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« Rougbêinga » de Norbert Zongo : Un bréviaire de la liberté

Accueil > Actualités > Culture • • jeudi 15 mai 2008 à 11h28min

Ce roman de Norbert Zongo n’a pas eu la bonne fortune du « Parachutage », premier roman de l’auteur. « Parachutage » est au programme au secondaire et abondamment lu. Pourtant, « Rougbêinga » ne démérite face à ce premier roman. Parce que c’est un roman sur l’époque coloniale, on croit qu’il ne nous parle plus aujourd’hui. Erreur ! Ce roman est d’une brûlante actualité. Et d’une lecture agréable et nécessaire.

Par un hasard heureux, j’ai relu « Roubêinga » et je découvre un grand roman. Heureusement que les romans ne sont pas comme les œufs : on peut les déguster même s’ils ne sont plus frais. Même quinze après. Et j’ai complètement changé d’opinion sur ce roman. Pas de quoi en rougir cependant, car il semble que changer d’opinion participe à l’hygiène mentale comme changer de chemise relève de l’hygiène corporelle !

J’avais lu « Roubêinga » dans les années 90, deux ans après sa parution et ce fut une lecture d’étudiant. C’est-à-dire présomptueuse, minutieuse et intolérante. Celle qui s’attache au détail au détriment de l’ensemble, à la phrase tout en oubliant le texte, pointilleuse sur la qualité du papier, attachée au prestige de la maison d’édition, en somme, une critique au marteau, qui jauge tout roman avec une grille forgée à partir des lectures parcellaire des théories de Lùkas, Goldman et Barthes...

Finalement, j’ai traversé l’œuvre sans en déceler la beauté. A cause de lecture d’épicier qui recense les coquilles, fait le décompte des écarts par rapport à la norme, tient un inventaire des scories, et par une méticuleuse sommation de ces prétendues défauts, en fait, un monticule qu’il met en balance avec le reste de l’œuvre pour voir quel plateau pèse plus ; oubliant qu’un roman n’est pas une copie d’écolier et qu’il ne vaut pas par les réponses qu’il apporte à nos attentes, mais plutôt par les brèches qu’il ouvre dans nos certitudes.

Goethe disait : « Les braves gens ne savent pas ce qu’il en coûte de temps et de peine pour apprendre à lire. J’ai travaillé à cela 80 ans et je ne peux pas dire encore que j’y suis arrivé ». Longtemps j’ai mis ces propos du vieux Goethe sur le compte du délire sénile, aujourd’hui j’en mesure la profondeur et la justesse. Combien de vies il nous faudrait pour être de bons lecteurs ? Certainement plus que les sept du chat ! Avec « Rougbêinga », j’ai donc découvert que ce que je mettais sur le compte des maladresses est en réalité ce qui en fait la beauté.

Lui reprochait-on de partir dans toutes les directions, d’hésiter entre plusieurs types de romans ? En effet, ce roman tient du polar par le suspense, du roman ethnographique par sa peinture des mœurs et des coutumes du bwamu, pastoral par la place accordée à la nature, picaresque par les péripéties et les qualités des personnages, naturaliste par son ancrage historique et sa volonté de témoigner…

J’y vois maintenant de la qualité. Pourquoi se plaindre lorsqu’on vous offre plusieurs romans pour le prix d’un ? Et puis, une plume libre, comme celle de Norbert Zongo, ne peut qu’abattre les cloisons et les barreaux théoriques qui séquestrent le roman dans une prison de diktats.

Rougbêinga, c’est l’histoire de Soura Dakuyo et de Balily, un jeune Bwa et un Gourounsi qui s’évadent d’un camp de travaux forcés de Bamako et retournent sur leur terre pour organiser la lutte armée contre les colonisateurs français. Cela se passe au moment où la Métropole, engagée dans la Seconde Guerre, exige un effort surhumain de ses colonies pour soutenir son boulimique appétit de matières premières.

Et le commandant, aidé de ses officiers et de sa garde nègre, va transformer le pays bwamu et alentours en véritable Pandémonium. Ils pillent, volent, violent, massacrent les populations locales sans états d’âme. Aussi, le village de Soura - un morceau de paradis- sera détruit par le fer et le feu. Il n’en restera que cendres et charniers. Tous les villages sont vidés de leur jeunesse, qui participe à la construction des routes et du chemin de fer Bamako-Dakar.

Les impôts sont revus à la hausse et ceux qui ne peuvent s’en acquitter sont embastillés et parfois fusillés. On construit de véritables camps de concentration, qui n’ont rien à envier à ceux de Treblinka et d’Auschwitz. Tout cela se passe avec la bienveillante complicité de Naba Liguidi, roi sanguinaire, armé d’un immense gourdin et prompt à fracasser le crâne de ses sujets pour quelque verroterie offerte par le commandant.

