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Cinquantenaire : Etre jeunes dans les années 60

Accueil > Actualités > DOSSIERS > Cinquantenaire de l’indépendance du Burkina Faso • • mercredi 8 décembre 2010 à 01h38min

Que nous reste-t-il des années 60 ? C’est l’une des questions à laquelle nous devons répondre à la faveur de la célébration du cinquantenaire. Mode vestimentaire, rythmes, pratiques et mœurs sont, entre autres, les points que nous avons revisités du 30 novembre au 4 décembre 2010 en rencontrant certaines personnes qui étaient jeunes à l’époque. Souvenirs, souvenirs, de ceux que l’on appelle “aînés” ou “doyens”.

Pour la majorité de ceux qui ont moins de 50 ans, à commencer par l’auteur de ces lignes, célébrer le cinquantenaire de notre indépendance signifie également visiter ou revisiter la période de la proclamation, c’est-à-dire les années 60. Plusieurs interrogations ne manquent pas de venir à l’esprit à cet effet. Comment pouvait bien se présenter notre pays et surtout Ouagadougou à cette époque ?

Eléments de réponses avec Clémentine Ouédraogo, 73 ans (NDLR : connue pour son engagement dans la lutte pour l’émancipation des femmes, notamment au sein de l’ONG Promo Femmes), qui nous apprend qu’elle officiait en tant qu’infirmière à l’hôpital (NDLR : encore appelée l’ambulance de Ouagadougou), qui se trouvait alors sur le site de l’actuelle maison du Peuple : “Ce n’est qu’après l’indépendance que l’hôpital Yalgado a été construit à côté du barrage qui, lui, a été réalisé en 1952.

Il y avait également un barrage à l’endroit où se trouve de nos jours, le palais de justice. Je me souviens aussi qu’à la place de la DGCoop, il y avait à l’époque une usine dont les machines tournaient grâce à de l’huile d’arachide. Il y avait donc de la pâte d’arachide là-bas que l’on vendait aux femmes qui en faisaient des koura-kouras. C’était seulement à cet endroit que l’on pouvait aussi avoir de la glace”.
Que portait-on donc dans les années 60 ?

Au sujet de la mode vestimentaire, Edouard Ouédraogo, 69 ans, directeur de publication de l’Observateur paalga se souvient que le Tergal venait alors de faire son apparition. Ce “tissu qui ne se froisse pas”, a rapidement eu un succès fou. Les chemises, elles, étaient cousues en nylon et il y avait un mélange kaki-nylon qui servait pour les pantalons. Mais, qui mieux qu’un couturier de la période peut nous parler de la mode vestimentaire à cette période. Auguste Compaoré, 69 ans, en est justement un. En 1959, dans le cadre de la formation en prélude à l’indépendance, il a été envoyé avec quelques-uns de ses promotionnaires au lycée fédéral De la Fosse à Dakar où il décrocha le CAP.

Ayant opté pour la couture, Auguste, qui n’était pas présent à la proclamation, atterrira par la suite en France où il obtint son certificat de fin d’études industrielles de “tailleur Hommes” au lycée technique du vêtement de Paris en juin 1964. Rentré ensuite au pays, il va alors découvrir le goût vestimentaire de ses compatriotes. Les hommes aimaient les “sahariennes” (chemises 4 poches avec ceinture), les pantalons “pattes éléphants” et les vestes croisées.

La cotonnade appelée “Gang la pèlga” était aussi à la mode mais pas encore le Faso dan fani. Les femmes, elles, avaient une préférence pour les robes, les jupes gonflantes (avec cerceaux en bas) et le modèle deux pagnes (caractérisé par le fait de nouer un pagne au-dessus de l’autre au niveau de la ceinture).

