Des élèves pas comme les autres : « L’école pour tous », s’ouvre aux oubliés

vendredi 26 août 2011 à 02h13min

Voici des années que le Burkina Faso a épousé l’éducation exclusive. Cette option suppose que tout enfant sans distinction ait droit à l’école. Elle ouvre expressément la voie de la connaissance aux couches défavorisées, les handicapés de quelque nature que ce soit. Mais entre le discours et la mise en œuvre de cette nouvelle orientation, des textes d’application manquent à l’appel, depuis des années, des initiatives privées tentent de combler le vide en créant des opportunités d’apprentissage à ces personnes marginalisées du système éducatif. Malgré les résultats enregistrés, elles sont loin d’absorber la forte demande. La grandeur du défi commande plus d’engagement de part et d’autre.

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Dans une classe de CE2 de 67 élèves du Centre d’éducation et de formation intégrée des sourds et des entendants (CEFISE), un maitre présente un cours de conjugaison. Face aux apprenants, l’instituteur, Désiré Ouédraogo, s’exprime verbalement, tout en faisant de grands gestes. Il devient ainsi une source d’attraction pour tout nouveau visiteur dans cette école. A première vue, on se demande bien à quoi riment tant d’efforts et de grimaces. La réponse ne tarde pas à venir. Au moment d’évaluer son cours, Désiré Ouédraogo donne la parole aux élèves en leur demandant de lire au tableau. La majorité de la classe répète à haute voix. L’autre partie se met débout.

En lieu et place de la voix, ce groupe répond par des mouvements de mains qui parcourent les phrases au tableau. Et le maître d’acquiescer ou de récuser de la tête ou des mains selon que les réponses sont bonnes ou mauvaises. Le sourire ou le renfrognement des apprenants confirment la parfaite compréhension de l’appréciation du maître.

Ces élèves, pas comme les autres, sont des sourds. Mais ils suivent les mêmes cours que leurs camarades « normaux » dans la même classe. Il revient à l’enseignant de tenir compte de leur handicap tout en évitant de les amener à remarquer leur différence avec les autres. Désiré Ouédraogo s’attarde donc sur les mots et les terminaisons des verbes. A la fin du cours, il a la chemise trempée de sueur, mais il affiche un air de satisfaction. Il vient de réussir la lecture et la relecture des verbes conjugués par l’ensemble de la classe sans exception. S’il y a une qualité indéniable qui se dégage chez cet instituteur, c’est sa patience. « Répéter maintes fois les mêmes phrases, en reprenant les mêmes gestes, jusqu’à ce que des sourds déchiffrent les sons et les traduisent en gestes, ce n’est pas du tout évident », reconnaît-t-il lui-même après son cours.

Avant d’ajouter qu’il faut à la fois écouter, regarder, écrire au tableau, gesticuler, parler et surtout manœuvrer en sorte que le langage corresponde aux gestes pour ne pas dérouter ce groupe spécifique d’élèves. Car ils se montrent frustrés lorsqu’ils peinent à comprendre et quand ils demandent en vain à prendre la la parole.
Alors, il faut en tenir compte. Quand la cloche sonne la récréation, tous les apprenants se précipitent dans la cour de l’école. Et là, il est difficile de savoir quel élève est sourd et qui ne l’est pas. Tous s’expriment de la même façon.

Le langage des signes est devenu une habitude dans cette école à tel point qu’il est devenu un mode d’expression unanime. Ce système intégré d’apprentissage cultive l’avantage de permettre aux entendants de s’approprier aussi le langage des signes et pouvoir aider leurs camarades en cas de difficultés. Il arrive qu’avant que le maître n’intervienne, dès qu’un sourd commet une faute, des élèves réagissent pour signifier qu’il est en erreur. En outre, en même temps que le système intégré emploie plus de temps pour expliquer les leçons aux sourds, il offre l’occasion aux entendants d’en profiter pour mieux assimiler.

Lors des évaluations comme à l’examen du Certificat d’études primaires (CEP), il n’y aucune différence dans l’administration des épreuves à part la dictée. Les sourds se voient soumettre soit un texte à trou en alignant les mots dont il faut choisir celui qui convient, soit un texte truffé de fautes qu’il faut corriger.

