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Enfants du Sud-Ouest du Burkina Faso au travail : exploitation, contrainte familiale ou choix individuels ?

Accueil > Recherches et innovations • • mercredi 19 octobre 2022 à 18h09min
Enfants du Sud-Ouest du Burkina Faso au travail : exploitation, contrainte familiale ou choix individuels ?

Introduction

Le travail des enfants n’est pas un phénomène nouveau au Burkina Faso. Dans certains contextes, ce travail se fait dans des conditions d’exploitation (Schlemmer, 1996 ; Wouango, 2012 ; Somé, 2015). Nous retiendrons que l’exploitation est « un déséquilibre flagrant, sans commune mesure avec ce qui est habituel dans la branche considérée, entre le travail et sa contrepartie » (Schlemmer, 2006 : 39). Du fait de son illégalité, ce phénomène est difficile à dénombrer. Cette pratique persiste malgré la mobilisation des organisations internationales et des institutions nationales. Plusieurs milliers d’enfants sont victimes d’exploitation au Burkina Faso.

Des estimations sont réalisées par les organismes statistiques nationaux en ce qui concerne la traite. En 2020, selon le rapport national sur la traite des personnes, 1 529 victimes ont été enregistrées dont 1 487 enfants (710 filles et 777 garçons). Ces chiffres concernent uniquement les victimes identifiées. L’exploitation des enfants est un phénomène complexe, multidimensionnel (économique, social, culturel) qu’il convient d’analyser finement au-delà des statistiques officielles : comprendre les histoires, les parcours des enfants qui se retrouvent dans les situations d’exploitation est une nécessité pour mieux protéger ces enfants. Le contenu du présent article comporte deux grandes articulations : des précisions préalables sont données sur l’approche méthodologique du travail de recherche effectué, suivie d’une présentation des résultats clés et des enseignements qu’on peut en tirer.

1. Méthodologie

Des enquêtes ethnographiques ont été réalisées (entre 2020 et 2021) auprès de 25 enfants (8-18 ans), qui ont vécu une expérience d’exploitation de leur travail, auprès de personnes en charge de l’accueil, du raccompagnement et/ou de la réinsertion des enfants victimes et auprès du Comité de Vigilance et de Surveillance (CVS). Des parents et des tuteurs ont également été interrogés à propos de l’expérience de leurs enfants. L’étude a été menée principalement dans la région du Sud-Ouest du Burina Faso.

Carte : Présentation de la zone d’étude

Des dictaphones numériques ont été utilisés pour enregistrer les entretiens et les récits de vie. Les entretiens réalisés ont été transcrits, traités et une analyse de contenu thématique a été faite.

L’approche qualitative a eu pour mérite d’investiguer en profondeur d’une part les causes, les manifestations, les conséquences de l’exploitation des enfants et les stratégies de lutte mises en place. Les entretiens individuels, les focus group, les récits de vie et l’observation ont été utilisés de manière complémentaire. Leur complémentarité a permis d’effectuer un travail d’investigation en profondeur. L’observation directe, qui est celle où le chercheur procède directement lui-même au recueil des informations sans s’adresser aux sujets concernés nous a été d’un apport utile dans la collecte des données. Pour les entretiens individuels, les focus group et les récits de vie, la sélection des participants s’est fait par choix raisonné.

Approche théorique :
L’approche théorique utilisée est celle de la socio-anthropologie avec les enfants. Cette méthodologie de travail considère l’enfant comme « acteur », et permet de parler « d’agency » (Schlemmer, 1996 : 11 ; Razy, Suremain et Pache Huber, 2012 ; Octobre et Sirota, 2013). L’enfant n’est plus seulement perçu comme un « adulte en devenir » et « un réceptacle passif » mais comme un sujet actif et créateur (Razy, Suremain et Pache Hubert, 2012 :1).

