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La nomination de Henriette Dagri-Diabaté comme grande chancelière de l’ordre national de la Côte d’Ivoire est un hommage à toutes les femmes d’Afrique (1/2)

Accueil > Actualités > International • • lundi 23 mai 2011 à 20h06min

Demain, samedi 21 mai 2011, elle sera à Yamoussoukro pour « consacrer » Alassane Ouattara à l’occasion de son investiture et lui remettre le collier de Grand maître de l’ordre national. Et ce sera, aussi, sa propre consécration. Henriette Dagri Diabaté a été celle sans qui rien ne serait arrivé. Avec détermination, elle a mené un rude combat politique (qui lui valu la prison à un âge où une « grand-mère » - elle avait déjà cinq petits-enfants à cette époque - ne devrait plus être en première ligne).

J’avais connu, par le passé, Henriette Diabaté essentiellement comme auteur d’un ouvrage publié en 1988 par les Nouvelles éditions africaines. « Eglise et société africaine » était un remarquable travail d’historienne sur la paroisse Saint-Pierre de Jacqueville, en pays alladian. Elle était préoccupée par la condition des femmes (elle avait écrit, en 1975, un ouvrage sur « La Marche des femmes sur Grand-Bassam » pendant la période coloniale, marche à laquelle sa mère avait participé) et ne manquait jamais, lors des réunions du PDCI, alors parti unique, d’interpeller le chef de l’Etat, Félix Houphouët-Boigny, sur la place des Ivoiriennes dans la vie politique et sociale du pays.

Henriette Rose Dagri Diabaté est une « grande dame » mais une petite femme dont, ni la silhouette ni le visage ne laissent paraître son âge. Elle est née le 13 mars 1935 à Bingerville, sur la colline située à 17 kilomètres à l’Ouest du site d’Abidjan, devenu chef lieu de la colonie de la Côte d’Ivoire à compter du 15 novembre 1990, dès lors que Grand-Bassam, la « capitale » originelle, était dépeuplée cycliquement par les épidémies de fièvre jaune. Ce n’est qu’en 1933 que Bingerville sera détrônée par Abidjan, point de départ du chemin de fer qui, depuis l’océan Atlantique, devait atteindre le Niger (ce qu’il ne fera jamais) via la Haute-Volta. Son père, dont elle avait entrepris, à la fin des années 1990, de rédiger la biographie, était un « artiste ». Il sortait de la « grande école » de la colonie de Côte d’Ivoire, l’EPS, l’Ecole primaire supérieure. Il avait quitté tout cela - et la perspective d’une belle carrière dans l’administration coloniale - pour se faire photographe et saxophoniste. Ce qui n’avait pas manqué, alors, de paraître scandaleux.

Soubré, Dimbokro, Gagnoa ont été les villes qui ont jalonné les études primaires de la jeune Henriette Dagri. A Gagnoa, elle va conquérir ses premiers galons : le Certificat d’études primaires (CEP). Ce sera alors le retour à Bingerville, au collège moderne des jeunes filles où elle décrochera son BEPC puis le départ pour Rufisque, au Sénégal. A l’Ecole normale des jeunes filles, elle obtient le baccalauréat 1ère partie. Elle deviendra bachelière dans son pays, au lycée classique de Cocody, à une époque où le « bachot », comme on l’appelait dans ces années-là, était encore une denrée rare pour les filles, y compris en « métropole ».

Quand l’ex-Afrique occidentale française (AOF) est devenue indépendante, Henriette était déjà professeur au Cours normal des jeunes filles de Thiès, au Sénégal. Elle s’inscrira, par la suite, à l’université de Dakar Fann où elle obtiendra un certificat d’études littéraires générales avant de gagner Paris et de s’inscrire à la Sorbonne après quelques pérégrinations du côté d’Aix-en-Provence et d’Abidjan. Elle obtiendra une maîtrise d’histoire en 1968 et reviendra en Côte d’Ivoire pour enseigner.

