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Sidya Touré et l’impuissance politique en Guinée (1ère partie)

Accueil > Actualités > International • Jean-Pierre Béjot, fondateur de La Dépêche Diplomatique • jeudi 16 septembre 2021 à 15h11min
Sidya Touré et l’impuissance politique en Guinée (1ère partie)

Ahmed Sékou Touré, au pouvoir en Guinée depuis 1958, décède aux Etats-Unis dans la nuit du 26 au 27 mars 1984. Lansana Conté lui succède à la suite du coup d’Etat du 3 avril 1984. « Moi, je suis un général. Vous, les ministres, vous êtes mes caporaux. Je donne les ordres, vous les exécutez. Je ne discute pas avec vous ».

Conté mourra à la fin de l’année 2008. Les militaires auront, au cours de ce quart de siècle, ajouté la dictature économique à la dictature politique ; agrémentées d’une répression sociale systématique. En 2008, on pensait que la page serait tournée. Erreur. Le capitaine Moussa Dadis Camara prend le pouvoir et s’illustre en massacreur.

Il faudra attendre 2010 pour qu’une élection présidentielle soit organisée. Deuxième tour quatre mois après le premier ! Alpha Condé est déclaré vainqueur. Il le sera à nouveau en 2015 et 2020. Mais si mal élu, et si piètre gouvernant, qu’une fois encore c’est l’armée qui fait le boulot et le dégage en touche. « Un acte patriotique » dit Cellou Dalein Diallo, leader de l’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG). « Nous allons vers l’avant » affirme Sidya Touré, leader de l’Union des forces républicaines (UFR). Les politiques sont-ils impuissants en Guinée ? Pour répondre retraçons l’itinéraire d’un des leurs.

Sidya Touré est né le 15 août 1945 à Dimbokro, en Côte d’Ivoire, de parents guinéens, Diakhanké (un peuple de culture soninké qui a marqué pendant plus de trois siècles l’histoire du commerce en Afrique de l’Ouest), originaires de la région de Boké-Gaoual, à l’Ouest de la Guinée. Licencié en droit des affaires, Touré est sorti en 1972 de l’Ecole nationale du Trésor à Paris et va débuter comme inspecteur du Trésor en Côte d’Ivoire puis sous-directeur des finances extérieures et du crédit, directeur de l’administration générale au ministère du Commerce de 1977 à 1981, directeur du commerce intérieur et de la distribution de 1981 à 1983. Il deviendra alors directeur de cabinet du ministre de l’Industrie et du Plan, bientôt promu ministre d’Etat chargé des négociations pour le rééchelonnement de la dette publique.

Le nom de Touré est attaché à celui de son ministre : Maurice Séri Gnoléba. Gboléba est bété. Mort en 2019, c’était une personnalité majeure dans l’histoire contemporaine de la Côte d’Ivoire. Il aura été un des seize ministres d’Etat nommés par Félix Houphouët-Boigny, administrateur de la BCEAO et gouverneur suppléant du FMI. Au sein du PDCI, il aura appartenu aux plus hautes instances (BP et CC). Il sera sorti du gouvernement avec trois autres ministres d’Etat le 16 octobre 1989. On disait alors, dans les milieux houphouëtistes, que « sa disgrâce était totale ». Ayant en charge le problème de la dette ivoirienne, il lui sera reproché une trop grande violence lors des négociations internationales. On lui reprochera, par la suite, d’avoir été un des « milliardaires » de la Côte d’Ivoire.

Pendant sept ans, Touré va donc être le bras droit de Séri Gnoléba. Quand, le mercredi 18 avril 1990, Alassane D. Ouattara, gouverneur de la BCEAO, sera appelé par Félix Houphouët-Boigny à la présidence du « Comité interministériel chargé de l’élaboration et de la mise en application du programme de stabilisation et de relance économique », il chargera Touré de la coordination du comité de suivi économique. Et lorsqu’il sera nommé Premier ministre, il en fera son directeur de cabinet. Il le restera jusqu’au 8 décembre 1993, Henri Konan Bédié s’étant installé à la tête de l’Etat ivoirien et Ouattara ayant démissionné de son poste de Premier ministre.

Premier ministre de Lansana Conté, poste nouvellement créé

Sidya Touré a alors près de cinquante ans. Après avoir quitté les arcanes de la scène politique ivoirienne (il appartenait alors à la fonction publique ivoirienne mais se trouvait sans affectation), il tournera ses regards vers Conakry et se consacrera aux affaires à la tête de l’entreprise qu’il a créée : la Société financière et industrielle du Golfe de Guinée (Sofig). Son débarquement en Guinée, au temps de la présidence de Lansana Conté, ne passera pas inaperçue. Il avait tutoyé le pouvoir en Côte d’Ivoire ; il va devoir l’assumer pleinement en Guinée quand, le 9 juillet 1996, le président Conté va le nommer Premier ministre. Une nomination qui va alimenter, en Côte d’Ivoire, le débat sur « l’ivoirité ». La presse, proche du président Henri Konan Bédié, va s’en donner à cœur joie sur le thème de : « Débusquons tous les Sidya Touré planqués au cœur de l’administration ivoirienne ! ».

