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Ubuntu : philosophie humaniste dans le contexte africain

Accueil > Actualités > DOSSIERS > Recherches et innovations • • samedi 19 juin 2021 à 15h12min
Ubuntu : philosophie humaniste dans le contexte africain

L’Ubuntu est un concept africain qui a toute son importance dans un monde qui recherche ses repères surtout l’Afrique. Ce concept fait prendre conscience d’une humanité partagée dans laquelle la solidarité active impulse une co-responsabilité de tous les citoyens pour la construction d’un monde meilleur. L’Ubuntu permet à tous les Africains de s’unir pour le développement du continent et d’opérer un changement réel dans la manière de vivre, de penser et d’agir.
Mots clés : Afrique, humanité, philosophie, Ubuntu, unité.

Introduction

La coexistence des hommes nécessite la mise en place des mécanismes qui favorisent leur épanouissement. En Afrique à l’image du concept Ubuntu, les peuples ont conçu des arts de vivre-ensemble. Des expressions comme « une seule main ne peut pas ramasser la farine », « l’union fait la force », et bien d’autres sont traduites dans les langues africaines pour signifier la solidarité. La cohésion sociale et le vivre-ensemble sont importants pour la survie de l’espèce humaine. Les Africains sont conscients de cette réalité et expriment leur humanité à travers des modes et arts de vivre. L’Ubuntu est la manifestation de l’humanité chez les Africains. La question qui se pose est de savoir si les Africains préservent-ils toujours l’éthique du vivre-ensemble au vu des conflits intercommunautaires, des guerres et de la xénophobie ? De cette question découlent les autres questions secondaires : Qu’est-ce que l’Ubuntu ? Comment consolider le vivre-ensemble à partir de l’Ubuntu ? À travers une recherche documentaire, le sujet sera traité sous l’auspice de l’éthique. Nous allons élucider le concept Ubuntu en analysant les valeurs véhiculées à travers la philosophie de Ubuntu et nous proposerons des pistes de consolidation de l’Ubuntu en Afrique.

1. L’Ubuntu

Le concept Ubuntu est utilisé dans les langues bantus pour traduire la solidarité entre les hommes. Pour J.P. Sagadou (2021, p. 29-30), « nous devenons donc notre advenue à la vie à d’autres. Ainsi que l’enseigne plusieurs traditions de pensées africaines à travers le concept Ubuntu, « je suis parce que nous sommes ». Ici donc le concept Ubuntu voudrait bien traduire cette l’humanité vécue et partagée entre les hommes.
La relation entre les êtres humains les façonne toujours. J. Ki-Zerbo, (2007, p. 114) définit l’Ubuntu comme suit : « Ubuntu dans la langue zoulou signifie : « sans l’autre je n’existe pas, sans l’autre, je ne suis rien ; ensemble, nous ne faisons qu’un. » Personne ne peut naître seule, s’éduquer pour s’humaniser sans l’aide d’autrui. Cette prise de conscience des rapports humains favorise l’acceptation de l’Autre, l’ouverture à l’Autre. En Afrique, la relation solidaire permanente se vit dans tous les événements de la vie. Selon J. Ki-Zerbo (1992, p. 54) l’Ubuntu révèle que les Africains partagent « l’identité historique, sociale et culturelle ».

L’identité africaine se fonde sur l’être en relation avec les autres. Cela est d’autant plus vrai que c’est dans le groupe que l’Africain s’épanouit le plus et non dans une vie solitaire, un individualisme qui renferme l’être au-dedans de lui-même. Et comme l’affirme J. Levrat, (2003, p. 49) « pour sortir de sa solitude, et pour se construire, toute personne entre en relation, en dialogue, avec d’autres personnes. » La construction personnelle n’est possible que par la contribution des autres êtres humains pour un développement personnel. C’est lorsqu’Autrui interagit avec ses semblables qu’il y a véritablement un changement, une transformation, un mieux-être. Et le concept Ubuntu traduit bien cette réalité par sa signification « je suis parce que nous sommes. »

Il est un art d’être et de vivre. Pour paraphraser le titre de l’ouvrage de A. Benmakhlouf (2016), « La conversation comme manière de vivre » nous pouvons dire que l’Ubuntu est comme une manière de vivre. Il est un mode de vivre, de penser et d’agir qui permet de vivre selon l’éthique. Vivre en tenant compte des autres, vivre avec ses semblables et vivre par leur apport au bien-être devraient constituer la fondation même de la solidarité. Dans ce sens J. Levrat, (2003, p. 44) « Le ‘’je ‘’ se découvre lui-même dans l’allocution à un ‘’tu’’. Il s’identifie comme sujet, il prend conscience de lui-même par et dans sa relation à l’autre. Le rapport à l’autre précède l’expérience du moi. C’est en reconnaissant l’existence de l’autre que j’accède à la conscience du moi. » Cette interaction entre les hommes permet à chaque être de s’identifier et de connaître l’autre en l’acceptant tel qu’il est. Cela révèle qu’il y a une culture de l’être contre celle de l’avoir. L’avoir basé sur le matériel ne prime pas sur l’être qui est l’essence de l’humanité en l’homme.

