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Soutenance de thèse : Séni Saré disserte sur la « philosophie tragique de Nietzsche » et propose une pédagogie alternative de la liberté

Accueil > Actualités > DOSSIERS > Recherches et innovations • LEFASO.NET • mercredi 28 juillet 2021 à 17h00min
Soutenance de thèse : Séni Saré disserte sur la « philosophie tragique de Nietzsche » et propose une pédagogie alternative de la liberté

L’université Joseph Ki-Joseph a abrité le mercredi 28 juillet 2021, une soutenance de thèse en Philosophie. L’impétrant Séni Saré a présenté devant le jury ses travaux qui ont porté sur le thème : « La philosophie tragique de Nietzsche : Pour une pédagogie alternative de la liberté ». Après les délibérations, le jury a jugé ses recherches très pertinentes. L’impétrant a obtenu la mention très honorable.

SARE Séni est parti du constat nietzschéen suivant lequel la plupart de nos idées de valeurs se forment à partir d’une catégorisation morale des phénomènes de l’existence. Il fait ainsi remarquer que dans l’histoire de la philosophie, Nietzsche fait figure d’un contrebandier subversif de la pensée dont la philosophie s’est construite sur la dénonciation de tout ce qui, pendant longtemps, a servi de justification à l’existence pour les hommes.

La réduction anthropomorphique de l’existence constitue en effet, aux yeux de Nietzsche, une illusion car l’existence est indifférente aux aspirations et aux craintes de l’homme et se déploie par-delà nos catégories de bien et de mal. « En ôtant de nos conceptions de l’existence les catégories qui nous permettent de la supporter dans le présent, alors même qu’elle nous interdit de placer notre espoir en une rédemption à venir, indique SARE Séni, la pensée de Nietzsche nous précipite irrémédiablement dans une logique du pire, ce qui en fait une philosophie tragique.

Parents, amis et connaissances sont venus encourager l’impétrant

Accepter la réalité telle qu’elle est

Pour un penseur tragique l’affirmation du non-sens de l’existence participe à exorciser l’esprit de la phobie de l’indétermination morale et esthétique du monde. Mais, se demande SARE Séni, sommes-nous prêts à nous défaire de nos certitudes rassurantes pour affronter la vertigineuse infinité de possibilités de sens ? à danser au bord de l’abîme ?

C’est justement cette aptitude à accepter la réalité telle qu’elle est, sans le secours d’aucun double illusoire, qui constitue « le secret pour moissonner l’existence la plus féconde et la plus grande jouissance de la vie ». Mais pour parvenir à cette joie de vivre qui constitue, du point de vue tragique, la jauge de la liberté, il faut, à l’exemple du Grec antique, cultiver un art inventif et transfigurateur du réel.

Éveiller l’Afrique au tragique

Pour montrer l’intérêt pratique de sa thèse, SARE Séni considère l’histoire spécifique de l’Afrique marquée par la douleur de l’esclavage et de la colonisation comme un évènement susceptible d’éveiller au tragique de l’existence. Et puisque selon Nietzsche « La grande souffrance est la dernière libératrice de l’esprit, en ce qu’elle enseigne le grand soupçon », l’impétrant soutient que l’Afrique peut bâtir sur la conscience de ses douleurs historiques, liées à l’esclavage et à la colonisation, les conditions de sa libération. Mais dans ce discours sur l’Afrique, en accord avec la doctrine nietzschéenne de l’innocence du devenir, SARE Séni soutient la nécessité de substituer à la dialectique de la victime et du bourreau, une confrontation d’instincts de vitalité, car selon lui, le langage de l’éveil tragique s’émancipe de la morbide et populacière propension à la pitié.

Séni Saré, nouveau docteur en philosophie

Après sa présentation, les membres du jury lui ont posé des questions de compréhension. Ils ont également fait des contributions pour enrichir le document. Le jury a jugé après délibération Séni SARE apte à porter le grade de docteur en Philosophie.

Le travail a une qualité remarquable

Pour son directeur de thèse, Pr Nanéma Jacques, le travail de son poulain a une qualité remarquable dans le fond et dans la forme. L’écriture est limpide, élégante. Elle a aussi une allure vive. Pour lui, le travail manifeste une intelligence lucide. Au regard de tout cela, il pense qu’il peut bien transmettre le flambeau.

