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Burkina Faso : Les fondements sociologiques de la crise sécuritaire

Accueil > Actualités > Opinions • Lefaso.net • jeudi 9 juin 2022 à 21h30min
Burkina Faso : Les fondements sociologiques de la crise sécuritaire

Le journaliste Sayouba Traoré revient, à travers les lignes qui suivent, sur certains faits pouvant expliquer en partie la crise sécuritaire que vit le Burkina Faso.

Je rentre ce matin d’un séjour de 31 jours à Ouagadougou et environs. Je vous livre ici mes premières impressions. Quand on arrive aujourd’hui à Ouagadougou, pas besoin de grandes théories savantes. L’insécurité au Sahel vous saute à la gorge. Il faut seulement avoir le courage de ne pas détourner le regard. Partout, des grappes de gens désemparés qui tendent la main, avec une douleur indicible plaquée sur le visage. Pour une fois, j’ai refusé de prendre des photos. Il faut respecter ces gens. Respecter ce qu’il leur reste de dignité. Respecter leur douleur. Respecter leurs difficultés à rester encore debout.

Les premiers moments, on se demande comment la population habituelle de la ville fait pour supporter un tel spectacle. Ce n’est pas le harcèlement coutumier des gens pauvres de la ville. Ce sont des femmes. Elles sont assises là où elles peuvent. Ce sont les enfants qui ont encore la force de venir tendre la main. Des groupes d’enfants, qui viennent s’arrêter devant les vitres des portières, qui scrutent l’intérieur des voitures, et qui tendent une main quémandeuse au bout d’un bras transpercé de fatigue. Des enfants qui slaloment entre les tables des restaurants, espérant des restes.

Et les mères ? Ces femmes sont revenues de tout, fatiguées de tout, harassées au-delà de tout. On sent que les bouches sont lasses de raconter. Reste des regards qui voient plus loin que l’humain. Un œil vide, rempli de toutes sortes de choses.
D’où viennent tous ces gens ? On ne sait plus. L’administration a forgé un néologisme qui claque : PDI. Qui claque, mais qui ne dit rien, en fait. Qui claque, et qui permet de camoufler l’essentiel. Comme si le silence permettait l’oubli.

Ces PDI viennent s’ajouter aux désespérés de la capitale. On ne peut pas oublier qu’avant leur venue, des mendiants occupaient les mêmes places. Faisaient les mêmes gestes. La même attente sans but. Le même manque d’espoir. Demain ? Demain c’est tout à l’heure. Ce soir, si les jours ont meilleurs.

Car, avant la crise sécuritaire, il y avait un océan de misère dans notre pays. Une grande masse de gens qui ne peuvent même pas imaginer l’idée de droits. Au sommet cette sombre engeance qui n’existe pas, qu’on ne veut plus voir, les jeunes diplômés chômeurs. Il ne faut pas se tromper. Les jeunes qui vous disent qu’ils sont nés, « juste pour accompagner les autres », ils sont toujours là.

Une question redoutable : comment peut-on imaginer qu’une telle société peut continuer ? Il y a un centre. L’ordinateur a écrit « ventre » au lieu de centre. Erreur de manipulation ? Correcteur qui anticipe ? Gardons ce mot ! Il y a donc un ventre. Celui de toutes les orgies, de toutes les indigestions, de tous les gaspillages. Et plus on s’éloigne de ce ventre, plus on est miséreux. On a donc les gens des maladies du trop manger, cerclés par la masse indistincte du « un coup KO. »

Il faut que je vous explique. « Un coup Ko », ce n’est pas le « win vouka » des campagnes électorales. Nombreuses sont les familles où la mère ne prépare qu’un seul repas par jour. Depuis longtemps, les parents ont cessé de se battre. On se bat contre la pauvreté. Parce qu’il y a quand même un tout petit espoir. La misère, on ne peut plus. On gère la misère.

Car la misère, c’est le renoncement. Toutes les 24 heures, il y a donc un seul repas. « Un seul coup », quoi ! Et celui qui rate ce rendez-vous est « KO ». Donc « Un coup KO ». Même dans les tréfonds du désespoir le plus noir, il reste quand même un brin d’humour. Rire de sa propre perte, en somme.
On est même étonné que cette société inhumaine n’ait pas connu une explosion violente. Et évidemment, quand un messager du djihad arrive avec des finances et des armes, son discours trouve une oreille attentive.

Une oreille préparée de longue date à entendre ce que ce djihadiste dénonce. Ajoutons que ces populations éloignées du ventre n’ont jamais eu droit à une éducation de qualité. Parfois même, pas d’éducation du tout. Traduisons cette réalité sociale : manque d’éducation, cela veut dire aucune capacité de démêler le faux du vrai dans les amalgames du message djihadiste. Vous voulez un exemple ?