Henriette Dagri Diabaté sera assistante à l’université nationale de Côte d’Ivoire jusqu’en 1976. Elle retourne alors à Paris pour préparer un doctorat de 3ème cycle et soutenir sa thèse en 1979, thèse qui porte sur l’origine et la formation du Sannvin. En 1984, elle soutiendra, sur le même sujet, sa thèse de doctorat d’Etat qui a pour intitulé : « Le Sannvin, un royaume akan de la Côte d’Ivoire, 1701-1901 ». Elle se passionne pour les civilisations Akan et lagunaires de Côte d’Ivoire, du Ghana et du Togo. Je rappelle que les Akan forment un des quatre groupes majeurs (avec les Krou, les Mandé et les Voltaïques) qui composent les 66 ethnies ivoiriennes (Houphouët-Boigny affirmait qu’il n’y avait que 62 ethnies, la 63ème était, selon ses dires, celle des Libanais !). La Côte d’Ivoire est essentiellement composée de peuples émigrés venus du Nord, de l’Ouest et, surtout, de l’Est. A l’instar des Akan, issus du royaume Ashanti (actuel Ghana) qui, sous la conduite d’une femme (eh oui, on comprend la passion de Henriette Diabaté pour cette histoire), Abba Pokou, émigrèrent de l’extrême Est de la région pour s’installer dans le centre de l’actuelle Côte d’Ivoire et y former le groupe des Baoulé.

Henriette Dagri Diabaté revient alors à Abidjan. Elle gravira rapidement les échelons de l’université : maître assistante ; maître de conférences ; professeur titulaire. Elle enseignera l’histoire des civilisations africaines, des relations internationales, de la traite négrière et dirigera un enseignement de maîtrise et de troisième cycle sur la méthodologie des sources orales. Le 30 novembre 1990, elle sera nommée ministre de la Culture dans le premier gouvernement formé par Ouattara, Premier ministre. Elle restera en poste jusqu’à la démission du gouvernement le 9 décembre 1993, deux jours après l’annonce officielle de la mort du président Houphouët. Cela aura été sa première expérience gouvernementale. Elle s’y fera remarquer non seulement en Côte d’Ivoire mais également au plan international. Elle se prend alors de passion pour le mode d’action de Ouattara et va rapidement devenir un de ses plus fervents supporters.

Henriette Diabaté tient son nom d’épouse de Lamine Diabaté. Une personnalité très connue en Côte d’Ivoire. Il a été banquier. Et, notamment, président de la Banque nationale pour le développement agricole (BNDA) après avoir été directeur national de la BCEAO. C’est lui qui avait mis au jour, début 1985, « l’affaire Emmanuel Dioulo ». Ce qui lui avait valu d’être nommé à 59 ans, le 10 juillet 1986, ministre d’Etat. Il conservera cette fonction (au total, le « Vieux » a nommé, tout au long de sa carrière présidentielle, seize ministres d’Etat) jusqu’au 16 octobre 1989. Une belle récompense pour un homme qui avait connu les geôles du « Vieux » quand le chef de l’Etat voyait des complots partout.

Henriette Diabaté, bien sûr, a été non seulement membre du PDCI mais également un cadre responsable, membre du comité directeur de 1985 à 1990. Elle a été, pendant la même période, conseillère municipale de la commune de Jacqueville. « On naissait PDCI, on restait PDCI jusqu’à la mort, me rappellera-t-elle. La cotisation, il faut s’en souvenir, était ponctionnée à la base, sur la fiche de paye des salariés ». Ses responsabilités au sein du parti, alors unique, étaient liées à la place prééminente qu’elle occupait dans la société civile ivoirienne et à son combat pour la culture et pour les femmes. Elle a d’ailleurs envisagé d’écrire un livre sur Félix Houphouët-Boigny où elle entendait mettre l’accent, essentiellement, sur son action culturelle. « La force de Félix Houphouët-Boigny est d’avoir su concilier la modernité et sa culture traditionnelle », me dira-t-elle en 1999. Ce qui ne l’empêchera pas de considérer que les Ivoiriens ont un « droit d’inventaire » sur les années Houphouët.

Ayant appartenu aux gouvernements dirigés par Ouattara, elle va, logiquement, rejoindre le Rassemblement des Républicains (RDR) quand, en 1995, celui-ci va naître d’une scission au sein du PDCI entre les « rénovateurs » et ceux qui sont pour le maintien du statu quo. Elle sera ainsi nommée secrétaire nationale aux relations extérieures du RDR dont elle deviendra secrétaire générale adjoint en mars 1998 puis secrétaire générale par intérim en octobre 1998 après la mort brutale de Djény Kobina - le fondateur du RDR -, dans la nuit du dimanche 18 au lundi 19 octobre et, enfin, secrétaire générale en janvier 1999.

A suivre

Jean-Pierre BEJOT
LA Dépêche Diplomatique

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