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Larlé Naaba Tigré, promoteur de Belwet biocarburant S.A. : « Il n’y a pas de compétition entre le jatropha et les cultures vivrières »

Accueil > Actualités > Economie • • jeudi 28 octobre 2010 à 03h30min

La dépendance de l’Afrique vis-à-vis de l’énergie faucille occasionne d’importantes sorties de devises vers les pays exportateurs de pétrole. Pour réduire cette fracture énergétique et du même coup, diminuer l’importation du pétrole, des initiatives se multiplient çà et là en Afrique subsaharienne. Au Burkina Faso, le groupe Belwet biocarburant joue sa partition, à travers la production et la promotion du jatropha curcas, une plante originaire d’Amérique latine. Dans cette interview, le président du groupe, le Larlé Naaba Tigré, situe les enjeux de son ambitieux programme de production de biocarburant, explique son modèle agricole, dévoile la capacité de traitement de son unité-pilote et les produits qui y sont fabriqués.

Sidwaya (S.) : En 2008, alors que votre projet de production et de promotion du jatropha était en phase de démarrage, vous avez fait le tour des 45 provinces du Burkina Faso pour sensibiliser les paysans à y adhérer. Comment l’idée de la création de ce projet est-elle née ?

Larlé Naaba Tigré (L.N.T) : Je voudrais d’abord, remercier les Editions Sidwaya pour le travail de sensibilisation et d’information qu’elles mènent au quotidien au profit de l’ensemble des Burkinabè de l’intérieur, mais aussi ceux de l’extérieur, le journal étant présent sur la toile mondiale. On ne peut pas passer de porte en porte pour faire passer un message à une population dont le nombre avoisine 14 millions.

C’est à travers les outils comme le vôtre qu’on peut y arriver facilement et bien. Pour revenir à votre question, je dirai que je suis un modeste citoyen qui cherche à être utile à son prochain, à sa famille, à son pays. Et c’est par chance qu’un cousin du nom de Ferdinand Ouédraogo, un professeur d’économie, de retour de sa soutenance d’une thèse de doctorat en France, actuellement en service au MCC, m’a informé qu’un Allemand du nom de Kamoun Radouane est intéressé à faire du jatropha curcas au Burkina Faso, mais personne ne semble intéressé à son projet. Connaissant déjà la plante mais ignorant ses vertus, j’ai aussitôt initié une rencontre avec Ferdinand Ouédraogo et Kamoun Radouane, au cours de laquelle le dernier m’a largement renseigné sur les vertus de la plante. Après son explication, j’ai pris la décision en toute responsabilité, de me lancer dans l’affaire. C’était en novembre 2007.

Quelques mois plus tard, précisément en janvier 2008, le patron de Radouane, Thomas Strol, m’a invité en Allemagne pour visiter son usine de traitement du jatropha. Après la visite, M.Strol a souhaité qu’on signe un contrat dans le cadre d’un projet similaire au Burkina Faso. Ce qui fut fait. Malheureusement, après la signature du contrat en avril 2009, je n’ai plus eu des nouvelles de ces Allemands. La coopération a pris l’allure d’un feu de paille et je me suis retrouvé dans un dilemme. Fallait-il arrêter le projet après avoir parcouru les 45 provinces du pays pour des séances d’information sur les vertus de la plante à l’endroit des paysans ou bien fallait-il continuer et avec quels moyens ? Le projet qui nous réunissait coûtait 25 millions d’euros.

Il y avait une autre question délicate. J’avais pris le soin d’écrire au chef de l’Etat, Blaise Compaoré pour l’informer de l’adhésion massive des paysans au projet (65 000 producteurs) et des multiples invitations de ces derniers que je continuais de recevoir dans le cadre de la sensibilisation. Alors, le moindre mal, c’était de poursuivre l’aventure, d’autant plus que le président Compaoré m’a répondu le 13 septembre 2008, en me félicitant et en m’encourageant comme quoi la plante augure de perspectives nouvelles pour l’agriculture et l’élevage burkinabè. Je ne pouvais donc pas manquer de lui montrer que je mérite ses encouragements. C’est ainsi que j’ai pris des engagements bancaires à la Banque sahélo-sahélienne pour l’investissement et le commerce (BSIC) sur mon hypothèque pour l’achat des semences et la poursuite de la sensibilisation. Chemin faisant, aujourd’hui, Dieu merci, nous sommes à la phase de production.