Le président du jury, Pr Karamoko Abou, n’a pas tari d’éloges à l’endroit de l’impétrant. Il a même suggéré à l’université Joseph Ki-Zerbo de faire en sorte qu’il puisse rester pour faire profiter son savoir aux autres.

Composition du jury : Président : Abou Karamoko, Professeur titulaire à l’Université Félix Houphouët-Boigny / Côte D’Ivoire,
Rapporteur : Alain Casimir Zongo, Maître de conférences à l’Université Norbert Zongo/ Burkina Faso,
Directeur de thèse : Jacques Nanéma, Professeur titulaire à l’Université Joseph Ki-Zerbo/ Burkina Faso,
Co-directeur de thèse : Cyrille Semdé Maître de conférences à l’Université Joseph Ki-Zerbo/ Burkina Faso,
Membres : Jean-Luc Gautero, Maître de conférences, HDR UNIV. CÔTE D’AZUR / France et Kouassi Yao-Edmond (par vidéo conférence), Professeur titulaire UAO / Côte d’Ivoire

Dimitri OUEDRAOGO
Lefaso.net


Quelques extraits de la thèse de SARE Séni :

Introduction

1. « Il est […] possible qu’un discours aveuglement affirmateur de la liberté fasse moins de bien à celle-ci que celui qui ne lui concède aucun préjugé favorable. Les véritables philosophes de la liberté pourraient ainsi être du nombre des plus audacieux pourfendeurs de la liberté, qui ne sont autres que les dénonciateurs des illusions de liberté. » p. 1.

2. « En ôtant de nos conceptions de l’existence les catégories qui nous permettent de la supporter dans le présent, alors même qu’elle nous interdit de placer notre espoir en une rédemption à venir, la pensée de Nietzsche nous précipite irrémédiablement dans une logique du pire, en quoi elle acquiert la spécification d’une philosophie tragique. » p. 3.

3. « Ne serai-je pas d’autant plus libre que je saurai reconnaître dans les promesses que me font les différentes doctrines de sens la part d’illusions qui les hante ? » p. 8

4. « La tartufferie morale, les préjugés métaphysiques, la démagogie politique constituent de nos jours encore des pièges dans lesquels sont retenus captifs des multitudes d’hommes. » p. 8.

5. « Tout le projet de la philosophie tragique est de nous éveiller à ces illusions de sens et de valeurs auxquelles les philosophies traditionnelles vouent un culte. Bien loin d’un pessimisme vulgaire ou d’un irrationalisme subversif, elle recherche cette lucidité qui reconnaît, derrière toute assignation prétendument transcendante de sens à l’existence, une orchestration purement humaine. » p. 10.

6. « Les facteurs de servitude dont il fallait alors se délivrer étaient, paradoxalement, ceux-là même desquels nous tenions jusque-là, l’assurance d’un monde ordonné et soumis à nos exigences psycho-logiques. » p. 10.

Chapitre I : L’infortune de la quête de sens : les rythme du non-sens
7. « Une obstination à défendre une valeur désuète est davantage le fait d’un aveuglement que d’une fidélité. C’est pourquoi le renoncement d’un homme à ses attaches passées n’a rien de dévalorisant » p. 23.

8. « le paradoxe de la philosophie tragique : un exercice de la raison destiné à disqualifier la raison. La pensée tragique est ainsi, non pas le lieu de l’irrationalité, mais le constat lucide d’un état de rébellion de la réalité contre toute tentative abusive de réduction rationnelle » p. 31.

9. « L’intuition que l’existence n’a pas de sens constitue la forme primordiale de manifestation de la pensée tragique. Celle-ci, précisons-le, n’a rien d’un accès de pessimisme puisque sa finalité (…) n’est pas de professer ce non-sens comme horizon indépassable pour l’homme. C’est plutôt le diagnostic d’un rapport pathologique de l’homme à l’existence dont le symptôme a pour nom l’illusion anthropocentrique » p. 37.

10. « Débarrasser le monde des ombres des nécessités humaines, ôter à l’homme l’illusion qu’il est un sujet unitaire et permanent, affirmer l’impossibilité même d’une relation de signification dans l’existence, tels sont des chantiers ou des sentiers sur lesquels on reconnaît les traces des pas de Nietzsche » p. 37.