Dans le vivre-ensemble, la culture de l’être favorise cette humanité partagée qui contribue à une construction personnelle et collective à travers une co-responsabilité. Tout le monde est responsable de tous. Le mal être d’un membre d’une communauté affecte les autres.

Sans l’unité les hommes ne sont rien. Avec la pandémie de la maladie à coronavirus de 2019, le confinement, la fermeture des frontières, l’isolement, la distanciation sociale, voire le fait de se couper avec les autres a montré la vulnérabilité de l’être humain. Il a besoin de ses semblables pour être. Cet isolement a affecté le psychique des individus. Ubuntu, « je suis parce que nous sommes » s’avère une réalité qui détermine dans la vie des Africains. La chaleur humaine, le dialogue, les échanges, la communication, l’entraide, la considération, l’acceptation d’autrui constituent le contenu de la philosophie de l’Ubuntu. Dans cette philosophie, la rencontre avec l’Autre est toujours constructive. R. Legros (2017, p. 87) analyse la conception négative de la relation du philosophe Jean-Paul Sartre comme suit :
Pour Sartre, la rencontre d’autrui suscite ma déchéance. […]. La rencontre d’autrui est une chute dont je ne puis me relever qu’en le faisant disparaître comme regard, c’est-à-dire en l’objectivant ou en l’instrumentalisant, donc en « néantisant » ou en « transcendant » sa transcendance, autrement dit en reniant son humanité.

Selon lui, l’Autre constitue un danger. Il déstabilise et détruit l’humanité de son semblable. Il faut le craindre. Cependant Levinas a une conception positive de l’homme. Selon lui, l’Autre permet de t’affirmer en tant qu’être humain. Á ce propos, R. Legros, 2017, p. 87, soutient : « Pour Levinas, en revanche, la rencontre d’autrui ne provoque en moi aucune déchéance mais suscite au contraire une élévation du moi. L’appel du visage m’élève en effet à mon unicité, à ma singularité. » C’est cette élévation par autrui qui favorise l’humanisation de l’homme. La rencontre rend meilleur et contribue à vivre une vie harmonieuse parce qu’l’humanité prendra le dessus sur l’animalité qui est source de menace contre tout être humain. Concernant la pensée de Levinas, R. Legros, (2017, p. 90) poursuit son analyse, en précisant que « la rencontre d’autrui est une expérience de l’humanité en l’homme. » L’homme s’humanise à la rencontre de son semblable. En Afrique, les occasions de rencontre ne manquent pas, ce qui fait Ubuntu s’expérimente et se vit au quotidien. Ubuntu, cette solidarité active et agissante rende possible une vie communautaire plus humaine. Á travers Ubuntu, les Africains devraient mener un vivre-ensemble harmonieux.

Mais dans certaines circonstances, l’Ubuntu est ignorée, et c’est pourquoi, les guerres, les génocides, la xénophobie sont des évènements malheureux qui remettent en cause le vivre-ensemble. La cohésion sociale devrait être possible par la philosophie de l’Ubuntu. L’Afrique tend à perdre certaines valeurs qui soudent la communauté et renforcent les liens du tissu social. Le concept Ubuntu est de plus en plus menacé. Il faudra que les Africains évitent le « je suis parce que je suis », culte de l’individualisme et de l’avoir égoïste. Sinon l’Afrique va connaitre la déshumanisation comme certaines contrées du monde qui préfèrent élever des animaux que des enfants.

2. Ubuntu pour une Afrique unie

L’Afrique est gouvernée par le libéralisme économique qui utilise l’homme comme un moyen. C’est le gain, l’avoir qui compte plus pour le développement. Pourtant, l’homme est la première richesse dans laquelle il faut investir afin de former des êtres responsables qui sont des acteurs de développement. Le concept Ubuntu rappelle ce qui doit être essentiel dans l’existence humaine. Lors du colloque sur l’Ubuntu à Genève en 2003, J. Ki-Zerbo (2007, p. 114) écrit :
L’essentiel donc pour l’exercice auquel nous sommes invités, c’est de porter au sommet de l’agenda et des luttes sociales planétaires aujourd’hui le concept, la question, la cause, le paradigme d’ubuntu comme antidote axial et spécifique de la mercantilisation de tout homme et de tous les hommes, par le néolibéralisme partisan de la société de marché

L’Afrique doit promouvoir ses valeurs culturelles par le canal de l’éducation qui mettent l’homme au centre de l’existence. Prendre en compte les valeurs qui ont régi les sociétés africaines (solidarité, entraide,…) dans les systèmes éducatifs est une nécessité. Á partir de la culture africaine, le continent peut se développer selon les aspirations et les besoins du peuple et non l’écraser par la recherche effrénée du gain. L’Ubuntu, art de vivre humainement peut permettre d’humaniser le mode de gouvernance à tout point de vue. Ce continent doit conserver les valeurs de la solidarité qui lui évitent l’endettement qui nuit au développement et qui ne contribue pas à l’épanouissement réel des Africains.