S. : Vous avez rencontré beaucoup d’embûches dans la mise en œuvre de votre projet. Et si c’était à refaire ?

L.N.T. : Je l’aurais refait, parce que comme nous enseigne l’adage populaire, « qui ne risque rien n’a rien ». Un homme de mon âge ne doit pas se soucier de prendre des risques pour le bien de sa communauté. Il faut oser inventer, innover, afin que ceux dont on a la charge puissent aussi espérer le bonheur, la joie de vivre.

S. : N’avez-vous toujours pas des nouvelles des Allemands ?

L.N.T. : Aucune nouvelle ! J’ai envoyé des courriels mais sans suite. J’ai rencontré une journaliste française au sommet sur les changements climatiques tenu il y a quelques mois à Copenhague qui m’a dit qu’il allait chercher à avoir de leurs nouvelles, mais jusque-là, c’est toujours le silence radio. Mon avocat m’avait également rassuré qu’ils allaient revenir, dès qu’ils apprennent que les graines sont disponibles. La graine est là mais je les attends toujours. Le malheur peut être souvent source de bonheur.

Si je ne les avais pas rencontrés, je n’aurais pas fait la promotion du jatropha aujourd’hui. Je ne regrette donc pas de les avoir connus, parce que, grâce à cette filière, je participe modestement aujourd’hui, de façon structurante à l’économie nationale. Un nombre important de personnes gagnent leur vie du jatropha. Les producteurs, les collecteurs de graines, les dockers, les ouvriers à l’usine, les revendeurs, tous trouvent leur compte dans le jatropha.

S. : Votre champ à Imkouka dans la commune rurale de Toëghin, province du Kourweogo, suscite beaucoup d’attention tant pour les chercheurs que les producteurs. En quoi consiste le modèle agricole Belwet ?

L.N.T. : Notre modèle agricole qui est en cours de validation est un modèle de développement axé sur l’agroforesterie et l’élevage de la volaille. En d’autres termes, c’est un paquet technologique qui allie agriculture et élevage que nous proposons aux paysans et qui vise à stimuler les dynamiques locales de développement. Communément appelé 6x3, c’est-à-dire 6 mètres entre les lignes et 3 mètres entre les pieds de jatropha, le modèle agricole Belwet propose au paysan de disposer d’au moins 3 hectares. Un hectare est destiné au 6x3 de jatropha associé aux cultures de rente comme le sésame, le niébé, l’arachide etc. Les deux autres sont utilisés uniquement pour les cultures vivrières.

Ainsi, le producteur gagne à la fois de l’argent suite à la vente des cultures de rente et du jatropha, mais aussi des céréales pour nourrir sa famille. Après trois à quatre ans de pratique du modèle agricole Belwet, le paysan produit en moyenne une à deux tonnes de jatropha, ce qui lui donne 60 000 FCFA la tonne bord champ et 70 000 F CFA s’il la transporte à l’usine. Nous proposons en plus de ce modèle de plantation, 10 poules et un coq par ménage de 5 personnes. Mais à ce jour, ne disposant pas d’assez de ressources pour une expérimentation à grande échelle, seulement quelques ménages en bénéficient.

Les 10 poules feront en moyenne 300 œufs par an, soit 10 œufs par poule, par cycle de 3. Selon le ministère de l’Elevage, le taux de mortalité de la volaille tourne autour de 20 à 30%. Notre approche va jusqu’à 50 % de mortalité présupposée même avec un suivi vétérinaire. A la fin de l’année, le paysan gagne au moins 150 poulets. S’il vend le poulet à 1000 FCFA, il se retrouve avec 150 000 FCFA. Ce montant ajouté à la vente du jatropha bord champ lui fait un cumul de 210 000 FCA au moins par an. Le seuil annuel de pauvreté étant de 80 000 FCFA au Burkina Faso, le producteur du modèle Belwet sort de ce fléau après trois ans d’activité. Nous indiquons également aux paysans lors de nos tournées, qu’un adulte consomme entre 180 et 200 kilogrammes de céréales par an. Pour une famille de 10 personnes, il n’est pas indiqué de vendre les céréales quand la récolte totale n’excède pas deux tonnes.

