Chômage rampant

On a coutume de dire qu’après la pluie vient le beau temps. Mais ce beau temps tarde à venir à Yagma. En tous les cas, ce n’est pas les habitants de la trame d’accueil qui diront le contraire. Même si la construction des infrastructures connait un début de réalisation, la non satisfaction de besoins primaires des habitants (l’eau courante, établissements scolaires et sanitaires et l’électricité) conjuguée au chômage fait que le moral d’ensemble de ces ex-sinistrés a du mal à décoller du talon. A l’école primaire (l’unique école) de la trame d’accueil, des jeunes volontaires ont décidé de vaincre la solitude par l’encadrement des élèves. « Nous avons créé une association de développement et les cours de vacances sont une de nos activités. Malheureusement, nous sommes confrontés à de sérieuses difficultés.

Les parents envoient leurs enfants pour qu’on les enseigne, mais ils ne veulent pas nous payer et cela ne motive pas à continuer », se plaint Augustin Gondé, la vingtaine bien sonnée. Son collègue, Issaka Sana, relativement plus jeune, d’ajouter. « Quand nous étions venus nouvellement, nous avions de petits boulots à faire parce qu’il y avait des constructions un peu partout. Mais présentement, il n’y a rien à faire », précise-t-il. A quelques mètres de l’école, une dame ramasse du sable sur une voie nivelée qui vient d’être renforcée des deux côtés par des caniveaux sur une distance de 5 km. Delphine Tapsoba, puisque c’est d’elle qu’il s’agit, dit faire ce travail parce qu’elle est dans la contrainte. « C’est juste pour nourrir mes enfants », se justifie-t-elle. Selon bon nombre de jeunes, l’éloignement de la trame d’accueil de la ville serait l’une des raisons principales du chômage des jeunes.

Conséquence, une bonne partie des sinistrés a préféré abandonner le site, bien qu’ils aient fini de construire leur maison, pour habiter en ville. Plus d’une centaine de « fuyards » selon Lassané Tondé, un quinquagénaire qui concasse des cailloux pour assurer sa pitance. De même, Mme Safiata Ouédraogo, une qui fait du ramassage du sable son gagne-pain, confirme que les gens repartent en ville abandonnant leur concession : « Toutes les maisons que vous voyez ont été abandonnées », confie-t-elle, indiquant des maisons de « déserteurs ». Ils sont nombreux à n’avoir pas pu faire face aux dures réalités du milieu. La tête coiffée d’une casquette, la mine vidée de tout sentiment de gaieté, c’est au moyen de gestes que Alidou Ouédraogo, manœuvre de son état, explique ses déboires : « depuis que nous avons emménagé ici, il est difficile de nous rendre en ville, faute de moyen de déplacement. Nous travaillions ici avec un entrepreneur.

Mais le chantier est fini. J’ai appris qu’un projet devait venir ici pour des travaux. Donc, nous l’attendons pour pouvoir nous occuper », dit-il. Pour Lassané Ouédraogo, il est temps de se pencher sur la question du chômage des jeunes. « Même les commerçants ont déserté le marché. Si on ne trouve pas une solution au chômage des jeunes, ils deviendront des délinquants », prévient-il.

La santé à 9 km

Dans le plan d’aménagement de la trame d’accueil, en attendant la mise en place du système d’adduction d’eau potable, la population s’approvisionne en eau de forage. Les quelques- uns déjà fonctionnels peinent à combler les besoins des sinistrés. « Nous avons besoin d’eau courante. L’eau c’est la vie. Nos femmes s’approvisionnent en eau de forage. Elles peuvent passer 5 heures d’affilée avant d’en avoir », s’écrit Amado Kabré. Et, Alidou Ouédraogo d’enfoncer le clou : « Les femmes sont souvent obligées de se servir des eaux du marécage pour faire la lessive ». Pour l’instant, aucune borne-fontaine n’est fonctionnelle sur le site. Selon les sinistrés, elles ont été fixées il y a environ 3 mois. A ces difficultés, viennent se greffer d’autres problèmes et non des moindres. En effet, le village ne dispose pas d’établissement secondaire. « Le premier lycée est à 5 km du site et nous n’avons qu’une école primaire qui, en deux années, a réalisé des taux de succès assez élevés au Certificat d’études primaires.