11. « Alors que dans la métaphysique traditionnelle – la religion par exemple, la vie sur terre est envisagée comme un passage vers une autre dimension de l’existence, le propos nietzschéen réaffirme la nécessité d’affronter la dureté de la terre sans esquive. Les béatitudes évangéliques constituent à ses yeux une mensongère séduction digne d’un mépris souverain » p. 41.

12. « S’il y a une chose que Nietzsche sait promettre, ce n’est sûrement pas le beau temps ; c’est la révélation de tout ce qui fait problème dans la vie, c’est de porter l’homme à l’altitude du vertige et du grand froid, au conflit de la terre. » pp. 41-42

13. « … il n’y a pas de place pour le péché dans la version nietzschéenne de l’évangile : « la "Bonne nouvelle", c’est précisément cela » (L’antéchrist, § 33). Nietzsche s’emploie ici à restaurer la véritable psychologie de l’évangile : l’absence aussi bien de châtiment que de récompense, en somme, tout ce qui vient après ou se tient derrière la vie présente. Il s’agit pour lui de retrouver un authentique rapport à la réalité et, dans celui-ci, promouvoir un mode de vie qui n’ait pas besoin de croyance pour s’affirmer, ni de promesse pour supporter l’existence. » p. 44

14. « En érigeant la fidélité à la terre en exigence éthique, toute la mécanique des béatitudes évangéliques n’apparaît plus que comme un jeu de forces réactives. La mort de Dieu marque la dissipation des logiques rétributives. Toutes les promesses de la vie vertueuse se détachent de la chaine de leur soleil : leur contenu n’est plus qu’une fausse doublure du monde dont l’attrait témoigne d’un malaise vis-à-vis de la réalité présente. » pp. 45-46

15. « Si pour Nietzsche, le philosophe est le médecin de la civilisation, l’une des maladies dont il aura à guérir l’homme de cette civilisation est celle que Rosset a, le plus froidement, diagnostiquée : l’incapacité à affronter le réel dans sa structure simple et unique. » p. 46

16. « Une thérapie par la philosophie tragique consiste moins à administrer des préceptes au patient qu’à lui rendre sensibles son état pathologique et les symptômes qui le caractérisent. » p. 47

17. La pensée du double, selon Rosset, vise à joindre un faux être à la réalité pour offrir une certaine quiétude à la conscience éprouvée par l’aridité de l’Un qu’elle ne tolère pas. La pensée tragique, quant à elle, se fait meurtrière de l’illusion de cette duplicité sans cependant chercher à liquider l’esprit qui la porte : « Zarathoustra est indulgent pour les malades. En vérité, il ne s’irrite ni de leurs façons de se consoler, ni de leur ingratitude (Ainsi parlait Zarathoustra, « Des hallucinés de l’arrière-monde »). Le tragique reste donc, malgré tout, une philosophie foncièrement tolérante. » p. 47

18. « Par son art de deviner les énigmes, [Œdipe] fait paradoxalement le chemin inverse du penseur du double, sacrifiant le désir de duplication du réel à l’affirmation de l’Un. La résolution d’une question à devinette ne consiste-t-elle pas, en effet, à ramener à l’unicité et au même ce qui est initialement présenté comme séparé et différent ? » p. 48

19. « … l’homme désire permanemment être dans l’attente de quelque chose d’autre que ce qui est donné. La promesse de la chose à venir acquiert une importance plus grande que l’effectuation de celle qui est déjà là. […] En ce sens, toute une vie peut se dérouler sans que l’homme admette que ce qui lui est arrivé l’est à bon droit. » p. 49.