La promulgation de ses droits et l’évolution de son statut sont des éléments de cette reconnaissance. Michèle Guidetti, Suzanne Lallemand et Marie-France Morel (1997) insistent sur l’inscription des enfants en tant qu’acteurs sociaux, dans un tissu d’échanges relationnels construit selon un contexte social, politique et culturel. Cette approche de la socio-anthropologie nous a servi de fil conducteur dans la compréhension des causes, les manifestations, les conséquences de l’exploitation des enfants et les stratégies de lutte qui se construisent pour faire face à ce fléau.

2. Les résultats : que retenir ?
2.1 Les conditions du départ

La principale forme d’exploitation des enfants au Burkina Faso est celle de leur force de travail : des parents, des tuteurs placent un enfant dans un ménage pour des tâches domestiques, des activités agricoles ou même pour travailler dans des mines. La demande de main-d’œuvre infantile, moins chère que celle des adultes et plus malléable, reste forte. Les femmes salariées ou du secteur informel préfèrent aussi recruter de jeunes enfants « parce qu’ils sont plus obéissants ». C’est pour ces mêmes raisons que les enfants sont recrutés pour les activités agricoles, la vaisselle ou d’autres services dans les restaurants, les maquis, la vente ambulante d’eau, de fruits, de jus locaux, ou le travail sur des sites aurifères. Les enfants sont supposés également ne pas pouvoir dénoncer les injustices dont ils sont victimes. L’employeur d’enfants réussit ainsi à garder des coûts de fonctionnement peu élevés en contrepartie de longues journées de travail.

Certains enfants peuvent être victimes de mauvais traitements (physiques, psychologiques) et soumis à des abus (tromperie, non-paiement de salaires, etc.). En situation de migration de travail, ils sont encore plus vulnérables et plus exposés à l’exploitation.

C’est souvent la recherche d’un mieux-être, d’une amélioration des conditions de vie dans un contexte de pauvreté qui motive le travail des enfants et leur départ vers une autre résidence. Des ruptures familiales (décès d’un parent, divorce suivi d’un remariage ou non), des conflits intra-familiaux sont aussi des raisons qui peuvent amener un enfant à décider de quitter sa famille dans l’espoir d’une vie meilleure. Soyir, originaire de la commune de Dano, âgé de 17 ans, raconte :
« Mon père est agriculteur. Il a 3 femmes et 20 enfants. A la maison, c’est dur. Nos parents ne réussissent pas à subvenir à nos besoins. Il faut parfois s’arranger avec les amis pour manger chez eux car par moment, il n’y a rien à la maison. Ma mère essaie de faire du petit commerce mais cela ne peut pas résoudre tous nos problèmes. C’est ce qui m’a motivé à partir. ».

Les survivances de certains principes anciens d’éducation -notamment la mise au travail précoce, la migration comme rite de passage et le confiage des enfants) peuvent également favoriser le départ des enfants et augmenter le risque de se retrouver dans une situation d’exploitation.

Certains enfants sont les acteurs de leur propre départ : ils décident d’eux -mêmes de "se mettre au travail" et contactent seuls un intermédiaire (placeur d’enfants). Ils prennent la décision de s’éloigner de leur famille pour travailler en dépit des risques encourus. Certes, il n’est pas évident, dans le discours des enfants, de distinguer l’envie personnelle de quitter sa famille pour travailler, de l’obligation qui pourrait leur être faite par les parents ou des tuteurs ; mais des enfants ont explicitement présenté leur départ comme un choix et une aventure personnelle. Ce choix peut être motivé de façons très différentes : acquérir plus d’autonomie, ou se soustraire à l’extrême pauvreté de leur famille. Ainsi Powvla, originaire de Bilbalè (commune de Dissihn) explique :

« C’est une ressortissante de mon village qui m’a aidée à partir à Ouagadougou. Une fois là-bas, j’ai été hébergée par elle. Elle s’est chargée de me trouver un emploi. Lorsque j’ai eu un emploi, je suis allée loger chez l’employeur. Mais, ma tantie venait à chaque fin du mois récupérer mon salaire. Elle disait que c’était pour que je puisse économiser. J’ai travaillé 6 mois. Mais, lorsque j’ai voulu rentrer, elle ne m’a pas donné la totalité de mon salaire. Sur les 30 000, elle m’a donné 12 000 francs CFA ».