Pendant longtemps, le message distillé est que « les musulmans nous tuent ». Avec en toile de fond un affrontement inter-religieux. Aujourd’hui, il nous a fallu de longues années avant que des érudits viennent nous expliquer que l’islam ne joue qu’un rôle marginal dans cette affaire. Il arrive que la religion serve de mauvais prétexte. Cela est possible, parce que les populations dans ces villages ne sont pas assez éduquées pour faire la différence entre les fausses motivations et les vrais desseins des terroristes. Des desseins qui restent cachés, évidemment.

Il y a un prolongement. Malgré les années qui défilent, on ne sait toujours pas qui nous attaque. On a donc dit HANI. Pour Hommes Armés Non Identifiés. Si les autorités, gouvernementales et locales, ne parviennent pas à dire qui sont ces HANI, on compte sur qui pour les identifier ? En tout cas pas les masses rurales privées de tout. Privées de l’essentiel et du minimum.

Car la misère est stratifiée. Le ventre, repu au-delà du raisonnable. Les gens du V8 et des R+. En bas, ceux qui vivent un peu. Vivre un peu, c’est quelques jours d’opulence au moment des salaires. Après, commence la grande vague des oubliés. Ensuite, les gens des quartiers périphériques. Des pauvres qu’on a poussé dans la pénombre. Les plus pauvres parmi les pauvres, c’est le monde rural. Même les statistiques refusent de les compter. A ce niveau, on ne parle plus d’oubli. Ces gens n’existent tout simplement pas. Quand on ne veut plus dénombrer, on fait des estimations. A la louche quoi !

Pour conclure notre société est un terreau favorable pour toutes sortes de manipulateurs. Il ne faut pas se mentir. On ne pourra pas vraiment terrasser le terrorisme, en conservant une telle structure de la société, et des inégalités béantes qui tuent tranquillement des pans entiers de la population. On peut vaincre militairement. Mais ça reviendra. On ne peut pas édifier des déserts économiques, et demander à des populations d’accepter d’étouffer dans ces déserts. L’égoïsme de classe, on finit toujours par le payer.

Sayouba Traoré
Journaliste, écrivain

Vos commentaires

  • Le 9 juin à 21:05, par Naabo En réponse à : Burkina Faso : Les fondements sociologiques de la crise sécuritaire

    Bonjour, Doyen. Merci beaucoup pour cette analyse. L’élite burkinabè (je veux parler de ces soi-disant hommes politiques, de ces leaders religieux et coutumiers qui font de leurs croyances une profession monnayée, de ces affairistes à la burkinabè, de ces responsables de postes administratifs qui ne voient en leur poste que des cadeaux donnés pour jouissance, etc....) doit savoir que le Burkina est l’un des pays les plus inégalitaires dans la sous-région. Ouagadougou est la ville où le luxe insultant ’(avec ces voitures luxueuses, ces immeubles impressionnants très souvent inutilisées, ces cérémonies festives d’une cherté indécente) côtoie une marée de misère. Si ce n’est au Burkina, comment une classe dirigeante peut-elle s’accommoder de cette situation d’injustices et d’égoïsme, qui n’est en fait rien d’autre qu’une gigantesque bombe à retardement ?

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  • Le 9 juin à 21:36, par De rien En réponse à : Burkina Faso : Les fondements sociologiques de la crise sécuritaire

    Pauvreté et misère des uns. Égoïsme et avidité des autres. Ignorance et lâcheté de tous. Tous est réuni pour que ce pays sombre sans fin. Merci pour cet article.

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  • Le 10 juin à 01:00, par Mechtilde Guirma En réponse à : Burkina Faso : Les fondements sociologiques de la crise sécuritaire

    Ajoutons que ces populations éloignées du ventre n’ont jamais eu droit à une éducation de qualité. Parfois même, pas d’éducation du tout. Traduisons cette réalité sociale : manque d’éducation, cela veut dire aucune capacité de démêler le faux du vrai dans les amalgames du message djihadiste.

    Evidemment mon cher Sayouba. Il n’y a plus de camp d’initiation.

    Au passage, je te présente mes condoléances pour le départ de notre sœur. Au décès de notre aîné, je lui avais demandé si lui, le yir-soba, avait laissé l’argent de la popote avant de tirer sa révérence ? Elle m’avait répondu qu’il avait dû oublier. Alors je lui avais dit de ne pas s’en faire parce que moi j’étais encore là. Elle aura tout ce qu’elle veut. Mais voilà sans me demander ma permission elle court pour le rejoindre pour je ne sais derrière quel « Nassongo » elle cherche encore.

