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B. Compaoré # Université de Lyon-III : Le président d’université, le président déchu et les docteurs « pour l’honneur »

Accueil > Actualités > Politique • Jean-Pierre Béjot, fondateur de La Dépêche Diplomatique • lundi 3 octobre 2022 à 13h15min
B. Compaoré # Université de Lyon-III : Le président d’université, le président déchu et les docteurs « pour l’honneur »

C’est une polémique inattendue. Le président de l’université Jean-Moulin Lyon-III, Eric Carpano, a annoncé souhaiter soumettre à son conseil d’administration le « retrait sans délai du titre de docteur Honoris causa » à Blaise Compaoré, président déchu et condamné par la justice de son pays.

Ce titre prestigieux est une distinction universitaire destinée à honorer « des personnalités de nationalité étrangère en raison de services éminents rendus aux sciences, aux lettres ou aux arts, à la France ou à l’université ». C’est le vendredi 23 avril 2004 que cette remise des insignes de docteur Honoris causa de science politique (mention francophonie) avait eu lieu à Lyon. Des insignes remis « pour l’honneur » (Honoris causa)

2004 ! A un an de la présidentielle de 2005, le Burkina Faso surfe sur la crise ivoiro-ivoirienne et s’impose sur la scène régionale et internationale comme un acteur politique et diplomatique avec lequel il faut désormais compter. Ce n’était pas le cas jusqu’alors, le Burkina Faso ayant été blacklisté à la suite de l’assassinat, en décembre 1998, du journaliste Norbert Zongo dont les investigations dérangeaient l’entourage du pouvoir.

Le recteur Michel Guillou, chargé de prononcer à Lyon-III l’éloge de Blaise Compaoré, décrira, ce jour-là, le président du Faso comme « homme de l’essentiel » qui préside un pays parvenu « jusqu’à présent à être un havre de stabilité dans un continent soumis à bien des soubresauts ». Le Burkina Faso, déclarait Guillou, est « le mieux géré du continent » et « constitue, en Afrique, un exemple de développement réussi ».

Dans son discours sur le thème « Afrique, mondialisation et Francophonie », Compaoré, quant à lui, va dénoncer un « libéralisme ambigu, sinon hypocrite » qui « va de pair avec une solidarité qui ne s’en donne pas les moyens ». Il appellera les « pays du Nord » à « en finir avec un libéralisme à sens unique et une fausse solidarité ». Il réclamera « une autre mondialisation, plus solidaire et plus respectueuse de l’Homme », rendant du même coup hommage à une… Francophonie qui « en préférant le multilatéralisme à l’unilatéralisme dans les relations internationales […] intéresse le monde » parce qu’elle « corrige l’économie de marché par une préoccupation sociale ».

Dans la plaquette d’une trentaine de pages publiée à cette occasion par l’ambassade du Burkina Faso à Paris, on peut voir que Compaoré fait amphi comble à Lyon-III. Il a revêtu une toge tout comme le « parterre d’universitaires burkinabè et français » qui a « assisté à la cérémonie ». Des personnalités politiques, locales et nationales, complètent le public.

Le professeur de lettres Guy Lavorel, qui préside l’université Lyon-III depuis 2002 (et sera en poste jusqu’en 2007), dans son discours d’accueil, soulignera combien Compaoré a « contribué à l’essor d’un humanisme francophone, message parfois difficile, mais essentiel face aux multiples questionnements du monde ». Le doyen de la faculté de droit, le professeur Luc Saïdj (né en Algérie, à Tizi-Ouzou, il est mort en 2018), chargé des relations internationales de Lyon-III pendant dix ans (1997-2007), ne sera pas le dernier à féliciter Compaoré.

« Le meilleur en tout » ?

Lyon-III est alors, en 2004, dans la tourmente. Sa devise est « Ad Summun Pro Omnibus in Omnibus » (Le meilleur en tout pour tous), mais, manifestement, le meilleur n’y est pas pour tous : Lyon-III est régulièrement mise en cause pour « discrimination ».

Bruno Gollnisch, autrefois député du Front national et bras droit de Jean-Marie Le Pen, qui y enseignait, sera suspendu pour ses propos négationnistes en 2004 (il sera réintégré en 2011). L’extrême droite y occupe le terrain, dans une partie (très minoritaire dit-on) du corps professoral ; et parmi les étudiants nombreux seraient les « nationalistes » et « identitaires » (rassemblés depuis 2020 dans le mouvement La Cocarde étudiante Lyon*).