Quant à Salif, originaire de Dano, âgé de 17 ans, non scolarisé, il explique :
« j’ai vendu des céréales pour avoir le transport et suivre un ressortissant du même village que moi pour aller travailler sur un site d’orpaillage à Houndé et m’enrichir. Mais, le site où je suis allé en premier lieu a commencé à s’appauvrir en minerai. J’ai utilisé le peu d’argent que j’ai pu avoir là–bas pour payer le transport pour le Nord de la Côte d’Ivoire. En travaillant sur ce site d’orpaillage, j’ai été victime d’une exploitation car mon patron ne m’a rien donné. J’ai dû changer encore de site afin d’avoir un peu de revenus pour retourner au pays ».

2.2. Les conditions du retour

Les conditions d’exercice du travail varient beaucoup d’un enfant à l’autre et certains se retrouvent en situation d’exploitation. Sur les lieux de leur exploitation, les garçons sont le plus souvent astreints à des tâches agricoles dans des plantations et les filles, à des tâches domestiques ou des activités de service en milieux urbains ou semi-urbains. Les enfants peuvent avoir des horaires de travail excessifs, subir des sévices physiques et moraux, des privations de nourriture, et certains garçons sont astreints par leurs employeurs à la consommation de la drogue afin d’augmenter leur endurance au travail. Un de nos enquêtés originaire de Bapla, Oumar, âgé de 19 ans, ayant vécu des conditions d’exploitation à 16, 17 ans, décrit en ces termes les conditions de travail au Ghana et la drogue qu’on leur administre :

« Avec les autres (mes 3 amis) nous nous levons vers 4 heures du matin. Faisons le trajet pour rejoindre les champs. A 6 heures nous débutons le travail. A 12 heures nous arrêtons le travail pour manger. Reprenons à 13 heures jusqu’à 17 heures. La nuit, le repas n’est pas préparé vite. Nous sommes servis vers 23 heures. On mettait de la drogue dans nos repas pour nous faire travailler sans nous plaindre de la fatigue. J’ai tout le temps mal aux hanches et au dos depuis mon retour. Lorsque je cours un peu mes pieds me font mal. Quand j’étais au Ghana, j’avais également mal au dos. Lorsque je le disais au patron, il me donnait du médicament. (…). Ils ont dit que c’est pour me soigner. Quand ils l’ont fait, si je travaille, je ne me fatigue plus. Je peux venir rester comme ça à travailler sans cesse. On va continuer, continuer. Ils l’ont fait parce qu’à force de travailler sans repos, je me plaignais constamment de fatigue et de douleurs ».

Les conditions de vie et de travail se révèlent alors plus rudes que celles de leur localité d’origine, majoritairement rurale. Les enfants migrants qui travaillent sont nombreux à réaliser que le rêve d’ascension sociale qui avait motivé leur départ est irréalisable, notamment lorsqu’ils sont victimes d’exploitation.
Des enfants reviennent dans leur ménage d’origine, contraints ou forcés par la police ou la gendarmerie, seuls ou via des institutions de lutte contre l’exploitation des enfants. De retour, les enfants doivent faire face à de multiples difficultés. Sans ressources, ils se retrouvent dans des logiques de survie. Certains enfants fuguent alors à répétition, notamment parce qu’ils ont besoin de travailler, que cette source de revenus leur est indispensable.