Un facteur déterminant : l’engagement des enseignants

Les enseignants des classes aux groupes spécifiques reconnaissent que parler et signer en même temps constitue une difficulté réelle car c’est un double travail qui demande beaucoup d’énergie et surtout de la volonté. Avant d’en arriver là, les non-entendants passent d’abord par des classes transitoires pour recevoir des éléments linguistiques nécessaires pendant deux (2) ans durant. Parce que le langage de signes repose aussi sur un apprentissage. Il est basé sur des signes conventionnels, si bien que les sourds n’ayant pas passé par une structure de formation ne peuvent pas communiquer au moyen de ce code. Les deux ans de préparation sont donc une initiation au décodage de ces signes.

C’est un préalable à tout sourd qui veut embrasser le cursus scolaire en surmontant son handicap pour paraître comme les autres. Ainsi, c’est à partir du CE 1 que l’enfant non-entendant intègre la même classe que ses camarades entendants. Pour la directrice du CEFISE, Thérèse Kafando, le passage au CE1 des malentendants n’est pas si brusque que l’on pourrait le penser dans la mesure où tous les élèves mènent ensemble des activités parascolaires au quotidien dans la cour de l’école.

Pour ce faire, les sourds savent déjà qu’ils seront intégrés dans une classe commune et les entendants ne sont pas perturbés de leur arrivée. « La difficulté ici est liée à la nature de la classe de CE 1 qui est d’ordinaire très compliquée pour tout enfant », renchérit-elle. Pour palier ces difficultés, les non- entendants sont pris en charge à partir de 13h, c’est-à-dire après les cours, afin de leur permettre d’assimiler davantage les leçons et les mettre au même niveau que les autres. Le fait de voir leurs camarades entendants s’en sortir, ils prennent courage et s’arment de persévérance. La cohabitation dans la même classe produit un grand stimulus chez ce groupe spécifique.

« Il y a des choses qui ne sont pas évidentes à leur niveau, mais leur curiosité les amène à aller loin et à mieux comprendre », a affirmé Mme Kafando. Elle explique que lorsqu’on demande aux non-entendants d’imaginer une histoire dans le cadre de la rédaction, certains ont l’impression qu’on veut les pousser à mentir et se bornent simplement à dire qu’une telle histoire n’a jamais eu lieu dans leur entourage. A cette réaction d’incompréhension, il faut convaincre en usant de patience dans l’explication pour qu’ils comprennent que c’est leur imagination qui est sollicitée. En ce qui concerne les cours au collège, un système a été trouvé. Selon la directrice du CEFISE, il s’agit de mettre un interprète permanent dans la salle pour expliquer le cours de chaque professeur au moyen de la langue des signes. « En plus de cela, nous avons également un système de projection des cours pour aider les malentendants à mieux comprendre », relève-t-elle. Chose curieuse, la plupart de ces élèves optent pour l’enseignement technique.

Certains nourrissent d’autres ambitions qui sont difficilement réalisables à l’heure actuelle. C’est le cas de Alima de la classe de CE2 au CEFISE. Déficiente auditive, elle rêve de devenir militaire. Quelle chance a-t-elle d’y parvenir ? Le recrutement dans l’armée a des critères qui lui donnent peu de chance. L’avantage de l’inclusion est que les sourds retrouvent toujours leurs camarades entendants ailleurs et que ceux-ci continuent de les aider lorsqu’ils éprouvent des difficultés. Ces derniers étant habitués au langage des sourds.
L’éducation inclusive est un processus qui devrait amener tous les enfants sans exception à aller à l’école quel que soit leur handicap. La réalité est toute autre étant donné qu’il faut une préparation à l’interne pour certains cas.

