Avec la mort du professeur Joseph Ki-Zerbo, c’est une page de l’histoire de la Haute-Volta que tourne aujourd’hui le Burkina Faso (1/3)

mercredi 20 décembre 2006 à 06h36min

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Le député Joseph Ki-Zerbo

C’était (avec Gérard Kango Ouédraogo, (le "Duc du Yatenga"), un des derniers dinosaures de la vie politique du Burkina Faso, dans sa version Haute-Volta. Le professeur Joseph Ki-Zerbo est mort à Ouagadougou, le lundi 4 décembre 2006. Il était âgé de 84 ans. africaine bien au-delà du continent.

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Historien et homme politique de l’opposition (de toutes les oppositions), il a été une figure majeure du Burkina Faso mais aussi de l’Afrique, et son nom était synonyme d’Histoire

Quand, en Afrique notamment, beaucoup d’hommes se parent du titre de professeur (et, particulièrement, de professeur d’histoire), s’ils jetaient un oeil sur la vie et l’oeuvre de Ki-Zerbo, cela les obligerait à plus d’humilité. Humilité qui conviendrait également à ceux qui revendiquent un leadership dans l’opposition : Ki-Zerbo n’a appartenu à aucun gouvernement, n’a occupé aucune fonction officielle à la tête d’une quelconque organisation internationale. Ce n’est pas qu’il n’ait pas été sollicité, bien au contraire. Mais il a été, plus qu’aucun autre, un homme libre dans ses engagements, se refusant à "se laisser absorber, asservir culturellement".

Joseph Ki-Zerbo est né le 21 juin 1922, à Toma. Toma se trouve dans le nord-ouest du pays, entre Koudougou et Tougan, en pays San, dans la province du Nayala. Ki et Zerbo sont deux patronymes distincts. Pour l’administration coloniale, Joseph était né Ki. C’est son père (généralement considéré comme le premier chrétien de Haute-Volta), alors que Joseph était étudiant, qui est intervenu pour que les deux patronymes (expression de l’alliance des familles Ki et Zerbo) soient accolés. "Il faut redresser cela, lui dira-t-il, parce que Ki n ’est pas notre nom en entier. Nous nous appelons Ki-Zerbo ; il n’y a qu’à écouter les griots quand ils appellent notre famille".

L’histoire est plus exemplaire qu’il n’y paraît. La France privilégie le nom du père sur celui de la mère ; mais comment vivre pleinement sa filiation quand on naît, ainsi, boîteux. Ki-Zerbo, lui, marchera sur ses deux jambes ! L’identité sera pour lui une préoccupation majeure, et on voit qu’elle demeure une source de trouble (particulièrement en Côte d’Ivoire).

Ki-Zerbo a eu la perception de cette nécessité vitale dès qu’il a engagé le combat contre le colonialisme. "Dans la mesure où nous voulions renverser la situation, dira-t-il au magazine burkinabé Regard (6-12 septembre 1993), nous remettre sur nos jambes, nous tenir de nouveau debout comme des peuples libres, eh bien, dans cette mesure, nous devions changer les noms [il évoque, dans ce cas, le nom des ex-colonies] et revenir peut-être à des moments de notre histoire qui témoignent de notre capacité, non seulement à exister, mais aussi à produire, à nous exprimer.

Cette idée de se retrouver, d’avoir son identité, de ne pas se laisser absorber, asservir culturellement est une idée [...] matrice et maîtresse [II s’agit] de retrouver son identité, de renouer avec soi-même et de se reproduire : non pas de produire seulement, mais de se reproduire".
En 1949, Ki-Zerbo débarque à Paris. Il a 27 ans, a exercé de nombreux jobs (moniteur, journaliste, employé du chemin de fer, surveillant de lycée, etc.) et obtenu le bachot en candidat libre. Il fera ses études à IEP-Paris (1954) et à la Sorbonne, sera le premier agrégé d’histoire originaire d’Afrique noire (1955). Il enseignera à Orléans (lycée Pothier) puis à Ouagadougou (lycée Zinda) après être passé par Paris (lycée Buffon) et Dakar (lycée Van Vollenhoven).

Pendant son séjour en France, sera créée, en 1950, la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (FEANF) dont il sera membre du bureau après avoir fondé l’Association des étudiants voltaïques en France. Chrétien, il n’est pas marxiste-léniniste (idéologie alors en vogue chez les étudiants d’Afrique noire), et placera son combat politique dans une perspective plus culturelle et, du même coup, plus africaine qu’internationale (le marxisme-léninisme se voulait transnational).