L’image de l’université est alors fortement détériorée : elle est considérée comme étant complaisante à l’égard des thèses négationnistes, antisémites et racistes. Le ministre de l’Education nationale dans le gouvernement de Lionel Jospin, Jack Lang, a même demandé un rapport sur « le racisme et le négationnisme à l’université Lyon-III ». Il sera rendu public en octobre 2004 et dénoncera le manque de réaction de l’université face « aux comportements de certains de ses enseignants ».

A qui profite « l’Honoris causa » ?

Pourquoi, en 2004, le président Blaise Compaoré a-t-il été consacré docteur Honoris causa de Lyon-III ?
Il n’était pas le premier chef d’Etat africain à être ainsi honoré. Henri Konan Bédié, président de la République de Côte d’Ivoire, l’avait été en 1999** (le décret de nomination date du 9 mars 1999). On pouvait s’en étonner. Le successeur de Félix Houphouët-Boigny avait été l’instigateur, sur le terrain politique et diplomatique, de « l’ivoirité », un concept identitaire. Il n’avait pas été un modèle de démocratie politique (et c’est un euphémisme) à l’occasion de la présidentielle 1995 et n’entendait pas l’être, non plus, dans la perspective de la présidentielle 2000.

Moi-même, j’avais publié les doutes qui étaient les miens quant à la contribution d’un bureau d’études français pour la rédaction d’une partie de sa thèse de doctorat en économie à Poitiers (où je m’étais donné la peine d’aller la lire ce qui conduira à la saisie de mon magazine en Côte d’Ivoire) alors qu’il était, justement, ministre de l’Economie de son pays.

Et en 1999, son administration était dans le collimateur de l’Union européenne pour des détournements de fonds alloués au secteur de la santé. Autant d’éléments qui contribueront à en faire la « victime » du coup de force militaire du 24 décembre 1999, ce qui conduira Paris à organiser son exfiltration (et celle de ses proches) !

Si Compaoré s’est trouvé honoré par Lyon-III en 2004 c’est que Ouagadougou allait accueillir le Xè sommet de la Francophonie à compter du 26 novembre de cette année-là. Et, surtout, que Michel Guillou avait été recruté par Lyon-III où il créera l’Institut d’études de la francophonie et de la mondialisation (Iframond) qui deviendra l’Institut international de la Francophonie (2IF). Guillou, membre du RPR qui a été un proche de Michel Aurillac, ministre de la Coopération (1986-1988) de Jacques Chirac, est décédé en 2018. Docteur-ingénieur, docteur d’Etat, il s’est totalement investi dans la promotion de la Francophonie. Il a été, ainsi, le premier recteur de l’Université des réseaux d’expression française (Uref) devenue Agence universitaire de la francophonie (AUF). Ce qui lui vaudra d’être mis en cause pour « clientélisme érigé en règle de gestion » et suspecté de « détournement de fonds ». Je rappelle que c’est Guillou qui a prononcé « l’éloge du président Blaise Compaoré » le 23 avril 2004.

Guillou sera, en 2006, avec Guy Lavorel (président de Lyon-III en 2004) l’auteur d’un recueil d’articles et de conférences de l’Iframond qui a fait la part belle à la cérémonie de remise des insignes de docteur Honoris causa à… Abdou Diouf, secrétaire général de la Francophonie. La boucle est bouclée !

Le ménage pour restaurer les valeurs universitaires de Lyon-III

Dans un monde universitaire où, trop souvent, la connaissance s’accoquine avec le politique et où se pratique le mélange des genres (trop souvent au détriment des étudiants et des études), il est évident que le choix des éligibles au titre de docteur Honoris causa n’est pas toujours fait « pour l’honneur ». Michel Guillou a été fait commandeur de l’Ordre national du Burkina Faso ; ceci étant sans doute – parmi d’autres « avantages » peut-être – le résultat de cela. C’est, malheureusement, la règle du jeu du « pour l’honneur ».

Eric Carpano, président de Lyon-III***, dit vouloir cesser de jouer ce jeu. Voilà donc Blaise Compaoré, docteur Honoris causa de Lyon-III, promu, sans nuances, « dictateur du Burkina Faso ayant asservi son peuple durant des années et symbole d’une francophonie dévoyée par le néocolonialisme de la Françafrique ». La condamnation de Compaoré, le 6 avril 2022, à la « réclusion criminelle à perpétuité pour l’assassinat, entre autres, de Thomas Sankara » justifie donc, selon Carpano, de faire le ménage « afin de laver l’affront fait aux valeurs universitaires autant qu’au peuple burkinabè ».