Les types de handicap et leur intensité diffèrent d’un individu à un autre. D’où la nécessité de comprendre et de maitrîser le degré du handicap afin d’ajuster la pédagogie en conséquence. Il s’agit surtout de « relancer le désir d’apprendre en restaurant le sentiment de compétence ». Le projet éducatif individuel s’appuie sur l’idée que chaque apprenant peut progresser et prendre en compte les dimensions éducatives, thérapeutiques et pédagogiques. En somme, c’est une démarche qui s’inscrit dans un projet de toute la vie de l’enfant. C’est un idéal dont l’application totale et systématique demande l’adhésion de tous les acteurs en vue de faire progresser chaque apprenant dans ses apprentissages.

Un tremplin pour les laissés-pour-compte

Face à la diversité des handicaps, des écoles intégrant un enseignement spécifique ont vu le jour. Elles poursuivent le seul but d’offrir à ces enfants, le même droit que tous les autres. Leurs actions s’inscrivent dans les dispositions des lois d’orientation de l’éducation et des multiples conventions signées par le Burkina Faso sur les droits des enfants. Les déficients intellectuels ayant des problèmes à s’inscrire dans les écoles ordinaires sont encadrés au niveau de l’institut medico-éducatif « espoir ». Et les enfants dits « normaux » se retrouvent dans leur milieu pour les cours. « Au départ, des parents ont émis des réticences face à ce projet, mais par la suite, ils ont compris et même accepté », affirme la directrice de l’institut, Isabelle Yaméogo.

Cette approche poursuit l’objectif d’arriver à ce que l’enfant puisse aller dans d’autres écoles que ces écoles dites spécialisées. Généralement, les enfants traînant un handicap n’ont pas de problème d’intégration. Mais cela requiert pour l’encadreur une bonne formation pour qu’il sache se comporter avec eux. Cette nécessité recommande un long processus qui nécessite beaucoup de moyens. Eduquer des enfants à handicap tels que la trisomie, l’autisme, … n’est pas aisé. L’essentiel dans ce cas, c’est d’accroitre la capacité d’autonomisation de l’enfant et favoriser son insertion sociale. « Qu’il se sente comme un être humain et que les autres le prennent comme tel », souligne Mme Yaméogo. Ainsi, le résultat scolaire n’est pas toujours une priorité de certaines institutions.

Elles s’investissent plutôt dans une mission d’humanisation d’innocents enfants, victimes de toutes sortes de préjugés, de toutes sortes de sobriquets, avec la souffrance d’être parfois discriminés et marginalisés. Les établissements spécifiques mettent ainsi l’accent sur leur capacité et non sur leur faiblesse. « Il ne faut pas leur faire ressentir l’échec. Cela peut les conduire à perdre confiance en eux », a prévenu Mme yaméogo. Très souvent, la scolarité s’accompagne de prise en charge médicale.

Une présence de plus en plus remarquée de l’Etat

En son article 9, la loi 012 du 1er avril 2010 stipule : « L’éducation inclusive est garantie du préscolaire à l’université ». Avec l’appui financier de l’UNICEF, des formations sont dispensées dans ce sens à l’Ecole normale supérieure de l’Université de Koudougou (ENS-UK) depuis quelques années. Elles s’adressent aux encadreurs pédagogiques. Selon le chef de service inclusion, Bassou Yaro, il faut un encadrement conséquent des jeunes instituteurs des écoles de formation d’enseignants dans le domaine de l’éducation inclusive. Mais des soucis apparaissent dans cette ambition, étant donné que la formation des élèves-maîtres a été ramenée à un an. Du coup, intégrer un nouveau module sur cette éducation buterait sur sa faisabilité d’autant plus que le programme initialement prévu est difficilement terminé.

Néanmoins, un module sur la formation inclusive a été expérimenté à l’Ecole nationale des enseignants du primaire (ENEP) de Loumbila grâce à Handicap International en 2008. Des recommandations et des orientations sont données aux enseignants à travers la formation afin d’espérer un changement de comportement dans les salles de classe. Mais Mme Joséphine Naré, inspectrice, a cité le mauvais exemple d’une enseignante qui a rit aux éclats, en présence des inspecteurs, lorsque son élève qui avait des problèmes de prononciation a voulu s’exprimer. Cette attitude d’une éducatrice est de nature à décourager l’apprenant et ce sont ces genres de comportement que la formation tente de corriger dans les classes. Bien que certains maîtres demandent, aujourd’hui, volontiers à se faire former, le plus grand défi reste la formation des personnels. Le ministère de l’Education nationale et de l’alphabétisation (MENA) travaille en partenariat avec les associations qui s’occupent des enfants handicapés afin de leur permettre d’avoir le minimum pour leur fonctionnement.