Son accession à la Primature en Guinée (la fonction avait été abolie depuis l’accession au pouvoir de Conté en 1984) nécessitera plusieurs mois de négociations dans un contexte difficile : l’armée s’était révoltée avec une grande violence les 2-3 février 1996 ; la manifestation avait tourné en mutinerie accompagnée de pillages puis en tentative de putsch. « J’ai expliqué au chef de l’Etat, dira Touré au lendemain de sa nomination, que la restructuration que je comptais entreprendre allait entraîner beaucoup de changements, tant en ce qui concerne les hommes que les structures. Je lui ai dit qu’il fallait améliorer les rendements de l’administration, de l’appareil judiciaire et des recettes publiques, tout en réduisant de façon drastique les dépenses. Je l’ai averti […] que ce ne serait pas facile à gérer ».

C’était, en quelque sorte, la version guinéenne du « plan Ouattara » – avec en toile de fond les mêmes soubresauts des soldats – mis en œuvre en Côte d’Ivoire. Sauf que Conté n’était pas Houphouët et que la Guinée n’avait jamais connu les années de croissance qui ont été celles de la Côte d’Ivoire.

Cependant, les résultats ne vont pas tarder : restructuration du secteur public ; amélioration des recettes de l’Etat ; meilleure maîtrise des dépenses publiques ; inflation jugulée ; prévision de croissance de 6 % pour 2000, etc. Touré va mettre en œuvre un programme de développement ambitieux : « Guinée Vision 2010 ». L’objectif était alors, après deux années à la primature, d’amplifier la croissance dans un cadre macroéconomique assaini pour lutter contre la pauvreté. Il n’y parviendra pas. En mars 1999, après trente-deux mois au poste de Premier ministre, Touré sera remplacé par Lamine Sidimé : le savoir-faire économique et la rigueur de comportement sont incompatibles avec le mode de production politico-affairiste de la Guinée, impacté par des décennies de collectivisme et de parti unique.

Après le pouvoir, l’opposition

A la fin de la décennie 1990, Sidya Touré n’était toujours pas un « politique ». Dégagé de tout engagement auprès de la Guinée, il allait fonder le Centre d’études et de recherches économiques et sociales (Ceres) et participera à la création, à Paris, à l’Open Society for West Africa (Osiwa), une structure de lobbying dans laquelle on retrouvait quelques grosses pointures : l’Américano-hongrois George Soros (qui préside la fondation Open Society), l’Ivoirien Alassane D. Ouattara, les Sénégalais Mamoudou Touré et Keba Mbaye. Dans le même temps, Touré développera un bureau d’études commerciales : l’Observatoire guinéen de conjoncture économique (OGCE).

Touré va prendre conscience que le volontarisme économique n’est rien s’il n’est pas soutenu par une réelle détermination politique. Il expliquera, par la suite, que « sa nomination [à la Primature] a provoqué un sursaut national parce que les gens ont cru a une rupture avec les méthodes du passé » mais que, dans le même temps, la « crispation politique » n’a pas permis d’inscrire les efforts (et plus encore les résultats des efforts) dans le long terme. « La confiance est revenue parmi les partenaires étrangers et les investisseurs privés, dira-t-il plus tard. Nous avons mobilisé l’administration, insufflé une nouvelle mentalité rendu le service public plus efficace, accompli quelques actions urgentes dans le secteur de l’électricité et de l’assainissement ».

En Guinée, il y avait une attente réelle des populations qui étaient prêtes à accepter la rigueur économique et sociale dès lors qu’elle était impulsée sincèrement par en haut et qu’elle s’appliquait à tous et à toutes. Touré a donné aux Guinéens des raisons d’espérer. Ce peuple est plus politique que beaucoup d’autres ; plus responsable aussi. Mais un régime militaire (parasitaire par nature), succédant à un quart de siècle de bureaucratie de type « stalinien » (plus parasitaire encore que l’armée), suscite très vite des comportements mafieux dès lors que l’argent afflue dans les caisses et que la confiance des investisseurs est restaurée. Touré ne pouvait pas échapper à la tourmente. La rationalité économique ne peut rien face à la déraison politique ! L’erreur de Touré, Premier ministre, aura été de penser que le pouvoir de Conté pouvait avoir d’autres sources que la corruption et la prévarication.

Il va falloir du temps à Touré pour comprendre que l’on accède au pouvoir par le politique et que l’on ne peut s’y maintenir que par l’économique mais aussi le politique. Le 20 mai 2000, il basculera dans l’opposition et prendra la présidence de l’Union des forces républicaines (UFR) avant de rejoindre le Front républicain pour l’alternance démocratique (FRAD) créé le 21 mai 2002.

(à suivre)

Jean-Pierre Béjot
La ferme de Malassis (France)
14 septembre 2021

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