20. « … la satisfaction que procure la récompense est moins dans ce qu’elle ajoute substantiellement à l’homme que dans ce qu’elle laisse voir de lui, c’est-à-dire l’image qu’il se fait auprès de ses pairs » p. 58

21. « Un dispositif infaillible de rétribution des efforts de l’homme donnerait sans doute un sens à l’existence. Mais l’expérience montre que le sage n’est pas moins exposé aux maux de la vie que l’homme de peu de scrupules. On assiste ainsi à un effondrement du mécanisme de récompense. » p. 60

22. « Tant que la doctrine du sens de l’existence fait autorité, elle fédère les esprits autour de la promesse d’un accès à ce sens. Le sentiment d’une communauté de destin entre ceux-ci se développe. Toute atteinte contre le principe de sens précipite donc l’homme dans le frisson de la solitude. » p. 61

23. « Si l’on observe les philosophes grecs qui conquirent l’admiration de Nietzsche, on constate que c’est moins le contenu de leurs théories que l’audace qui a prévalu à leur formulation qui fait de ces derniers des philosophes dignes de la reconnaissance qui leur est faite. » p. 61

24. « Aussi vrai que la philosophie est une activité individuelle et que personne ne peut philosopher à la place d’un autre, si le cheminement d’un philosophe croise celui d’un autre, il ne s’agira en réalité que d’une rencontre entre deux cheminements solitaires parallèles » p. 62.

25. « Le dessein – et peut-être aussi le destin – de tout esprit qui veut s’affirmer est de vivre à part. » p. 62

26. « Penser chez Nietzsche, c’est être en chemin, ce qui ne signifie pas instabilité mais plutôt diversité d’approches ; dans le voyage en effet, le voyageur demeure le même malgré les espaces franchis et les paysages explorés. Le voyage en pensée – ou la pensée en voyage − de Nietzsche est ainsi un nomadisme enraciné dans le sens où, chez lui, une même pensée se présente sous de multiples expressions ou facettes. » p. 65

27. « La solitude de la conscience n’est pas seulement rupture de relation avec son semblable ; elle s’assume également comme renoncement vis-à-vis aussi bien de tout secours transcendant que des assurances des lieux communs qui trament le tissu social et font la sécurité de la vie. » pp. 65-66

28. « Toute la charge tragique de l’existence semble portée par ce qui, pour l’essentiel, est de l’ordre de l’indicible. Il n’y a pas de parole assez totale pour en épuiser le sens, et le propre même du tragique est de rendre inaudible le discours » p. 73.

29. « Rosset compare l’exercice de la pensée à l’art combinatoire du cuisinier, tout en leur prévoyant trois sorts : la réussite, l’échec et l’abstention. Ces trois destins sont respectivement corrélés à la parole, au balbutiement et au silence (Clément Rosset, Logique du pire, Paris, PUF, 2008, p. 54) et correspondent aux philosophies dites réussies, aux philosophies ratées et aux philosophies tragiques. » p. 73

30. « L’interprétation métaphysique de la réalité demeure […] une entreprise anti-tragique dans le sens où elle constitue un obstacle à la description de ce qui est pour privilégier sa signification, alors même que le sens tragique implique un rapport au réel tel qu’il est, c’est-à-dire sans justification. » p. 76.

31. « … lorsque la syntaxe du silence a un potentiel de signification plus intense que la prise de parole, celui-ci s’impose, non pas comme l’antithèse de la parole, mais comme un plus éloquent interprète. » p. 77.

Chapitre II : L’existence au sceau du hasard ou la claudication du sens
32. « Sitôt que l’existence est privée de son caractère ludique, elle perd son exubérance et se réduit à un étroit canal pour drainer les préoccupations de la vie courante. » p. 98

33. « si nous attendons du devenir qu’il assure pour nous la sanction de notre conduite, nous lui assignons par cela même une tâche pour laquelle il est condamné à la partialité. […] Un devenir justicier, voilà une vieille croyance contre laquelle Héraclite et Nietzsche se dressent pour le réhabiliter dans son innocence. » p. 105

34. « Or ce qui importe pour un mécanicien, c’est l’opérationnalité de son invention et non la valeur de l’application qui en sera faite. L’ouvrage de l’horloger sert autant à fixer l’heure de la prière qu’à paramétrer l’instant fatidique d’une explosion criminelle. » p. 107

35. « En refusant à l’objet considéré une beauté essentielle, il revient à l’observateur seul de déterminer la position dans laquelle il aura la plus favorable vue sur l’objet. L’artiste se trouve de ce fait délivré de la crainte d’une probable désapprobation en lien avec le sentiment suscité par son œuvre. » p. 111

36. « … l’angoisse existentielle de la créature n’est nullement une objection contre le créateur. Les défauts esthétiques ne sont pas répréhensibles ; c’est là le fondement de la liberté du penseur tragique qui saisit l’existence au prisme de l’art. » p. 111.