Dans son atelier qui se trouvait à l’actuel emplacement de l’hôtel Palm Beach, il cousait des costumes à l’aide de fournitures commandées en France. Le tarif du pantalon qui était de 1 500 F (de l’époque) et celui du costume qui était d’environ 9 000 F ont évolué avec le temps passant à 7 500 F pour le pantalon et 45 000 F pour le costume dans les années 80.

Joseph Ouédraogo dit “Jo Weder”, Macaire Ouédraogo et la famille du président Lamizana sont, entre autres, les clients les plus célèbres d’Auguste Compaoré. Son plus beau souvenir est d’avoir vu certains de ses clients donner son prénom à leurs enfants en guise de remerciements, pour la tenue qu’il a confectionnée pour eux et qu’ils ont trouvée fort à leur goût.

Celui qui officie désormais à domicile à Samandin, rien que pour des amis “afin de ne pas perdre la main”, se réjouit également que le costume, son modèle de prédilection, soit de nos jours à la mode : « Je ne l’aurais jamais cru si on me l’avait dit avant ! » Côté coiffure, les hommes adoptaient les coupes “afro”, “santiago” ou “casino” ou se défrisaient plutôt les cheveux et les femmes optaient pour le défrisage ou le foulard, notamment le foulard en soie pour les nantis, et le “luili-pendé” pour les autres.

Le Tcha-tcha, la rumba (ou le cubain), le rock (appelé aussi le swing) le tango et la valse et plus tard le twist, étaient les rythmes en vogue chez les jeunes des années 60.

Points de chute pour se distraire entre potes ou pour esquisser quelques pas de danse : “Chez Marshall”, “Jeunesse bar” et beaucoup plus tard, “Calebasse d’or”, “Africana”, qui étaient les points chauds. Moyens de déplacement pour s’y rendre : vélos (peugeot grand modèle), motos (Peugeot BB 2 vitesses, Solex, Vespa, plus tard Zundap, Fasch, et bien après CT ou nous les jeunes”) et quelques autos (baby ou 2 chevaux, 403). “L’Harmonie voltaïque” et “Antonio” étaient les deux orchestres qui se disputaient la vedette auprès des jeunes. Les mœurs d’alors, fortement influencés par la tradition et la religion (en particulier de l’Eglise), rendaient délicates les relations entre les sexes.

Par exemple, pour inviter une jeune fille à un bal ou à une “surprise-party”, il fallait respecter un certain nombre de préambules : “Quand un garçon voulait faire la cour à une fille, il se renseignait d’abord sur sa famille. Pour l’inviter à sortir, il se faisait accompagner chez elle par un proche pour demander la permission.

Ce n’est qu’une fois les présentations de famille faites et les renseignements pris sur la sortie qu’ils pouvaient obtenir une permission. De chaudes explications pouvaient suivre un retour après l’heure limite fixée”.

“On n’était pas préparés pour”

Certaines filles, elles, s’étaient organisées pour boycotter le twist qui avait des mouvements obscènes, à en croire Clémentine Ouédraogo : “Nous refusions de le danser parce qu’il a des phases par exemple où l’homme se penche sur sa partenaire inclinée en arrière (NDLR : elle nous mime la phase). Dès qu’on passait cette musique, on refusait de monter sur la piste et ça marchait”.

Comment était alors perçu l’avènement de l’indépendance par les jeunes ? Pour Roger Nikièma, ils n’avaient pas à l’époque appréhendé toute sa portée et même ce qu’elle représentait : “On n’y était pas préparé. Pendant longtemps, on a cru que c’était un point d’arrivée. Cette impréparation des responsables les a conduits à des actes délictueux. Il y avait un laisser-aller dans la gestion de la chose politique.

C’est en officiel que le président par exemple partait en vacances en France en amenant tous ceux qu’ils voulaient. Idem pour les ministres dont certains prolongeaient à souhait leurs missions à l’étranger.