Faire le ménage, c’est aussi, nécessairement, réécrire l’histoire de Lyon-III. Carpano y a été étudiant, puis professeur de droit public, spécialiste du droit de l’Union européenne ; il en est, aujourd’hui, depuis décembre 2020, le président. Mais l’université reste confrontée, après près de 50 ans d’existence, à ses vieux démons. Carpano en a fait lui-même la liste, le 12 mai 2022, dans un entretien avec l’hebdomadaire Tribune de Lyon : « actes racistes, antisémites, islamophobes, homophobes, sexistes ». Dans cet entretien, il appelait à sortir de dessous la « loupe médiatique » et entendait, en bon juriste, à prendre en compte ce qu’est « le temps de la procédure ».

La loupe médiatique, il vient de s’y replacer dès lors qu’il stigmatise les uns et pas les autres. En juriste, il ne manquera pas de rappeler la condamnation de Blaise Compaoré par un tribunal burkinabè. Mais c’est aussi en historien et, plus encore, en politiste, qu’il faut aborder cette affaire. Le ménage, d’accord ; à condition de ne pas laisser la poussière sous le tapis. « Pour l’honneur » des universités françaises.

C’est aussi que, vu de l’Hexagone (et je dis bien vu de l’Hexagone !), le moment se prête mal aux amalgames, aux approximations et à la mise en cause de ce qu’a été le comportement de la France en Afrique (ce qui ne signifie pas qu’il faille fermer les yeux sur la politique des pouvoirs français dans les pays africains, aujourd’hui comme hier). C’est donner du grain à moudre à tous ceux qui, un peu trop vite, appellent la Russie de Poutine (dont ils ne savent rien) à la rescousse contre la France de Charles De Gaulle à Emmanuel Macron (dont ils ont oublié bien des choses). Ce n’est pas, selon moi, la tâche des universités françaises qui doivent veiller, d’abord, à promouvoir un savoir « de progrès » – en France comme à l’étranger – plutôt qu’à ressasser les vieilles rengaines dont certains voudraient faire des « tubes.

PS – Je boucle ce texte alors que Ouagadougou est, une fois encore, en ébullition et que, désormais, le sentiment anti-français s’y exprime pleinement (y compris par la violence, dans la capitale comme à Bobo-Dioulasso). Comme à Bamako et ailleurs en Afrique de l’Ouest, il est véhiculé par des personnalités et des groupuscules dont la finalité de l’action ne laisse pas de doutes.

* La Cocarde étudiante a été fondée au printemps 2015 dans le cadre de ce que l’on appelait alors l’université Paris-II (aujourd’hui Paris-Panthéon-Assas), en vue de rassembler les étudiants souverainistes avec des méthodes qui rappellent celles mises en œuvre par le mouvement Occident dans les années 1960-1970. Son président a été, de 2019 à 2022, Luc Lahalle, assistant parlementaire de Jordan Bardella en passe de prendre la présidence du Rassemblement national. Lahalle vient d’être remplacé par Vianney Vonderscher, neveu du comte et de la comtesse Thibault de Tanoärn et du comte et de la comtesse Eric de Francqueville. Ainsi va la France républicaine… !
Lyon tend à devenir un pôle d’ancrage pour les groupuscules d’extrême droite. Je rappelle que c’est à Lyon que Marion Maréchal, la nièce de Marine Le Pen et aujourd’hui bras droit de Eric Zemmour, a suivi, en 2017, les cours de maîtrise en administration des affaires (MBA) à l’EM Lyon Business School. L’année suivante, c’est à Lyon qu’elle a fondé l’Institut des sciences sociales, économiques et politiques (Issep) dont le succès médiatique a été bien plus fort que le succès pédagogique.

** Il y a eu, de 1973 – création de Lyon-III – à nos jours, une petite quarantaine de personnalités érigées en docteur Honoris Causa ; pour l’essentiel, des personnalités universitaires ou intellectuelles. Parmi elles, quatre chefs d’Etat seulement, tous africains, dont, hormis Henri Konan Bédié et Blaise Compaoré, les Sénégalais Abdoulaye Wade en 2005 et Abdou Diouf en 2006, ce dernier au titre de secrétaire général de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF).

*** A noter que Isaac Zida, chef de l’Etat du Burkina Faso pendant trois semaines en novembre 2014 puis Premier ministre du président Michel Kafando, a étudié à Lyon-III où il a obtenu un master en management international.

Jean-Pierre Béjot
La ferme de Malassis (France)
1er octobre 2022

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