37. « L’humanisation de la nature, qui constitue l’interprétation de celle-ci en fonction de nos aspirations particulières, est en somme l’art le plus répandu et le plus prolifique dans ses productions. » p. 116

Chapitre III : Le sens à l’épreuve de la contradiction

38. « Ce qui apparaît alors comme pensée contradictoire n’est rien d’autre que l’écho des affections qui assaillent le corps. Or le corps est objet d’une haine multiséculaire qui remonte au platonisme et se poursuit encore aujourd’hui dans sa version contemporaine qu’est le christianisme. On peut donc comprendre pourquoi toute philosophie d’obédience rationaliste abhorre la contradiction que seule la philosophie tragique sait intégrer sans heurt. » p. 140

39. « L’importance accordée au langage dans la structure de la dialectique a corrélativement amoindri voire supprimé l’intérêt pratique pour la vie. Excessivement tournée vers la traque de tout ce qui fait relief au formalisme logique, la dialectique telle que la pratique Socrate semble peu préoccupée de la réalité. » p. 163.

40. « De même que Socrate traite ses interlocuteurs de sophistes engagés sur le chemin de l’immoralité, de même l’homme de ressentiment perçoit le type aristocratique comme une monstruosité. » p. 167.

41. « Les impératifs moraux en vertu desquels l’idéal ascétique s’affirme chez l’homme ne sont nullement la manifestation d’un progrès de l’espèce. Ils répandent au contraire la superstition d’un bonheur promis à ceux qui souffrent de la vie présente, et constituent de ce fait l’hypostase même d’une vie dévitalisée qui se retourne contre tout ce qui fait sa force et son charme. » p. 168.

42. « La pensée tragique n’est donc pas réductible à une antithèse de la dialectique ; elle ne veut pas s’y opposer parce qu’elle entend avant tout s’en démarquer et prendre de la distance par rapport à elle. Or l’opposition, selon Henri Birault (Henri Biraut in Colloque de Royaumont, "Nietzsche", p. 30), annule la distance. » pp. 170-171

43. « La dialectique ne se pose pas seulement comme un mode possible d’accès à l’intelligibilité du réel, en concurrence avec d’autres modes ; elle s’y désigne comme unique voie à l’exclusion de toute autre reléguée au rang sclérosé d’intuition primaire. » p. 171.

44. « … toute philosophe qui accorde plus de réalité à l’idéal qu’à l’expérience est perçue par Nietzsche non seulement comme le fait d’un délire (Ainsi parlait Zarathoustra, « Des hallucinés de l’arrière-monde »), mais plus encore comme une agression contre la vie. […] c’est dans la mesure où l’on s’éloignera le plus des supposées vérités de la dialectique que la vie recouvrera son charme et sa vigueur. » p. 172

45. « Le caractère abusif de la dialectique vient de ce que Socrate, son promoteur inaugural, voulait en faire un outil de pouvoir ; tout pouvoir étant naturellement porté à l’abus si rien ne l’y empêche. » p. 173.

46. « Sous les apparats d’une méthode d’élévation de l’esprit, exigeant de ses adeptes qu’ils se rendent étrangers aux choses sensibles pour s’élever aux plus fines abstractions, la dialectique chez Socrate n’a été en réalité que la manifestation de l’instinct agonal grec dans un personnage qui ne méritait pas de prendre place à la véritable arène. » p. 177.

47. « [l’] acharnement à défendre une idée par la corrosion de tout ce qui s’y oppose trahit un esprit typiquement décadent, incapable de supporter la subsistance de ce qui se détourne de lui. » p. 178.

48. « Laisser une idée contraire faire son chemin, sans jamais s’en offusquer, ni chercher à la contredire ou la défaire, sans non plus se laisser séduire par elle, c’est en définitive l’éthique intellectuelle tragique, tout aux antipodes de la démarche dialectique. » p. 179.