    Si toutefois tu faisaisais un sot ici , au Canada, n’oublies pas de me contacter. Si je ne suis pas là tu laisse le message. Ma porte t’es largement ouverte. Je te promets que tâcherai d’éviter de taquiner le « Yesba » des enfants.

    Portes-toi bien et prends soin de toi.

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  • Le 10 juin à 05:37, par Danton En réponse à : Burkina Faso : Les fondements sociologiques de la crise sécuritaire

    Merci Grand Frere Sayouba Traore pour ce cri du coeur. Rien a ajouter. Tout est dit et tellement bien dit que nous devrions tous commencer cette introspection collective. Il faut une REVOLUTION. Et si celle-ci doit etre sanglante pour le salut de la Nation, ne faisons pas l’economie du sang verse.S’il faut detruire pour reconstruire, alors allons-y !

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  • Le 10 juin à 09:39, par Moussa NYANTUDRE En réponse à : Burkina Faso : Les fondements sociologiques de la crise sécuritaire

    Analyse très pertinente ! La vérité rougit les yeux mais ne les crève pas. Espérons que ce petit texte mais d’une très grande portée ne tombera pas dans l’oreille d’un sourd ou plutôt, devrais-je dire, sous les yeux d’un aveugle. Grand merci à vous, Monsieur le Journaliste !

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  • Le 10 juin à 09:50, par Adama OUEDRAOGO En réponse à : Burkina Faso : Les fondements sociologiques de la crise sécuritaire

    Belle analyse Doyen TRAORE,,,,,,,, je suis sans voix ...Que bénisse ce pays

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  • Le 10 juin à 11:41, par Dibi En réponse à : Burkina Faso : Les fondements sociologiques de la crise sécuritaire

    Juste dit et bien dit !
    Pour notre peuple, le néocolonialisme compradore prédateur est l’autre nom de HANI -Hommes armés non-identifiés- contre notre avenir commun !
    On désespère de l’élite politique et de nombre de secteurs d’une élite intellectuelle et médiatique, débilitée, biberonnée au néolibéralisme managériale affairiste et corrompu.
    Comment comprendre la réduction du train de vie de l’Etat par tous les contraires opérés depuis 1987 : multiplication indécente des salaires des ministres, de la haute fonction publique,..., la dilapidation des fonds publiques par des subventions éhontées anti-constitutionnelles de voyages touristiques de milliers de pèlerins à la Mecque, les détournements et vols impunis des caisses de l’Etat, les montages de projets bidons, de financements d’ateliers bidons, de colloques bidons, de missions ministérielles bidons, de festivités bidons, ... bref, de tout ce qui concourt à approfondir le Néocolonialisme et la domination impérialiste qui mettent au tombeau l’avenir de notre peuple, de notre jeunesse, de nos cultures...!
    La trahison de nos élites politiques et médiatiques aux affaires, leur indifférence devant l’océan de misère sociale qui condamne à la mort ou à la survie inhumaine indigne des personnes, font de ces élites politiques, des médiocres, des raclures, des criminels ennemis de classes qu’il est urgent de balayer et de jeter dans les poubelles de l’Histoire !
    Ce sont elles, les Vrais HANI, les Responsables du Grand Merdier qui condamne l’avenir de nos peuples !
    Ce sont elles, l’autre bras armé de la guerre de classe contre la paysannerie, les travailleurs des villes et des campagnes, les pauvres et tous les affamés de nos trottoirs !
    Il est urgent de sortir du néocolonialisme par la Rupture !
    Cette Rupture attendue par la Révolution anti-impérialiste panafricaine et patriotique !
    Na an lara, an sara !
    La patrie ou la mort, nous vaincrons !

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  • Le 10 juin à 23:53, par Taonsa le chasseur En réponse à : Burkina Faso : Les fondements sociologiques de la crise sécuritaire

    Norbert Zongo avait qu’il y a des gens au Burkina Faso qui sont capables de brûler le pays pour chauffer leur café. C’est cette égoïsme qui nous maintient dans le KO. Sinon comment comprendre que certains jubilent quand le pays subit des revers.

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  • Le 11 juin à 15:39, par arsene En réponse à : Burkina Faso : Les fondements sociologiques de la crise sécuritaire

    Analyse un peu truqué.vous semblez être expert en tout. Avez cherché un temps soit peu à savoir où sont les parents, maris et jeunes membres de leurs familles ? Et si c’était les mêmes qui nous tirent dessus. vous pouvez passer plusieurs années sur le terrain à faire des recherches sur des sujets que tout le monde connaît

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