Dès le mitan des années 1950, il va créer le Mouvement de libération nationale (MLN) qui prônera "la renaissance africaine". Il s’agissait de cesser d’être "des objets" pour devenir des "sujets de l’Histoire". Il réclamait l’indépendance, les Etats unis d’Afrique noire, "un socialisme africain inspiré par l’Afrique" mais "pas le socialisme africain comme le prônait Senghor ". Plus radical, sans doute, sans être révolutionnaire.

Son radicalisme (le manifeste du MLN - un sigle qui évoque le FIN algérien - s’intitulait : Libérons l’Afrique) s’exprimera pleinement lors du référendum sur la Constitution, le 28 septembre 1958. Il a fait campagne pour le "non". Il voulait que chacun des pays de l’AOF et de l’AEF "soit constitué en tant que personnalité politique et qu’on ait, ensuite, des liens contractuels avec la France, et non pas une union organique sur le plan politique ".

Les "non " sont minoritaires dans une Afrique noire francophone où, partout, l’administration coloniale (et les organisations gaullistes) font la loi. Partout, sauf en Guinée. Sékou Touré se retrouve, du jour au lendemain, à la tête d’une Guinée indépendante (2 octobre 1958). Et abandonnée par Paris. Il va lancer un SOS aux cadres africains afin qu’ils prennent la place des Français. Ki-Zerbo enseigne alors à Dakar, capitale de l’AOF. Il est l’élite de l’élite. Hormis Léopold Sédar Senghor, ils ne sont que deux professeurs agrégés dans toute l’Afrique noire. Ki-Zerbo abandonnera Dakar pour Conakry (lycée Donka). "Pas pour la révolution, dira-t-il plus tard. C’était surtout pour la libération. Ne confondons pas les choses". Il s’agissait "de nous mettre au service de la Guinée indépendante pour que l’expérience n ’échoue pas ; pas de Sékou Touré en tant que tel".

En 1960, la Haute-Volta accède, à son tour, à l’indépendance, Ki-Zerbo va quitter le lycée de Conakry pour celui de Ouagadougou. Il n’a pas encore 40 ans. Il va, tout à la fois, se lancer à corps perdu dans l’action politique et syndicale, et dans le travail universitaire. En 1962, il obtient un congé de deux ans de l’administration voltaïque et le soutien de l’Unesco pour se lancer dans la rédaction de son Histoire de l’Afrique noire. Débutée à Ouaga, en 1962, cette oeuvre sera achevée à Alger, en 1969, lors du Premier Festival culturel panafricain (21 juillet-1er août 1969).

Cela n’étonnera pas. Alger a été un moment essentiel (mais inachevé) dans l’histoire de la lutte de l’Afrique pour son émancipation. Houari Boumediene était au pouvoir à Alger et prônait le "combat pour le développement, les luttes antiracistes ou de libération ". Mais c’est le discours (enregistré) de Sékou Touré qui fera sensation : "Pour mener le juste combat, les responsables africains, les leaders, de quelque rang qu’ils soient, ne devront jamais se laisser guider ni par les faux concepts de négritude et de prétendu métissage culturel, ni par la tactique néo-colonialiste divisant notre continent en Afrique francophone et en Afrique anglophone, en Afrique du nord du Sahara et en Afrique du sud du Sahara, mais par les seules aspirations des peuples progressistes qui, au-delà des questions de couleur, de religion ou de nationalité, constituent une seule et même force, celle la révolution déjà en marche dans un grand nombre de pays du monde ".

Pendant toutes ces années, Ki-Zerbo va voyager à travers l’Afrique et, tout particulièrement, l’Afrique anglophone, d’Abidjan à Zanzibar, mais aussi en Europe. Il va ingurgiter, dira-t-il, plus de mille volumes. Il devra faire l’impasse sur une "histoire générale de l’Afrique" et repousser à plus tard l’étude de l’histoire de "la partie nord de l’Afrique". Jour après jour, il "creusait, a-t-il écrit, le sentiment du gouffre d’ignorance". Ce n’était pourtant pas là le premier ouvrage de Ki-Zerbo. Il avait publié, en 1963, un petit opuscule (96 pages) sur Le Monde africain noir et participait, avec M’Bow et Dévisse, à la collection d’Histoire pour l’enseignement secondaire d’Afrique francophone et de Madagascar.

Jean-Pierre Béjot
La Dépêche Diplomatique

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