Où voulez-vous qu’on mette ces élèves ? Certains parents sont repartis en ville parce qu’il n’y a pas de lycée ici. On a eu des parcelles c’est vrai, mais tant que nos enfants n’auront pas un cadre pour préparer leur avenir, je crois qu’il sera difficile d’y rester. Même le maire, Simon Compaoré, a dit l’année dernière (NDLR : le 1er septembre 2010) qu’il va construire un complexe scolaire qui sera le meilleur de Ouagadougou. Jusqu’à présent, on ne voit aucun mur sortir de terre. Si les autorités arrivent à résoudre la moitié de nos problèmes, les gens vont réintégrer la trame d’accueil », explique Boukary Saré, maçon de son état. Selon lui, une ONG s’était engagée pour leur venir en aide mais, jusque là, mystère et boule de gomme. Parmi les besoins des sinistrés, l’électricité figure en bonne place. Pour eux, l’obscurité n’augure pas la sérénité à Yagma. Pour Boureima Yabré, grilleur de viande, la zone serait hantée.

« Les génies nous fatiguent. La nuit je fais des cauchemars », dit-il. En ce qui concerne le volet de la santé, les locataires de la trame d’accueil se focalisent sur le poste de santé de Pazanis, un village situé à environ 9 km du site. Celui prévu pour les sinistrés est toujours en construction.

Les autochtones aussi réclament

Comme les sinistrés, les autochtones aussi ont leur lot de préoccupations. Dans le volet gestion des autochtones des villages devant abriter les sites d’accueil, il était prévu de dégager des parcelles aux fins d’attribution aux autochtones. Mais à ce jour, ceux-ci disent attendre toujours leur part. « En prenant nos champs, il devait avoir une contrepartie, une compensation. Nous avons demandé au moins des parcelles mais jusqu’à aujourd’hui ce n’est pas encore fait. Nous sommes toujours dans l’attente », a indiqué le Larwéoghin Naaba de Yagma. Cultivant dans son champ avec une dizaine de membres de sa famille, Georges Nikièma de poursuivre : « je suis né à Yagma et j’habite ici. Avec l’arrivée des sinistrés, on nous a confisqués nos terres. Ce qui fait que nos surfaces cultivables ont été réduites. De plus, nous n’avons pas eu de parcelles. Nous n’y pouvons rien.

Nous ne faisons que regarder »

De nombreux propriétaires de champs affirment qu’ils n’ont pas été attributaires de parcelles en compensation de leurs champs cédés pour le site. Sur la question, notre démarche entreprise pour échanger avec les autorités concernées n’a pas été fructueuse. Pourtant, la situation ternit les relations entre les autochtones et les nouvellement installés que les premiers disent avoir accueillis à bras ouverts dans leur village : « Nous avons accueilli les sinistrés à bras ouverts et nous avons compati à leur douleur. Nous les considérons comme des frères et sœurs d’une même famille », déclare Sa Majesté Naaba Siguiri, chef coutumier de Yagma. Abondant dans le même sens, le Lalwéoghin Naaba soutient que les victimes du sinistre sont les bienvenues à Yagma : « Nous collaborons avec elle et quand elles ont des difficultés, on essaie de les aider au mieux. Lorsqu’on entreprend des initiatives, on les informe, on les y associe. A un moment donné, nous avons même estimé que les appeler sinistrés étaient péjoratif si bien qu’on a préféré leur donner le nom de Badnoogo (NDLR : qui signifie soyez dans le bonheur en mooré) », explique-t-il.

Cette initiative vise, selon lui, à les amener à oublier le sinistre qui reste pour tous, un mauvais souvenir. Aussi, s’agit-il de leur témoigner de leur compassion et solidarité afin qu’ils ne se sentent pas comme étant en brousse, orphelins et isolés, mais dans un village où habitaient déjà des gens avec lesquels ils peuvent compter. Après deux ans de cohabitation, « il n’y a pas eu de problème majeur à signaler. Ça se passe bien », se félicite-t-il. Mais il s’inquiète des conséquences à long terme du « non remboursement de la contrepartie en parcelles aux propriétaires », sur les relations avec leurs hôtes. « Les gens se sentent un peu frustrés. Dans l’immédiat, il peut ne rien y avoir mais à la longue, est-ce que les autochtones ne vont pas accuser les locataires du site d’être la cause de leur malheur », s’inquiète-t-il, tout en affirmant avoir traduit ses inquiétudes à qui de droit.

« Nous, chefs coutumiers, nous avons joué notre rôle d’informer les autorités », ajoute-t-il. En plus des parcelles qu’ils réclament, les autochtones déplorent le fait que des réalisations ne soient pas faites dans leur village. Aussi, relève-t-il les réalisations sur le site qui emploient uniquement la main-d’œuvre des bénéficiaires. « Lors du lancement des activités d’assainissement, il a été dit que ce sont ceux qui ont été recensés comme sinistrés qui doivent être embauchés pour travailler. Le fait de dire à chaque fois que c’est au profit des sinistrés, ça frustre aussi les autochtones. Il faudra dire que c’est pour toute la population de Yagma », souhaite-t-il.

Paténéma Oumar OUEDRAOGO & Saïdou ZOROME (Collaborateur)


Préparer la fin de l’aide !