Les institutions favorisent un retour des enfants dans leur famille, une scolarisation ou une formation professionnelle (mécanique, menuiserie, couture, etc.). Mais la majorité des parents ou des tuteurs restent dans l’incapacité de subvenir à certains de leurs besoins et si beaucoup d’enfants souhaitent être autonomes rapidement, accéder à des biens et à un mieux-être, beaucoup aussi sont dans la nécessité absolue d’un revenu complémentaire. Les raisons qui avaient motivé leur départ demeurent. Ils attendent alors des institutions qu’elles les aident à accéder à un travail décent, sans exploitation, plutôt que de les contraindre à devenir des écoliers ou des apprentis, sans aucune rémunération.

Conclusion

Cette étude qualitative donne un aperçu des causes de l’exploitation des enfants au Burkina Faso. C’est la précarité des familles d’origine des enfants, associée à d’autres facteurs tels que le statut d’orphelin, d’enfant confié, … qui sont les principales causes de la pratique de l’exploitation, des enfants. Il est parfois difficile d’identifier d’où vient la décision du départ de l’enfant de sa localité d’origine : personnel, incitation des parents, d’une tierce personne. Les différents cas de figures existent.

Les résultats présentés indiquent que des efforts sont fournis par différents acteurs (associations de lutte contre le phénomène, ONG, …) pour extraire les victimes de l’exploitation.

Diverses actions doivent être envisagées pour améliorer les conditions de vie des enfants en général et spécifiquement de ceux victimes d’exploitation (éducation, santé...). Les actions visant la promotion, le respect et l’application des droits des enfants doivent tenir compte du fait que la population enfantine exploitée n’est pas une population homogène. Certains enfants quittent leur famille pour aller travailler de leur propre gré, tandis que d’autres le font sous la contrainte. Ces résultats nous encouragent à ouvrir le débat sur la question du droit au travail des enfants dans des situations où cela est souvent indispensable à leur survie et à celle de leur famille, et sur la conciliation du travail et de la scolarisation dans des contextes tels que celui du Burkina Faso en proie à l’insécurité.

Auteur : SOME Sien So Sabine Léa,
Institut des Sciences des Sociétés, CNRST (Burkina Faso)
E-mail : siensolea@gmail.com

Références bibliographiques
JACQUEMIN Mélanie, 2012, « Petites bonnes » d’Abidjan. L’Harmattan, collection « Logiques sociales », Paris, 216 pages.
OCTOBRE Sylvie, SIROTA Régine (Dir.), 2013, L’enfant et ses cultures. Approches internationales, La documentation française, collection « question de cultures », Paris, 214 pages.
RAZY Elodie, DE SUREMAIN Charles-Edourad et PACHE HUBER Véronique, 2012, AnthropoChildren, 1, 5 pages.
http://popups.ulg.ac.be/AnthropoChildren/document.php ?id=913
SCHLEMMER Bernard, 2006. Violence sociale et violence économique dans la vie des enfants travailleurs. In Michel Bonnet et alii., Enfants travailleurs – Repenser l’enfance, Page 2, Lausanne, pages 39-58.
SCHLEMMER Bernard (dir.), 1996, L’enfant exploité. Oppression, mise au travail, prolétarisation, Paris, éditions Karthala et ORSTOM, 528 pages
SOME Sien So Sabine Léa, 2015, La marchandisation des enfants au Burkina Faso : trafic, traite et exploitation. Thèse de doctorat en anthropologie. EHESS, Paris.
THORSEN Dorte, JACQUEMIN Mélanie. 2015. Temporalités, savoir-faire et modes d’action des enfants travailleurs migrants au sein de la parenté élargie en Afrique de l’Ouest. Canadian Journal of African Studies - Revue Canadienne des Etudes Africaines, 49 (2), pages 285-299.
WOUANGO Joséphine, 2012, « L’éternel retour du "travail des enfants" dans les politiques publiques au Burkina Faso : perspective historique », in Doris Bonnet, Cathérine Rollet, Charles Édouard De Suremain, Modèles d’enfance, Editions des Archives Contemporaines, Paris, France, 193-206.

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