49. « Une fois délivrée des prétentions de la dialectique à la fixer dans les catégories conceptuelles qu’elle élabore, la réalité peut enfin se manifester dans ses diverses expressions sans pour autant être moins vraie et intégrale dans chacune d’elles. La rupture de l’identité et de la permanence du même n’affecte pas l’intégrité ontologique de la réalité. » p. 181.

50. « En distinguant le principe de la logique de celui de la réalité, Nietzsche soulève contre la prétention à une connaissance pure l’objection de l’arrangement utile. Même s’il n’approuve pas les idéaux moraux, il ne méconnait pas leur utilité pour le maintien en vie de leurs géniteurs, fondamentalement décadents. » p. 185

51. « La contradiction n’est donc pas indépassable parce que des existences ou des êtres seraient condamnées à s’opposer éternellement, mais parce que ces existences et ces êtres se déploient sous des modes polychromes. C’est à tort que cette variation est perçue comme une rupture entre des états appelés à s’opposer les uns aux autres. » p. 188.

52. « … la nature n’est ni bonne ni mauvaise selon le penseur de l’innocence du devenir, d’où la tolérance à la contradiction dans la philosophie de Nietzsche comme une récusation des antinomies axiologiques illégitimement projetées sur la nature. » pp. 188-189

53. « A l’origine de toutes les contradictions nietzschéennes, il y a une volonté d’affirmer l’indigence d’un premier paradigme convenu de la contradiction. » p. 189.

54. « Poser la question de la justification de l’opposition du bien au mal, du vrai au faux et de la supériorité des premiers aux seconds apparaît en effet comme une sorte d’“hérésie” philosophique et une grave atteinte à la tradition métaphysique. » p. 190.

55. « Autant l’oxymore n’est pas un abîme du sens chez le poète, autant la contradiction n’est pas chez Nietzsche le signe d’une défaillance de cohérence. » p. 192.

56. « La logique tragique n’est pas binaire sur le mode oui-non ou vrai-faux. Entre ces couples de termes extrêmes, il y a une infinité de modes intermédiaires et fluctuants que nul concept ne peut ni totalement ni définitivement cerner. » p. 194.
Chapitre IV : Les peut-être de Nietzsche : pour une sortie de la tyrannie des absolus

57. « En saisissant la tragédie de l’existence sous le prisme de l’humour et du rire, Nietzsche opère le retournement que jadis firent les tragiques grecs et par quoi ils ont conquis son admiration. Mais le tragique de l’existence n’est pas seulement ressenti, il est réinterprété comme tel et mis en scène. Philosopher avec humour ou rire en philosophe, c’est se résoudre à ce que la philosophie se fasse joie en acte, c’est produire la joie au sens où l’artiste crée une œuvre. » pp. 255-256

Chapitre V : La danse au bord de l’abîme ou l’exercice de la liberté

58. « Le défi de la joie tragique, c’est donc d’être et de subsister comme un consentement de l’esprit à l’existence en dépit de son non-sens, et une approbation du réel en dépit de sa cruauté. » p. 266

59. « Toutes les fois en effet qu’une valeur supposée est promue et défendue non pas parce qu’elle favorise la vie individuelle mais par référence à un ordre qui transcende l’individu, il y a un risque de dérive idéologique. Et quiconque s’attaque à de telles valeurs ou en approuve la remise en cause s’expose au rejet, à la rupture de compagnie et à l’expulsion hors de la zone de sympathie avec les autres. » p. 279

60. « La distance embellit la réalité dans son ensemble et rend insensible la laideur ou l’horreur du détail... Ce n’est donc pas manquer de raison que de trouver par moment un plus grand avantage à jouir de la beauté d’un paysage lointain, tout en sachant qu’une plus grande proximité révèlerait un tableau plutôt affreux. » p. 280

61. « … la perspective qui s’ouvre ici sur l’Afrique n’est pas le lieu d’une tropicalisation de la philosophie, ni celui d’une revendication d’un particularisme local que la philosophie devrait essayer de fonder. L’ambition est de rester dans le giron de la discipline philosophique, tout en considérant l’expérience africaine, non pas comme un argument de plus, mais seulement comme un phénomène dont l’opacité fond et se dissipe au passage de la flamme philosophique. » p. 319.
Chapitre VI : perspective oblique sur l’Afrique : une éclipse du tragique ?