« Actuellement, notre situation est préoccupante. Avant, on s’occupait de nous mais depuis 9 mois, on se sent abandonné. Ceux qui nous soutenaient semblent maintenant être fatigués », dixit Amadé Kaboré, un habitant de Yagma. Une dizaine de minutes après cette déclaration, M. Kaboré nous rejoint plus loin sur sa bicyclette : « Excusez-moi, les journalistes, veillez prendre mon numéro de téléphone. Si vous écrivez dans votre journal et quelqu’un dit que c’est faux, donnez-lui mon contact, je vais lui raconter toutes les misères que nous vivons ici », renchérit-il, avant de retourner à son travail de manœuvre, non sans avoir laissé son contact. A l’instar de M. Kaboré, de nombreux gens attendent toujours qu’on leur vienne en aide. Certains affirment que les autorités et les ONG les ont abandonnés.

S’il est vrai que toute aide sera toujours la bienvenue et ne saurait être qualifiée « de trop », les bénéficiaires doivent prendre leur destin en main, car « l’on est jamais mieux servi que par soi-même ». Aussi, toute aide, d’où qu’elle provienne, a des limites objectives dans le temps et dans l’espace. Il n’est pas évident que les autorités et les partenaires puissent survenir régulièrement aux besoins exprimés : « Il y a eu un temps où l’Etat est beaucoup intervenu mais il y a un temps aussi où les gens doivent eux-mêmes se prendre en charge. L’aide de l’Etat ne peut être éternelle », souligne Gabriel Tindaogo Kiemdé, directeur provincial de l’Action sociale et de la Solidarité nationale du Kadiogo.
Même si l’aide aux populations se poursuit, M. Kiemdé reconnaît qu’elle a baissé en intensité.

« C’est d’ailleurs dans l’ordre normal des choses. On ne peut pas assister éternellement les gens », précise-il. Enumérant les AGR destinées à permettre aux familles de se prendre en charge, le Secrétaire général du ministère de l’Action sociale et de la Solidarité nationale, Raphaël K. ZongNaba, a relevé le financement de 1030 microprojets dont la plupart subventionnés. Diverses autres actions ont été menées par l’Etat et ses partenaires au profit des victimes du sinistre de 2009.
Au titre du relogement définitif, la prise en charge était guidée par le principe de l’octroi de 1,5 tonne de ciment, 20 feuilles de tôles ondulées et une somme de 50 000 Francs CFA. De même, environ 15 000 parcelles ont été dégagées à Yagma dont 13 599 au profit de ménages qui, avant le sinistre, étaient dans des zones non aménagées (non lotis) ou inondables (les berges des barrages, des canaux primaires et marigots naturels), selon des données du Ministère de l’Habitat et de l’Urbanisme (MHU).

Plusieurs ONG sont également intervenues en appui pour le relogement des concernés : 470 logements construits par Help Burkina (300 autres sont en cours de réalisation), 400 logements par Cathwel(CRS Burkina), 70 autres réalisés grâce à l’ONU-Habitat (qui finance également la construction en cours d’une salle polyvalente) et la construction (en cours) par Qatar Charity d’un commissariat de police afin d’assurer la sécuritaire des populations. En outre, la construction d’ouvrages d’assainissement avec l’appui financier de l’Union européenne et le concours du Fonds de secours d’urgence a été engagée par le MHU dans le cadre de l’aménagement du site. En attendant la mise en place du système d’adduction d’eau potable, 31 forages ont été réalisés sur le site dont 16 forages implantés par l’Etat burkinabè et 15 forages implantés par les ONG (Plan-Burkina, UNICEF, Aide à l’enfance Canada et Croix- Rouge).

A ces réalisations entrant dans le processus de viabilisation de la zone, s’ajoutera l’électrification qui, à ce jour, n’est pas une réalité. La mise en place d’équipements collectifs de proximité et de services urbains de base est également envisagée par le MHU. Ces infrastructures dont certaines sont en cours d’exécution contribueront à améliorer le cadre de vie des populations. Il importe pour ce faire que les actions futures au profit de ces populations soient orientées dans le sens de leur permettre de pouvoir se prendre eux-mêmes en charge.

De nombreux Burkinabè vivent au jour le jour, dans l’espoir renouvelé que « demain sera mieux qu’aujourd’hui ». De ce fait, les occupants du site de Yagma doivent prendre leur mal en patience et avoir foi en l’avenir pour parvenir à surmonter les contraintes du moment. Aussi doivent-ils prendre conscience. D’où la nécessité pour eux de songer à commencer à « se laver le ventre » suivant la logique du proverbe burkinabè : « Si quelqu’un te lave le dos, il faut que tu te laves le ventre ».

P.O.O & S.Z

Sidwaya

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