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Théâtre : « Propos coupés décalés d’un nègre presque ordinaire », une création des alchimistes A. Bourou et B. Bonkian

Accueil > Actualités > Culture • • jeudi 26 juillet 2007 à 08h01min

Avant d’être une création dramatique, « Propos coupés décalés d’un Nègre presque ordinaire » est d’abord une formidable entreprise humaine faite de générosité, d’amitié et de défi.

Ce spectacle mis en scène par Amadou Bourou et brillamment porté par Bienvenu Bonkian, c’est la victoire de l’amitié et de la détermination sur les idées reçues sur le handicap et l’affirmation du pouvoir de la volonté à déplacer les montagnes. Lisez donc ces propos ordinaires sur cette entreprise presque extraordinaire.

Bienvenu Bonkian est un acteur que des problèmes ophtalmologiques vont éloigner du théâtre, mettant ainsi précocement fin à une carrière pleine de promesses. Mais ce coup du sort qui anéantirait nombre d’individus sera aboli par la pugnacité du jeune homme.

Il refuse de s’enfermer dans la nuit éternelle du malvoyant. Il se reconvertit dans le conte, genre qui, contrairement au théâtre, ne nécessite ni déplacements ni cohabitation avec plusieurs acteurs sur scène.

Pendant des années, il sera conteur sur des scènes d’ici et d’ailleurs ; il puise dans le bestiaire de la savane pour susciter par la seule force de sa voix un monde fabuleux où l’hyène, le lièvre, le chimpanzé se parent des qualités et des défauts des hommes pour mieux critiquer la société humaine.

Un jour, des amis lui lisent la nouvelle « Propos coupés décalés d’un nègre presque ordinaire » d’Alain Mabanckou. Il est séduit par le texte et ses potentialités dramatiques qu’il pourrait matérialiser sur scène. Pour cela, il faut revenir au théâtre, parcourir en tous sens la scène, redevenir un personnage qui vit, crie, chante et souffre ; prêter sa voix et son corps à un personnage le temps d’une représentation pour communiquer la magie du théâtre à un public avide.

Mais Bienvenu Bonkian sait aussi qu’avant ce rendez-vous avec le public, en amont il y a un vrai parcours du combattant ! Adapter le texte, trouver un metteur en scène qui accepte de s’embarquer dans cette galère et de jouer sa réputation à quitte ou double.

Alors, il se souvient d’Amadou Bourou, comédien, metteur en scène qui fut son professeur en classe d’art dramatique et aussi un « grand frère » à cause du rapport fraternel qu’il instaure avec les jeunes apprenants.

C’est maintenant un homme chenu, mais toujours vert qui flirte avec les risques artistiques et les entreprises périlleuses. On se rappelle la « Geste des étalons », vaste fresque équestre, une fantasia à ciel ouvert qui contait la longue histoire de l’étalon du Sahel.

Naturellement, Amadou Bourou accepte le challenge, mais avertit Dieudonné Bonkian qu’il n’ y aura aucune sensiblerie. Il lui exigera autant d’effort et même plus que d’ordinaire. Son handicap ne pouvant être un motif d’exonération de la qualité artistique.

Nous avons eu la chance de suivre quelques répétitions. Et d’être témoin de la genèse du spectacle. Nous l’avons vu prendre corps, à petits pas, brique après brique et vu aussi la pédagogie d’Amadou Bourou faite de flegme et de rigueur se conjuguer à l’obstination du comédien et à sa hantise du geste juste pour la mise en forme du spectacle.

Un travail particulier au niveau kinesthésique a permis à Bienvenu Bonkian de naviguer avec aisance sur une scène triangulaire constituée d’un perron, d’un canapé-lit et d’un pouf posés aux angles. Travail qui a donné au texte d’Alain Mabanckou une résonance particulière.

« Propos coupés décalés d’un Nègre presque ordinaire » est une nouvelle qui a été écrite en un jour. Sa réception est assez trouble comme l’est d’ailleurs son auteur. Alain Mabanckou a des adeptes qui célèbrent son génie et des contempteurs qui en font « un nouveau nègre de service des Lettres francophones ».

Quand un auteur dit « détester les bêlements de l’engagement creux », le soupçon, qu’il soit passé à l’ennemi est permis. Ce texte reprend les habituelles ficelles de fabrique de Mabanckou : pastiche de textes d’auteur, citations d’extrait de roman, d’essai et de chansons cousues dans la toile de l’histoire et que seul, le lecteur aguerri retrouve.

C’est toujours une jubilation pour le lecteur averti de débusquer Joseph Conrad, André Gide, Franz Fanon, Aimé Césaire, Yambo Ouologuem, Cheick Anta Diop, Gaston Kelman et maints autres créateurs au détour d’un mot ou d’une phrase. A. Mabanckou lui-même se pastiche en reprenant les phrases de ses romans antérieurs ; aussi découvre-t-on que les premières phrases de ce texte sont un clin d’œil au narrateur de « Verre cassé », un vieil ivrogne de 64 ans qui écrit sur un cahier d’écolier les chroniques du bar « Le crédit a voyagé ».

Ce texte est un véritable shaker où les auteurs et les œuvres se répondent dans un véritable concerto. Et les thèmes de l’émigration, de l’appartenance communautaire, de la relecture de l’Histoire africaine s’articulent sur un mode ironique et politiquement incorrect.

Ce texte commis en un jour n’est pas le meilleur de son auteur. C’est juste un exercice de virtuosité littéraire et de provoc à lire entre deux gares. Mais la mise en scène d’Amadou Bourou, par une alchimie toute baudelairienne, transforme en or ce monologue qui suinte l’aigreur, l’humour grinçant, l’ironie féroce et frisant parfois l’abjection du propos.

Bienvenu Bonkian campe donc un congolais émigré, ivrogne, mal dans sa peau de Nègre et portant un regard féroce et désabusé sur la communauté noire en Europe, sur la colonisation qu’il glorifie. Un anar crachant sur toutes les valeurs humaines.

Entre l’irritation et le rire, il trimbale le spectateur pendant deux heures à travers la relation de sa miteuse vie d’émigré et de la grande Histoire de l’Afrique et de l’Occident. Entre deux tirades, il fredonne les classiques de la variété française et esquisse les pas de danse du coupé-décalé.

Et tour à tour prend la voix aigrelette de la vieille blanche raciste ou celle grosse de bêtise du tenancier de bistrot, le Gip’s qu’il fréquente. La mise en scène sobre et ingénieuse permet de projeter des caricatures et des extraits de la Guerre pour mieux illustrer le propos de ce salaud. Et d’insérer la musique dans ce one man show tonique. Images et musiques s’entrelacent dans une tresse magique !

Ce personnage célinien attire haine et incompréhension de la part du spectateur africain qui se sent insulté dans ses propos. Celui-ci ne saisit pas clairement le second degré de l’ironie et le propos frisant le racisme. Considérant avec Camus que « le mépris est la marque d’un cœur vulgaire », certains spectateurs trouvent le personnage détestable.

Même si les « Propos coupés décalés d’un Nègre presque ordinaire » sont ceux d’un salaud, la maestria de la mise en scène d’Amadou Bourou et le jeu de Bienvenu Bonkian font de lui un « salaud sublime ».

Au fait, on ne remarque pas du tout le handicap de Bienvenu Bonkian ! S’il est malvoyant, nous en concluons donc que nous sommes tous des malvoyants qui s’ignorent.

Barry Alceny Saïdou

L’Observateur Paalga

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