62. « Le propos de ce chapitre est de considérer les circonstances historiques de la rencontre de l’Afrique avec l’autre comme l’évènement susceptible d’éveiller celle-ci au caractère absurde de l’existence, à partir de l’exposition à la souffrance. »

63. « Toutes les fois que la réflexion sur le malheur de l’Afrique ressasse l’argument de la spoliation esclavagiste ou coloniale, celle-ci s’en tient encore au stade de l’aveu d’irresponsabilité de l’Africain. Et de ce fait, elle rend impossible une prise d’initiative courageuse pour sortir de ce conditionnement historique » p. 346

64. « Les civilisations se caractérisent en effet par leur vitalité qui implique une capacité à toujours se réinventer et à créer les conditions de leur préservation, de leur perpétuation ou même de leur renaissance quand l’adversité en viendrait à mettre en péril leur existence. Quand même la chaine de la transmission intergénérationnelle aurait été interrompue, la survie d’une civilisation n’en serait pas pour autant rendue impossible. » p. 347.

65. « … quelque profonde qu’ait donc été la catastrophe coloniale, une indisponibilité de l’Afrique à rechercher les rameaux ou les souches fraîches de sa civilisation à partir desquels elle pourrait se revitaliser relève moins de la responsabilité de l’agresseur que de celle de la victime. » p. 347

66. « Tout messianisme politique, sous la forme d’une promesse de l’élite à la masse ou, inversement, sous la forme d’une attente de la masse vis-à-vis de l’élite, repose sur l’illusion morale que le désintéressement est une vertu exigible à l’homme, et que celui-ci manifeste la plus haute perfection morale quand il a surmonté tout penchant égoïste. » p. 348

67. « Plutôt que de s’acharner à nier et condamner la possibilité d’un instinct égoïste naturellement latent dans l’engagement politique des élites africaines, il conviendrait de définir les conditions d’un nouvelle forme d’égoïsme dans laquelle le fourvoiement des individus – qu’ils soient de l’élite ou de la masse − resterait malgré tout bénéfique à la collectivité. » p. 348

68. « Mis en face des valeurs de l’Occident qu’il veut récuser par fierté, l’Africain se retrouve cependant démuni de l’inventaire de ses propres atouts de puissance pour faire le poids face au concurrent occidental. Et cependant, son anti-occidentalisme primaire lui interdit toute possibilité d’emprunt intelligent d’éléments de valeur chez l’autre qu’il a diabolisé. » p. 350-351

69. « … sans le recul critique approprié, le culte des héros du passé peut devenir le fossoyeur des possibilités d’émergence de ceux du présent. Un servile attachement aux figures du passé entrave la possibilité d’entreprendre quelque chose de différent, et d’authentiquement conforme aux exigences du temps que nous vivons » p. 352

70. « … du fait de la spécificité des contextes, le meilleur hommage dû aux héros de l’histoire d’un peuple sera non pas la perpétuelle psalmodie de leurs noms, mais l’actualisation du sens de leur engagement et de l’esprit de leur combat. » p. 353

71. « Si le statut d’héritier d’une haute civilisation du passé peut avoir une dimension valorisante pour la postérité qui le revendique, il faut prendre garde à ce que celui-ci ne devienne pas un héritage “asthénogène”. » p. 356

72. « Alors que l’humanité est embarquée dans une histoire qui tend de plus en plus à la mettre face aux mêmes défis existentiels, l’on peut craindre que pour les Africains, la nostalgie de leur gloire passée ne soit la cause même de leur aveuglement sur la réalité de leur misère actuelle. » p. 356

73. « Le désir de vengeance caractéristique des faibles use toujours, si l’on en croit Nietzsche, de catégories manichéennes (Cf. La généalogie de la morale, 1re dissertation, § 7) par lesquelles il assène aux forts le coup de grâce de la disqualification morale » p. 360

74. « Sous les espèces d’un idéal doloriste brandi comme une preuve de courage et de bravoure du Noir, transparaissent en réalité le plus souvent, bien d’autres motivations. Non seulement une volonté, consciente ou non, de masquer une lourdeur d’esprit et une fadeur de la créativité, mais aussi une stratégie de maintien d’un misérabilisme destiné à susciter la compassion et à mobiliser l’aumône de l’aide. » p. 363