Il y avait aussi l’enjeu de la nationalité que nous les jeunes, nous n’avions pas compris. Avoir la double nationalité octroyait des avantages : par exemple, moi qui étais fonctionnaire français avant l’indépendance, dès que je me suis déterminé, en tant que Voltaïque, j’ai perdu des avantages que j’avais avant, tels une grande maison et un véhicule tous frais payés”.

La joie a donc cédé la place à la galère comme le souligne Clémentine Ouédraogo : “Les médicaments étaient gratuits avant l’indépendance. Mais avec la proclamation, ils sont devenus payants. De plus, nous manquions beaucoup de choses dont les trousses de premier secours. C’était la galère et les malades, eux-mêmes, nous demandaient quand est-ce que l’indépendance-là allait finir ?”.

Quoi qu’il en soit, les “aînés” ne regrettent pas les années 60 dont ils ont même une certaine nostalgie parce que “tout le monde était ponctuel et travaillait consciencieusement pour prouver aux colons qu’ils pouvaient eux aussi réaliser de belles choses”.

Il n’y a plus cet amour pour le travail, cette conscience professionnelle et cette intégrité, déplorent les “doyens”. Pour eux, tant que ces valeurs ne feront pas leur retour, notamment dans l’enseignement et la santé, secteur clés du développement, le Burkina indépendant ne pourra pas véritablement amorcer sa marche vers le progrès.
Le jour de la proclamation


Clémentine Ouédraogo, 73 ans : “J’étais à la maison, toute triste”

Ce jour-là, je me souviens qu’alors que presque tout le monde était dehors pour célébrer l’indépendance, nous, nous sommes restés à la maison toutes tristes. Il faut savoir qu’il y avait un homme du nom de Christophe Kalandouga qui était alors présenté pour être président mais, à la grande surprise générale, c’est Maurice Yaméogo, qui était notre agent payeur à la santé, qui l’est devenu.

Et à cet effet, plusieurs personnes dont Joseph Ouédraogo dit “Jo Weder”, Paul Nikièma et mon père Gabriel Ouédraogo ont été arrêtés et amenés à Dori. Ce n’est que bien après la proclamation qu’on les a libérés. C’est pourquoi le jour de la proclamation, nous étions tristes et nous n’avons pas bougé de chez nous.

Roger Nikièma, 75 ans : “J’étais de faction à la radio”

Le jour de la proclamation, avec quelques agents, on était de piquet ou si vous préférez de faction à la radio (Radio nationale, actuelle radio Burkina). Personnellement, je m’occupais de la retransmission de la cérémonie lorsqu’elle a commencé à minuit. L’équipe sur place à la présidence commentait l’événement. Nous avions aussi des spots publicitaires qui passaient en boucle à l’antenne, contenant des messages du genre : “Maintenant, on s’appelle Haute-Volta, pays indépendant”, accompagné de musique. A la radio, nous étions contents parce qu’on allait pouvoir enfin arrêter la retransmission des matches de foot français qui passaient le dimanche et que l’on prenait sur la radio télévision française. Ce n’était plus la peine dès lors que nous sommes devenus indépendants. Nous les jeunes étions également pressés et fiers de changer de nationalité afin de devenir Voltaïques, exactement comme un enfant à qui on vient d’offrir un jouet.

Edouard Ouédraogo, 69 ans : “Nous avons pu admirer pour la première fois des feux d’artifice”

Je me souviens qu’à l’époque, il n’y avait même pas de filtrage au niveau de la présidence car, je me rappelle que le jour de la proclamation, nous avions tous pu avoir accès à la cour du palais présidentiel. C’est ce jour-là que nous avons pu admirer des feux d’artifice pour la première fois. Nous avons également pu voir les premiers néons de Ouagadougou qui avaient été installés pour l’occasion le long de l’avenue de l’indépendance. C’était une première pour nous, et nous étions contents d’admirer tout cela. Bobo-Dioulasso, par contre, possédait des néons dès 1959.

Hyacinthe Sanou

L’Observateur Paalga

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