S. : Des critiques ont été formulées contre le jatropha, parce qu’il assécherait le sol. Les mêmes critiques trouvent que les paysans doivent s’investir davantage dans la production des cultures vivrières pour atteindre la souveraineté alimentaire et non dans le jatropha. Qu’en dites-vous ?

L.N.T. : Toute innovation suscite des interrogations et des appréhensions. De ce point de vue, nous avons accueilli les critiques avec un esprit de responsable et d’homme d’expérience. D’autant plus que certaines étaient légitimes et fondées. Il est par exemple, du devoir de l’administration publique de contrôler les actions que posent les citoyens, pour s’assurer si elles sont bénéfiques aux populations. Nous avons apporté la preuve que le jatropha constitue une véritable source de revenus monétaires et de création d’emplois.

A la 14e édition de la Journée nationale du paysan, tenue à Ziniaré en mars 2010, la filière a reçu les encouragements du gouvernement. Le Premier ministre, le ministre de l’Agriculture, de l’Hydraulique et des Ressources halieutiques, le ministre de l’Environnement et du Cadre de vie, le ministre du Commerce, de la Promotion de l’entreprise et de l’artisanat, le représentant-résident de la FAO au Burkina, des chercheurs dont ceux du 2ie ont visité mon champ expérimental de 83 hectares de jatropha associé aux cultures vivrières à Imkouka dans la commune rurale de Toëghin, province du Kourwéogo. Ils ont pu se rendre compte qu’il n’y a pas de compétition entre le jatropha et les cultures vivrières. Le groupe Belwet a aussi reçu un certificat provisoire de l’INERA qui atteste scientifiquement que le jatropha est favorable aux cultures vivrières. Son tourteau sert de fumure organique d’une grande richesse en azote pour la fertilisation des sols.

Les paysans peuvent donc utiliser sans crainte cet intrant que nous vendons à seulement 40 F CFA, le kilogramme actuellement. Excepté le jatropha, pour le moment, je ne connais pas une plante capable de fournir de la fumure organique industrielle d’une telle richesse. Outre le compostage, il peut constituer des brise-vent, des haies vives, donc de cordon anti-érosif (son système racinaire empêche le lessivage des sols) pour les champs. Le jatropha est donc une chance pour les cultures vivrières. Il y avait la crainte certes, mais nous avons par notre détermination et la recherche scientifique (dont les travaux de Makido Ouédraogo) démontré qu’il n’y a véritablement pas de danger en cultivant l’or vert du Sahel. Mieux, cela a été vérifié scientifiquement en Inde, à Madagascar et au Mali.

S. : Vous avez inauguré le 15 juillet 2010, une usine de production d’huiles végétales et de biocarburant. Quelle est la capacité de traitement de cette unité-pilote ? Et quels sont les produits qui y sont fabriqués ?

L.N.T. : Je dois remercier les autorités de ce pays et le président de la Commission de l’UEMOA, Soumaïla Cissé, qui n’ont ménagé aucun effort pour participer à l’inauguration de l’unité-pilote de production de biocarburant. Belwet biocarburant S A a une capacité de 30 tonnes de graines par jour, soit 7 500 litres d’huile raffinée. Mieux, le plus grand concasseur d’une capacité journalière de 15 tonnes de graines de balanitès (soit 5 000 litres d’huile) est détenu par le groupe Belwet.

C’est au total 12 500 litres d’huile raffinée que l’usine produit par jour. L’unité fabrique en outre, du savon de toilette, de lessive, de la pommade. Ces produits sont vendus en gros au siège de Belwet à Larlé et en détail, dans quelques boutiques. D’ici à la fin de ce mois d’octobre, ils seront disponibles à Marina Market, à la SONACOF, à CORAM, dans les yaars de quartier, dans certaines provinces comme Bobo-Dioulasso, Pouytenga, Ouahigouya, Kaya et dans bien d’autres villes du pays. Je rassure les consommateurs qu’ils peuvent acheter nos produits sans crainte, parce qu’ils ont été certifiés par le Laboratoire national de santé publique.