75. « L’altérité n’est donc ni le lieu de l’opposition et du rejet de l’autre, ni celui d’une fusion dissolvante de soi dans cet autre ; c’est le lieu où les parties doivent se disputer les mêmes atouts de puissance. Chacune pourra y chercher à reproduire la stratégie gagnante de l’autre sans que cela s’apparente à un déni de soi-même. » p. 368

76. « … il est improbable que sous la haine du colonisateur ne se cache pas une convoitise de sa puissance. Le dédain vis-à-vis de l’autre est ici le déguisement d’une attirance envers ses qualités inaccessibles. » p. 370

77. « L’histoire singulière de l’Afrique, quoique marquée par les douloureux épisodes de la rencontre avec l’autre, ne peut… pas justifier une conception manichéenne de l’humanité au sein de laquelle les catégories de bien et de mal se superposeraient respectivement et exclusivement à celles de l’identité et de l’altérité ou du moi et du non-moi » p. 370-371

78. « Rien de grand, semble-t-il, ne peut être annoncé et réalisé par les Africains sans scander le plus pieusement possible la formule magique : « avec l’appui de nos partenaires techniques et financiers… L’Afrique est ainsi devenu l’enfant éternel de l’humanité au profit duquel tous les peuples peuvent s’enorgueillir de prodiguer des soins, au nom d’un idéal humanitaire qui l’avilit plus qu’il ne l’émancipe. » pp. 375

79. « La création libératrice n’est pas un geste posé une fois pour toutes ; c’est dans l’engagement permanent que l’homme se libère et non dans la commission d’un geste isolé qui prétendrait à une validité universelle et éternelle... La permanence de la créativité est la condition de la libération, en tant qu’elle suppose une remise en cause permanente des valeurs qui l’inspirent ou auxquelles elle se réfère. » p. 378

80. « Le créateur est à naître et non à ressusciter, ce qui signifie l’exigence d’une renaissance dans son temps et non une fuite dans le passé. » p. 378

81. « Pour le Grec ancien, le pessimisme de Silène résumait tout le non-sens d’une existence qui lui inspirait l’horreur. Pour l’Africain d’aujourd’hui, la principale entrave à une existence optimale n’est pas l’oracle d’un dieu quelconque. Ce sont les sirènes d’un afropessimisme accusateur de l’autre et justificateur de soi et qui entretient la croyance en l’impossibilité absolue de sortir de son arriération » p. 379

82. « … le plus grand danger qui guette les Africains, c’est de vouloir préserver leur africanité, comme une essence absolument bien, de la contamination de tout ce qui est considéré comme exotique et par conséquent mauvais ou corrompu. » p. 380

83. … la plus grande menace pour eux, c’est de se rapporter à la modernité comme à une formule standard et immuable qu’il suffit de reproduire à l’identique partout ailleurs, tout en scandant religieusement leurs vœux. » p. 380-381.

84. « … toutes les tentatives de dresser sur la tête de l’homme la couronne d’une exception privilégiée au sein de l’univers échouent à rendre sens des misères qui le frappent indifféremment. » p. 382

85. « L’initiation au tragique s’ouvre donc sur une rupture avec les facteurs de distinction de l’homme comme dépositaire d’une valeur qui lui vaudrait le mérite d’une attention particulière au sein de l’univers. En déconstruisant cet édifice de rassurement moral de l’homme, il ne s’agit cependant pas de précipiter celui-ci dans l’abîme d’un néant, mais de le rappeler à sa véritable condition d’être en communauté de destin avec tout le reste des existants. » p. 382

Conclusion

86. « … le tragique n’est ni pessimiste du fait de sa sensibilité à ce que la vie a d’effroyable, ni optimiste du fait de sa conviction qu’il faut affronter cet effroi avec joie et sans amertume. Le tragique est simplement un lucide qui sait que l’existence se déploie par-delà nos évaluations de bien et de mal, par-delà le champ de nos désirs et de nos craintes, et que par conséquent, en se donnant les yeux qui permettent de la voir comme elle est, l’on se libère du principal facteur des déconvenues humaines : l’illusion. » p. 386

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