L’Ubuntu doit permettre de consolider l’identité africaine basée sur la culture qui donne sens au vivre-ensemble. C’est en ce sens J. Ki-Zerbo, 1992, p. 64 écrit :
Elle ressort donc du fait que les Africains vivent encore aujourd’hui une vie socio-culturelle qui les distingue de beaucoup d’autres sociétés, en particulier des pays industrialisés. Par exemple en tant que société relationnelle, personne ne peut nier que les Africains consacrent encore un temps considérable aux démarches liées aux événements sociaux (naissances, baptêmes, mariages, maladies, obsèques, funérailles, pèlerinages, etc., etc.).

C’est dire que cette société relationnelle promue par l’Ubuntu constitue une marque singulière de l’Afrique qui vit des valeurs sociales très fortes. L’être humain a donc besoin d’être soutenu lors des événements sociaux. Ce soutien est la manifestation d’une société solidaire qui exprime encore de l’humanisme. C’est une réalité qui rassure et favorise l’harmonie sociale.

En Afrique, il faudra la culture de l’Ubuntu pour une prise de conscience qui va permettre de réduire les conflits internes, la xénophobie, les guerres et les génocides. Il est vraiment incompréhensible que des habitants d’un même pays se traitent d’étrangers, se considèrent comme des ennemis ou ne s’acceptent pas. La haine que des citoyens nourrir entre eux est inexplicable et inacceptable. Cette haine cultivée se traduit dans des actes xénophobes et engendre des conflits et le rejet de l’Autre. Pourquoi l’Ubuntu ne serait-il pas un référent pour unir davantage les hommes. Il y a la nécessité de construire une société humanisée. Pour J. Ki-Zerbo, (2007, p. 114).

Ubuntu peut être l’outil le plus performant de cette tâche primordiale ; mais surtout, il doit constituer le but et le sens de la paix. Il ne s’agit pas ici de verser dans un culturalisme anthropologique ; mais face au rouleau compresseur de la pensée unique, il est urgent de désamorcer les conflits dont la violence structurelle du statu quo porte la charge.

L’Ubuntu est un instrument pour panser les plaies de l’Afrique et toutes les difficultés en commun. L’Ubuntu pour la paix, voilà le mot d’ordre sur le continent pour une Afrique meilleure sans guerre, ni xénophobie, ni génocide. Ce concept doit être mobilisé par tous les Africains pour construire une Afrique plus unie, plus forte et pacifique. Comme le soutient J. Ki-Zerbo, (2007, p. 114) « la paix est ce qu’il y a de plus intime à l’être humain ». Tout homme recherche la paix et elle est capitale pour le vivre-ensemble. Ainsi l’Ubuntu doit être une solution pour mettre fin au terrorisme en Afrique et pour instaurer une bonne gouvernance en Afrique.

Conclusion
L’Ubuntu concept des langues bantus est traduit par « je suis parce que nous sommes », ou « faire humanité ensemble ». L’Ubuntu véhicule des valeurs telles que la solidarité, la cohésion sociale, le vivre-ensemble, l’entraide et l’harmonie dans la société. Ces valeurs de l’éducation doivent être une référence dans les systèmes africains. C’est une philosophie qui permet la manifestation de l’humanité de l’homme en lui et également la considération de l’humanité des autres hommes. Cette reconnaissance mutuelle favorise la co-construction d’un monde meilleur. Et l’Afrique d’où provient l’Ubuntu doit l’utiliser comme un cheval de bataille, un fer de lance pour consolider l’unité des États et des peuples et également pour cultiver la paix.

SOME/SOMDA Minimalo Alice
Chargée de recherche à l’Institut des Sciences des Sociétés du Centre National de la Recherche Scientifique et Technologique/ Ouagadougou/ Burkina Faso
alicesomda14@gmail.com

BONANÉ Rodrigue Paulin, Chargé de recherche en philosophie de l’éducation,
Institut des Sciences des Sociétés (INSS) du Centre National de la Recherche Scientifique et Technologique (CNRST) – Ouagadougou, Burkina Faso
Mail : rodbonane@yahoo.fr

Bibliographie
BENMAKHLOUF Ali, 2016, La conversion comme manière de vivre, Paris, Editions Albin Michel.
KI-ZERBO Joseph, 2007, Repères pour l’Afrique, Dakar, Panafrika.
KI-ZERBO Joseph, 1992, « Le développement clé en tête », in La natte des autres. Pour un développement endogène en Afrique, KI-ZERBO Joseph (Dir), Dakar, CODESRIA.
LEGROS Robert, 2017, Levinas. Une philosophie de l’altérité, Paris, Ellipses, collection « Aimer les philosophes »
LEVRAT Jacques, 2003, La force du dialogue, Rabat, Marsan.
SAGADOU Jean-Paul, 2021, Construire un monde de l’Ubuntu. Lettre à la jeunesse africaine, Ouagadougou-Burkina Faso, Bayard Africa.

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