CENI : Quelle crédibilité à la veille des élections ?

vendredi 10 juin 2011 à 04h13min

Peu de gens aimeraient être aujourd’hui à la place de Moussa Michel Tapsoba et ce, en dépit des avantages que confère le poste de président de l’institution qu’il dirige. C’est que, à l’image du pays lui-même, la Commission électorale nationale indépendante (CENI) traverse l’une des plus graves crises de son histoire. A moins d’un an des échéances électorales, l’organisation tend à chavirer. Et pour cause : son principal dirigeant semble avoir perdu la caution du pouvoir, autant que la confiance de l’opposition qui a décidé récemment de claquer la porte. Tout a commencé avec les listes électorales établies à l’occasion du scrutin présidentiel de novembre 2010.

De vives critiques avaient alors été formulées par l’opposition demeurée amère devant l’immobilisme de la CENI. La tempête a repris lorsque sur requête du gouvernement, la CENI a entrepris récemment de s’organiser en vue de relancer les activités préparatoires à la tenue des consultations électorales à venir. En mai 2012 probablement, le Burkina Faso vivra des élections couplées : municipales et législatives. Dépités par tout ce qui s’était passé, et convaincus selon toute vraisemblance de l’éventualité d’une déconvenue du genre, le chef de l’opposition, Me Bénéwindé Stanislas Sankara et ses alliés, exigent avant toute autre chose le départ du président Tapsoba.

Ce dernier n’entend pas la chose de cette oreille. Il avance que l’institution qu’il dirige est indépendante, et il compte demeurer à son poste au nom justement de cette autonomie. Comme pour accentuer la pression, l’opposition a décidé de retirer ses quatre représentants qui siégeaient jusque-là à la CENI. L’institution se heurte ainsi à des problèmes de légalité dans sa structuration même. Désormais amputée d’une part importante de ses membres, non par le nombre, mais surtout par leur représentativité et leur contribution, le citoyen électeur se demande comment donc va cheminer la CENI. Les interrogations tournent en particulier autour du fonctionnement du collège électoral dont les composantes et les attributions sont connues. Sera-t-il conduit à confirmer l’actuel président ou à désigner un nouveau ? On le sait, l’effervescence consécutive à la crise militaro-civile qui secoue le Burkina Faso, engendre chaque jour des critiques de plus en plus véhémentes à l’endroit des gouvernants, des institutions et de leur fonctionnement. Les controverses autour de la CENI semblent se situer dans ce cadre.

Ce d’autant qu’un projet de réformes institutionnelles est en gestation. La question reste alors de savoir quel sort sera réservé à la CENI. Sera-t-elle épargnée des critiques ? Dans cette perspective, l’actuel président de la CENI pourra-t-il résister longtemps à la tempête qui agite le Pays des Hommes intègres ?

A ce sujet, les propos parfois osés et déplacés de l’actuel président de la CENI ne contribuent en rien à arranger la situation. De plus en plus en effet, M. Tapsoba s’exprime sans retenue. Comme toutes ces personnalités en fin de mandat, il paraît avoir aujourd’hui la langue bien pendue. Dans ce genre de situation, on s’assoit sur l’indépendance quand ça nous arrange, et on s’y réfère lorsque s’annonce un péril.

Fait curieux et gênant : le président de la CENI continue de nier l’existence d’une crise au sein de son institution ; mais il semble aujourd’hui pris entre le marteau du pouvoir et l’enclume de l’opposition. Il est vrai que la présente équipe gouvernementale est venue le trouver aux affaires. Aurait-il donc flairé quelque chose, étant donné les projets de réformes politiques et institutionnelles en gestation ? A moins que la cause étant déjà entendue, il ne veuille chercher à faire d’une pierre deux coups : inquiéter un tant soit peu ce pouvoir qui semble l’avoir lâché, et régler les comptes à une opposition qui, jamais ne lui aura fait de cadeau tout au long de ses nombreuses années de gestion de la CENI. En général, après de nombreuses années à la tête d’une organisation ou d’un simple service, certains cadres supérieurs n’ont cure de ce qui adviendra après un départ qui peut paraître évident aux yeux de l’opinion.

Les critiques formulées autour du fonctionnement de la CENI incitent à voir de près ce qui se passe dans toutes ces grandes institutions d’Etat. Cas par exemple de ces multiples secrétariats permanents, des conseils et autres structures supra-ministérielles dont l’existence s’explique difficilement dans le Burkina d’aujourd’hui. On en trouve de toutes sortes : certains organes dédoublent sinon compromettent la mission des techniciens des ministères ; d’autres sont de véritables labyrinthes financiers en plus d’être des refuges-récompenses pour des dirigeants indéboulonnables, et des personnels dont la compétence laisse à désirer.

Il y en a dont le rôle consultatif est inexcusable dans une démocratie républicaine vraie. Il est temps, dans le débat qui a cours présentement au Faso, de faire un véritable diagnostic de ces multiples « gouffres à sous », et parfois, « gouffres à poux ». Une évaluation sur tous les plans (technique, financier, moral, etc.) est nécessaire et même urgente. Pour plus de transparence et d’impartialité, une telle mission devrait être confiée à des experts dont l’indépendance est garantie, et à des membres de la société civile. En ce qui la concerne, après 20 ans d’expérience démocratique au Burkina, la CENI inquiète en cette veille d’élections couplées. Quelle légitimité, et surtout quelle crédibilité pour un organe dont la contribution est pourtant essentielle au renforcement de la démocratie républicaine ? Et comment, dans le climat actuel, gérer au mieux cette autre crise née d’une démission collective de l’opposition au sein de la principale structure chargée de l’organisation des élections ? Mais, au-delà de la personne de Moussa Michel Tapsoba actuellement sous les feux de la rampe, c’est de nouveau les cadres supérieurs africains qui sont interpellés dans leur gestion controversée de nos grandes institutions.

Si ailleurs, singulièrement en Occident, une telle tempête pourrait déboucher sur la démission de l’intéressé, sur le continent par contre, rares seraient ceux qui hésiteraient à s’accrocher à leur strapontin. C’est pourquoi des dispositions devraient être prises de manière consensuelle afin que des crises du genre ne mettent à rude épreuve la chevauchée démocratique du peuple burkinabè.

"Le Pays"

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