Il est important de souligner que les huiles produites par notre usine sont végétales à hauteur de 95%. Pour le moment, le carburant mis à la disposition du consommateur est un mélange de 20% d’huile raffinée et 80% de gasoil. Ce mélange a les mêmes propriétés que le gasoil faucille. Nous avons fait des essais sur des engins sur banc (motopompes, groupes électrogènes) et sur des engins sur route (véhicules) qui se sont révélés concluants. Nous avons aujourd’hui, une demande très forte que nous ne pouvons pas satisfaire.

S. : Vous l’avez souligné, l’usine a une grande capacité de production. Quel dispositif avez-vous mis en place pour disposer régulièrement de la matière première ?

L.N.T. : En ce qui concerne le balanitès, nous disposons conséquemment de la matière première. La difficulté réside dans le jatropha. Mais pour répondre à une éventuelle rupture des graines de jatropha, nous avons jugé important de signer des contrats avec les producteurs nationaux, mais aussi ceux des pays voisins.

Nous avons signé récemment un accord de partenariat avec des producteurs maliens et dans les jours ou mois à venir, nous en ferons autant avec ceux du Bénin, du Togo, et de la Côte d’Ivoire. J’ai déjà reçu des graines de tous ces pays. Nous avons compris très tôt qu’il nous faut aller collecter la graine là où elle se trouve. Dans ce sens, nous avons inauguré au jour d’aujourd’hui, 5 comptoirs d’achat et de stockage des graines de jatropha et de balanitès dans des provinces du pays. Ce travail va se poursuivre car nous entendons couvrir toutes les 45 provinces de comptoirs d’achat.

S. : Quels sont les sols les plus adaptés à la culture du jatropha ?

L.N.T. : Ce sont les sols argilo-sablonneux ou les sols arides. Autrement dit, tout sol qui ne retient pas trop longtemps l’eau est adapté à la culture de l’or vert. Le jatropha est une plante qui ne résiste pas à l’abondance d’eau. Il a besoin seulement de 350 millimètres d’eau au minimum par an. En effet, le Jatropha curcas a acquis trois caractères adaptatifs qui lui permettent de résister à la sécheresse : un développement racinaire qui lui assure un bon approvisionnement en eau (de surface et de profondeur), une protection cubiculaire et une réduction ou élimination du feuillage, qui lui limitent au maximum ses pertes par transpiration.

S. : A vous écouter, le jatropha offre de multiples avantages. Ne présente-t-il pas des effets secondaires néfastes à l’environnement ou à l’homme ?

L.N.T. : Le jatropha est une manne de Dieu pour notre pays. Faites un tour à l’usine de Kossodo et vous verrez que rien de cette plante n’est jeté. Tout est transformé.

S. : Quelles sont vos perspectives ?

L.N.T. : Nous projetons installer d’ici à fin 2011, nos propres pompes de vente d’huile mélange. A cette période, nous devons être en mesure de servir les moulins, les groupes électrogènes, les motopompes et même certains véhicules. Nous espérons aussi produire beaucoup de tonnes de savon de jatropha pour réduire l’importation de ces produits cosmétiques.

Car un pays qui importe est un pays qui s’appauvrit. Nous comptons réaliser également en 2011, des crèmes anti-moustiques à base des huiles de citronnelle et de basilic. Si nous arrivons, avec le concours des partenaires, à mettre en œuvre notre modèle agricole Belwet dans les différentes régions du pays, nous sommes certains que nous aurions contribué énormément à la lutte contre la pauvreté au Burkina Faso et participé du même coup, à un meilleur classement du Burkina à l’indice du développement humain durable. Nous souhaitons la bénédiction de Dieu Tout-puissant, le soutien de l’Etat et des partenaires. Entretien réalisé par

Rabankhi Abou- Bâkr ZIDA et Lassané YAMEOGO

Sidwaya

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