De 2004 à 2006, il y a eu la mise en œuvre du projet « Education inclusive » avec Handicap International dans la Circonscription d’éducation de base (CEB) de Tanghin-Dassouri. Cela a permis de jeter les jalons l’éducation inclusive dans les écoles publiques. La phase 2007-2009 a véritablement renforcé les acquis du projet-pilote. Elle favorisé l’identification et la prise en charge médico-scolaire des enfants vivants avec une déficience auditive. Cette expérience a été dupliquée sur dix (10) CEB de la région du Centre dont six (6) dans les communes rurales et quatre (4) dans les arrondissements. Environs 2 500 personnes en plus des enseignants et des parents d’enfants en situation de handicap ont été formés. « Le MENA agit à travers un système de points focaux.

Ce qui veut dire qu’il y a un encadreur qui est désigné auprès de ces associations pour suivre le travail abattu et qui représente le ministère », explique M. Yaro. Le CEFISE a même bénéficié du soutien du ministère de l’Action sociale et de certains partenaires de l’Etat pour l’accomplissement de sa mission en faveur des non-entendants. Et Mme Yaméogo de l’institut médico-scolaire de soutenir : « l’Etat nous envoie des enseignants et on se charge de leur donner une formation par rapport à leur handicap. En effet, ils doivent savoir par exemple les conduites à tenir quand un enfant développe une crise ».

La grande partition des parents

Pour une bonne réussite de l’éducation inclusive, il faut une collaboration des parents. Car il arrive que ces premiers responsables dans la chaîne de l’éducation ne croient pas souvent aux capacités d’adaptation de leurs enfants. Leur implication s’avère donc d’un grand atout dans le combat contre leur handicap. Il est donc important pour ces parents d’élèves de savoir guider les pas de leur progéniture. Parce qu’après l’école, il faut un suivi. Au niveau du CEFISE, la directrice avoue que ce sont les enfants, eux-mêmes, qui insistent pour aller à l’école comme leurs camarades. Et les parents comprennent lorsqu’ils constatent un changement positif chez leurs mômes.

« A l’école, aux cotés des enfants dits normaux, les handicapés apprennent à s’assumer et s’ouvrent mieux au monde extérieur », souligne Mme Kafando. La directrice de l’institut medico-éducatif « espoir » a indiqué qu’à la rentrée, l’établissement recueille les attentes des parents concernant leurs enfants. « Nous disons aux parents de ne pas demander à leurs enfants handicapés intellectuels de réfléchir et d’enchaîner les choses en même temps. Ce sont des activités simples qu’ils peuvent accomplir pour le momment. Il ne faut pas qu’ils ressentent l’échec qui fait perdre espoir », conseille Mme Yaméogo. En effet, les enfants porteurs d’une déficience intellectuelle ne savent généralement faire qu’une chose et non deux à la fois .

Après l’inclusion scolaire, il faut pouvoir accompagner l’enfant pour qu’il ne reste pas à la maison parce que la première démarche vis-à-vis du handicap, c’est l’intégration sociale de cet enfant. « Il est de notre devoir de les accompagner à s’insérer dans la société », confie-t-elle. Dans ce sacerdoce, la collaboration des parents n’est pas de trop. Malgré tous les efforts fournis par l’Etat et les partenaires, des efforts restent encore à consentir pour accompagner les structures qui s’occupent des enfants handicapés. Celles-ci demeurent confrontées à l’insuffisance du personnel mis à leur disposition pour mener cette éducation inclusive. L’autre challenge, c’est aussi l’insertion professionnelle des handicapés diplômés. Des textes juridiques existent certes à cet effet mais la réalité est toute autre parfois.

Assetou BADOH & Laure KANTIONO (stagiaire)

Sidwaya

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