Le livre suit la trajectoire des évadés Soura et Balily. Ils parcourent les villages, sèment la graine de la rébellion et gagnent à leur cause de nombreux jeunes hommes lassés par les exactions de l’occupant. Ils s’organisent en petites unités mobiles, harcèlent les forces d’occupation et leur infligent des pertes, qui entament leur mythe d’invincibilité, uniquement armés de lances et de flèches.

Les jeunes résistants dérobent une armurerie, prennent deux instructeurs parmi les gardes pour les entraîner au maniement des armes à feu. C’est un de ces instructeurs qui sabotera les fusils des résistants lors de la grande offensive. Défaits du fait de la trahison d’un des leurs, les rescapés se disperseront avec le projet d’organiser la révolte dans les différents villages.

Ce roman est un thriller mené tambour battant, une sorte de « road movies » à travers le Soudan français avec du suspense, de l’action et des personnages d’exception. Tous les ingrédients d’un bon film de guerre sont réunis dans ce roman.

Norbert Zongo se révèle aussi un excellent peintre. C’est en paysagiste qu’il montre la nature. Ce roman est un tableau où chatoient les couleurs les plus diverses : le vert de l’arbre, le manteau noir de la nuit, l’argent des astres, l’or des crépuscules, le jaune des feuilles, la palette des couleurs des plumages d’oiseaux et des pelages de bêtes. Et le lecteur devient un promeneur solitaire dans cette cathédrale sauvage, odoriférante, bruissante et régénératrice.

Quand le narrateur se fait omniscient et s’invite dans les pensées du lion agonisant sous la flèche de Soura ou dans le tumulte intérieur d’une famille de cynocéphales, sa plume se fait lyrique et délivre des quartiers d’émotion.

Il y a en outre que Norbert Zongo, malgré l’atrocité qu’il nous révèle, ne congédie pas le rire. Le douloureux et le cocasse alternent dans cette histoire. On se surprend à rire, à beaucoup rire pendant la lecture. Surtout le français « petit nègre » des gardes coloniaux nous fait plus que sourire. « Débout côsson, souvasse. Malaire trop a causse de ton venir… Débout sian, vasse, fils de saroganrd, bouddidandouille, salou, débout avant que zé colère » sont un des ces nombreux morceaux très savoureux. Il y a aussi les quiproquos inévitables qui naissent de leur dialogue avec les chefs blancs.

« Rougbêinga » est une œuvre très actuelle. La colonisation est finie. L’Afrique semble indépendante. Mais la vassalisation continue. Bien sûr les acteurs ont changé, mais la pièce demeure inchangée. L’Afrique reste la vache de trait de l’Europe et cela, avec la complicité des avatars de Naba Liguidi que sont les gouvernants actuels. D’où la justesse du proverbe turc en exergue du roman : « Quand la hache pénétra dans la forêt, les arbres dirent : le manche est des nôtres ». L’Afrique porte toujours la croix à cause des nombreux Judas qui la trahissent pour quelques deniers.

C’est pourquoi « Rougbêinga » devrait trouver un large public si on lui faisait un lifting (belle couverture cartonnée, beau papier, réédition dans une grande maison d’édition) et un toilettage pour enlever les fautes de frappe et les doublons (phrases qui sont reprises plus d’une fois). Le livre refermé, des interrogations m’assaillent. On connaît l’amitié qui a lié Norbert Zongo et Ahmadou Kourouma.

Et on découvre que « Rougbêinga » et « Monè, outrages et défis » de Kourouma abordent la même thématique. D’où un désir de réponses à ces questions : comment est né ce sujet commun aux deux œuvres ? S’est-il imposé au détour d’une discussion ? Ou est-ce à la lecture du manuscrit de « Rougbêinga » que l’idée du roman sur le vieux monarque qui sacrifia son peuple pour avoir un chemin de fer devant son palais germa dans la tête de Kourouma ?

Il faut espérer qu’il y eut une correspondance suivie entre ces deux-là et qu’un jour leurs ayants droit publieront celle-ci. Car les réponses à ces interrogations devraient s’y trouver. Ou peut-être pas. Et ce serait mieux ainsi. Les mythes et les légendes se nourrissent de mystère, pas de vérité.

Barry Alceny Saidou

Note :

(1) « Debout cochon, sauvage. Ta venue a suscité trop de malheurs ici…Debout, chien, vache, fils de charognard, bougre d’andouille, salaud, debout avant que je ne me mette en colère ». Notre traduction.

L’Observateur

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